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Mars avait été trahi par le maréchal de Schomberg, qu'il avait cru gagner en le faisant associer à La Meilleraie dans le commandement de l'armée, et à qui il s'était imprudemment ouvert : peut-être la révélation arrivait-elle tout droit de Madrid , où Richelieu entretenait un agent inconnu qui avait plus d'une fois éventé les secrets du cabinet espagnol, comme l'atteste la correspondance de Sourdis.

Quoi qu'il en soit, Cinq-Mars eût encore pu sauver sa tête, s'il se fût résolu de fuir dès qu'il eut la certitude de sa disgrâce ; mais, par une puérile vanité, il voulut régler avec Gaston leur commune retraite à Sedan comme un acte diplomatique. Pendant ce temps, le roi avait annonce subitement son départ du camp pour raison de santé : le 10 juin, Louis retourna à Narbonne, après avoir promis à l'audience royale (cour souveraine) de Catalogne, qui s'était transportée auprès de lui devant Perpignan, de revenir bientôt. Cinq-Mars eut la folie de suivre le roi au lieu de s'échapper. Un reste d'attachement combattait encore pour lui dans l'âme du roi , on dit que, pour obtenir l'ordre de son arrestation, Chavigni fut obligé d'employer l'intervention du père Sirmond, et que le confesseur du roi, écoutant plus sa conscience que l'intérêt de sa compagnie, engagea Louis à châtier les ennemis de l'Etat. L'ordre fatal fut donné le 12 juin au soir : CinqMars en eut vent et se cacha; il fut livré le lendemain par

1 MM. Bazin et de Sismondi ont accueilli une autre version, suivant laquelle Olivarez lui - même, n'espérant rien de Gaston ni de Cinq-Mars, aurait livré le traité , afin de jeter le désordre dans la cour de France; quelques fautes qu'ait pu commettre Olivarez , il nous est impossible d'admettre que ce ministre ait été capable d'une extravagance qui ne pouvait qu'assurer le triomphe de son mortel ennemi.

un bourgeois de Narbonne chez lequel il s'était réfugié. De Thoù avait été saisi quelques heures auparavant, et l'ordre fut expédié aux maréchaux de camp de l'armée d'Italie d'arrêter leur général, le duc de Bouillon , qui, presque aussi imprudent que Cinq-Mars, n'avait pas su non plus pourvoir à sa sûrelé. Cinq-Mars fut envoyé au château de Montpellier, et de Thou, à celui de Tarascon. Richelieu, qui avait continué sa route, malgré le changement de la situation, était arrivé, le 11 juin, dans cette dernière ville, et s'y arrêta pour prendre les eaux. Le roi, de son côté, était parti de Narbonne, très-souffrant, le jour même de l'arrestation de Cinq-Mars, et vint s'établir aux eaux de Montfrin, près de Tarascon, d'où il se fit porter chez le cardinal, comme pour lui demander pardon d'avoir pensé à le détrôner. Ce fut une étrange entrevue. Le roi et le ministre étaient si affaiblis tous deux, que Richelieu ne put se lever pour recevoir Louis, et qu'on fut obligé de dresser un lit au roi près de la couche du cardinal, afin qu'ils pussent converser ensemble. Richelieu fut généreux; il épargna au roi les plaintes et les reproches que Louis attendait presque en tremblant, et le remercia , au contraire, de n'avoir point ajouté foi aux calomnies de ses ennemis. Le roi, heureux et reconnaissant de cette magnanimité, rejela tout le passé sur Cinq-Mars, et s'épuisa en protestations de tendresse, et, pour ainsi dire, de fidélité.

1 C'est à partir de Richelieu que les titres de lieutenant-général et de maréchal de camp désignent des grades réguliers dans la hiérarchie militaire. Le prince ou le maréchal de France, commandant un corps d'armée, avait ordinairement sous lui un lieutenant-général et deux ou plusieurs maréchaux de camp. En Allemagne el en Suède, le titre de maréchal de camp ( feld maréchalk) représentait dès lors une plus haute dignité, équivalant à notre titre de marchal de France.

Les actes répondirent aux paroles : Louis, sentant les travaux de la guerre et le voyage de Catalogne au-dessus de ses forces, s'était décidé à retourfer à Paris : il laissa, en partant, à Richelieu des pouvoirs illimités (30 juin). Mazarin, de Noyers et Chavigni accompagnèrent le roi, et continuèrent à servir avec zèle auprès de Louis les intérêts et les ressentiments de leur patron.

