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gnols ne voulaient pas comprendre que le temps était passé pour eux de traiter leurs alliés comme des sujets : ils prétendaient s'assurer , par des garnisons à eux, les places piémontaises occupées par les princes, au lieu de s'assurer les princes eux-mêmes en leur rendant l'alliance espagnole plus avantageuse que l'alliance française. Les princes perdirent patience, mirent les garnisons espagnoles hors de Nice et d'Ivrée, et, le 14 juin, quelques jours ayant l'arrestation du duc de Bouillon, ils pactisèrent avec leur belle-sœur, la duchesse régente Christine, par l'intermédiaire de l'ambassadeur français d’Aiguebonne, et jurèrent de s'attacher désormais aux intérêts et au service du roi de France en même temps que du duc de Savoie, leur neveu, la France promettant de restituer les places piémontaises par elle occupées depuis la mort de Victor-Amédée, après que les Espagnols auraient entièrement évacué le Piémont. Il fut convenu que le prince Maurice, qui n'était pas engagé dans les ordres sacrés, renverrait son chapeau de cardinal au pape, et épouserait sa nière, seur du duc régnant (Dumont, Corps diplom., . VI, p. 253),

Les deux princes se réunirent à l'armée française, dont le commandement avait été transféré au duc de Longueville, et l'on se trouva en état de prendre vigoureusement l'offensive vers le milieu de l'été. Crescentino, Verrue, Nice-de-la-Paille, furent repris par les Franco-Piémontais, qui entrèrent dans le Milanais et mirent le siége devant Tortone. Le comte de Siruela n'osa risquer, pour sauver Tortone, une bataille dont la perte eût perdu Milan. La ville de Tortone avait été prise en quelque jours : la citadelle se rendit, le 25 novembre, après une longue résistance. Toute la partie du Milanais ay şud du Pô se trouva livrée aux alliés par cette conquête, que le prince Thomas reçut en fief de la France.

La bonne fortune de la France s'étendait jusque sur ses confédérés. Un général perclus, qui conduisait son armée en litière, Torstenson, renouvelait à la tête des Suédois les prodiges d'activité du grand Gustave et de Baner : metlant à profit la neutralité dans laquelle venait de rentrer l'électeur de Brandebourg, et surtout la brillante victoire par laquelle Guébriant avait ouvert l'année et désorganisé les projets des Impériaux, il s'était jeté sur la Silésie, et avait arraché toute cette grande province et les trois quarts de la Moravie à l'Autriche. Pressé par les forces supérieures de l'archiduc Léopold et de Piccolomini, qui ne lui enlevèrent toutefois que la moindre partie de ses conquê tes, il se rejeta sur la Saxe, et assiégea Leipzig. Léopold et Piccolomini accourent au secours. Torstenson, renforcé, les attendit dans cette mème plaine de Breitenfeld, qui avait vu jadis le triomphe de Gustave-Adolphe. L'âme du héros qui n'était plus sembla passée dans le sein de tous ses, compagnons d'armes : la seconde journée de Leipzig ne fut guère moins glorieuse aux Suédois que la. première; l'armée austro-saxonne essuya une sanglanle défaite (2 novembre). Leipzig se rendit à la nouvelle de l'approche de Guébriant, qui avait de nouveau passé le Rhin et venait rejoindre les Suédois. Presque toute la Saxe subit le joug.

L'orageuse année 1642 finissait ainsi dans une immense splendeur : la fortune, si longtemps indécise, se précipitait du côté de la France; l'Autriche s'abaissait; la France s'élevait; Henri IV lui avait assuré jadis l'indépendance, Richelieu lui donnait la suprématie; c'en était fait, et pour jamais, de l'oeuvre de Charles-Quint et de Philippe II!

La France reprepait, à la tête des nations, la préséance qu'elle avait eue lorsqu'elle guidait aux croisades l'Europe du moyen âge.

Cette grande symphonie de victoires retentissait autour d'un lit funèbre. Tous ces étendards conquis s'inclinaient sur le front d'un mourant. La majesté du dénoûment ne devait pas manquer à l'épopée, qui, depuis dix-huit ans, étonnait le monde, et le héros allait s'ensevelir dans son triomphe, que la Providence ne lui donnait pas de compléter.