Il restait encore un coupable à atteindre, le premier par son rang, le frère du roi. Louis, afin d'empêcher Gaston de s'évader jusqu'à ce que les mesures fussent prises pour lui fermer les frontières, lui avait fait part de l'arrestation de Cinq-Mars, comme s'il ne l'eût pas soupçonné lui-même. Quand on fut sûr de tenir Gaston, on lui signifia qu’on savait tout. Gaston dépêcha aussitôt au roi et au cardinal son aumônier, l'abbé de La Rivière, chargé des lettres les plus humbles et les plus rampantes. Louis et Richelieu tinrent au messager un langage également sévère. Le cardinal dit nettement à La Rivière que le duc d'Orléans méritait la mort, et que ce serait beaucoup faire pour lui, s'il confessait sincèrement ses fautes, que de lui permettre de se retirer à Venise avec une pension. C'étaient moins encore sés fautes que celles des autres, qu'on voulait lui faire confesser en l'effrayant; car on n'avait pas jusque-là de preuve légale contre Cinq-Mars, Bouillon et de Thou, et l'on attendait de lui cette preuve.

Il la donna. Il expédia au roi, par écrit, l'aveu du traité avec l'Espagne, se défendant seulement d'avoir approuvé ou même connu positivement le projet d'assassiner le cardinal. Ce n'était point assez : Richelieu prétendait que le prince achetât la permission de rester en France, comme simple particulier, en se laissant confronter judiciairement avec ses complices, et en renonçant, dans le présent et dans l'avenir, à « toute charge, emploi ou administration dans le royaume. » Le roi, sur l'avis du chancelier et de trois des principaux jurisconsultes du royaume, crut pouvoir épargner à son frère l'ignominie de la confrontation, mais à condition qu'il réitérât sa déposition écrite sous la forme la plus authentique possible, et répondit par écrit aux objections qu'élèveraient les accusés. Gaston se soumit, souscrivit à toutes les conditions qu'on lui imposait, et livra au chancelier une copie du traité avec l'Espagne : il avait brûlé l'original.

Le roi pouvait bien imposer à son frère le rôle de témoin à charge, car il descendait lui-même à ce rôle : le 9 août, dans une déclaration royale adressée aux parlements, aux ambassadeurs et aux bonnes villes, sur la conspiration de Cinq-Mars, Louis avançait que, « depuis le notable changement survenu dans la conduite du grand écuyer, » il l'avait laissé « agir et parler plus librement qu'auparavant, » afin de pénétrer ses desseins, et qu'il avait enfin reconnu en lui un ennemi de l'Etat. CinqMars avait parlé dans sa prison : Cinq-Mars avait laissé entendre qu'il n'avait rien projeté contre le cardinal qu'avec l'aveu du roi, et Louis voulait se justifier aux yeux de Richelieu. Il le fit bien plus directement dans une lettre au chancelier , qui présidait la commission formée pour juger les conjurés : il y reconnut que Cinq-Mars lui avait proposé de se défaire du cardinal, mais affirma avoir eu en horreur cette mauvaise pensée, » quoi qu'en pût dire « ce grand imposteur et calomniateur » de Cinq-Mars, et discuta le fait en accusé qui se défend devant son juge. On ne pouvait guère abaisser davantage la majesté royale.

Richelieu s'embarqua, le 17 août, à Tarascon pour Lyon, trainant après lui un de ses captifs, de Thou, dans un bateau remorqué par le sien. Il n'arriva que le 3 septembre à Lyon , tant son état l'obligeait à voyager lentement. De Thou fut enfermé à Pierre-Encise, où se trouvait déjà le duc de Bouillon. Cinq-Mars les y rejoignit le lendemain. Le procès fut entamé par-devant une commission composée du premier président et de six conseillers au parlement de Grenoble, et de cinq conseillers d'Etat ou maîtres des requêtes. Parmi ces derniers, on voit reparaître le nom sinistre de Laubardemont. C'était par le bourreau de Grandier que devait périr de Thou. Les aveux du duc de Bouillon ayant confirmé ceux du duc d'Orléans , la perte de Cinq-Mars était certaine; mais les juges hésitaient quant à son ami : le chancelier Séguier désirait le sauver, et dit au cardinal qu'on ne trouvait point d'ordonnance qui punît de mort la non-révélation d'un complot : or, le seul crime qu'on pût prouver judiciairement contre de Thou, c'était de n'avoir pas révélé le complot de Monsieur et de Cinq Mars pour se retirer à Sedan; rien ne prouvait jusque-là que de Thou eût connu le traité avec l'Espagne. Laubardemont répondit au chancelier en exhumant une ordonnance de Louis XI, du 22 décembre 1477, qui assimilait les non-révélateurs aux auteurs du crime qu'ils n'avaient pas dénoncé, ordonnance qui avait été quelquefois appliquée depuis : il compléta son ouvre par l'entier aveu qu'il tira de Cinq-Mars, en lui persuadant que de Thou avait tout confessé. Quand de Thou vit que CinqMars cessait de nier, il cessa de défendre sa tête. Les juges n'avaient plus qu'à appliquer à Cinq-Mars la loi juste et nécessaire qui punit les traîtres, à de Thou la loi cruelle qui frappait de mort le silence, sans distinguer les cas où le silence est un crime, de ceux où il peut être un devoir. On doit reconnaître que le titre et le serment de conseiller

T. XIII.

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