La victoire remportée sur Cinq-Mars, et surtout les succès généraux de la politique française, avaient rappelé pour quelques mois chez Richelieu la vie qui s'enfuyait : l'organisme épuisé avait toutefois continué de se dissoudre lentement; la guérison des hémorrhoïdes et des abcès au bras qui tourmentaient le cardinal accéléra sa fin; le mal se rejeta sur la poitrine. Le 28 novembre au soir, Richelieu , qui était revenu de Ruel au Palais-Cardinal', fut pris d'une fièvre ardente avec point de côté et crachement de sang : quatre saignées ne purent abattre la fièvre. Le 2 décembre, on fit des prières publiques dans toutes les églises de Paris pour le malade, et le roi vint de Saint-Germain pour le voir : Richelieu parla à Louis en homme résigné à la mort, le pria de protéger ses parents en souvenir de ses services, lui recommanda les ministres de Noyers et Chavigni, et surtout Mazarin, qu'il lui représenta, dit-on, comme le personnage le plus capable de remplir sa place, et lui remit une déclaration qu'il venait de faire dresser contre le duc d'Orléans, afin d'exclure ce prince de tout droit à la régence et à l'administration du royaume, en cas de mort du roi. C'était le dernier service que Richelieu rendait à la France. Louis promit tout.

1 Il y ait jouer, le 15 novembre, une pièce allégorique où l'on voyait Ibère et Francion se disputer le cœur de la princesse Europe. Francion l'emportait, comme de juste. - Levassor, t. VI, p. 606.

Après la visite du roi, le cardinal, se sentant plus mal, demanda aux médecins combien de temps il pouvait vivre encore. Ceux-ci, voulant flatter le maître jusqu'au bord de la tombe, répondirent qu'il n'y avait rien de désespéré; «que Dieu, qui le voyoit si nécessaire au bien de la France feroit quelque coup de sa main pour le lui conserver, ) Le cardinal secoua la tête, et, rappelant un des médecins du roi : « Parlez-moi, » lui dit-il, « à cæur ouvert, non en médecin, mais en ami.-Monseigneur, dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou guéri, — C'est parler, cela! » dit Richelieu ; « je vous entends ! » Et il enyoya chercher le curé de Saint-Eustache, sa paroisse, « Voilà mon juge, » dit-il, quand on lui présensa l'hostie consacrée ; « mon juge qui prononcera bientôt ma sentence; je le prie de me condamner, si, dans mon ministère, je me suis proposé autre chose que le bien de la religion et de l'État.-Pardonnez-vous à vos ennemis? » demanda le curé. » Je n'en ai jamais eu d'autres que ceux de l'Etat. »

La plupart des assistants contemplaient le mourant avec admiration, quelques-uns avec effroi. «Voilà, «disait tout bas l'évêque de Lisieux, Cospéan, « une assurance qui m'épouvante !» C'est qu'apparemment ces grands envoyés de la Providence sentent qu'ils seront jugés sur des principes que ne sauraient comprendre les âmes vulgaires.

Sans doule, Richelieu se répétait à lui-même, pour alfermir sa conscience, les maximes de ces deux testaments latins qui contiennent sa pensée suprême : son testament officiel, dans lequel il distribue ses dignités et ses richesses, ne concerne que sa famille; les deux autres s'adres

sent à la postérité. « J'ai été sévère pour quelques-uns, » disail-il, « afin d'être bon pour tous !... C'est la justice que j'ai aimée, et non la vengeance ! » En était-il bien sûr ?... « J'ai voulu rendre à la Gaule les limites que la nature lui a destinées... identifier la Gaule avec la France et, partout où fut l'ancienne Gaule, y restaurer la nouvelle!...

Le 3 décembre, après-midi, le roi vint voir le cardinal une dernière fois. Les médecins, n'espérant plus rien, avaient abandonné le malade à des empiriques, qui lui procurèrent un peu de soulagement; mais la faiblesse croissait : dans la matinée du 4, sentant les approches de la mort, il fit retirer sa nièce, la duchesse d’Aiguillon, « la personne qu'il avait le plus aimée, » suivant ses propres paroles : ce fut le seul moment, non point de faiblesse, mais d'attendrissement, qu'il eut; son inébranlable fermeté ne s'était point démentie pendant ses longues souffrances; toute l'assistance, ministres, généraux, parents et domestiques, fondaient en larmes ; car cet homme terrible était, de l'aveu des contemporains qui lui sont le moins favorables, « le meilleur maître, parent et ami qui ait jamais été. » Vers midi, il poussá un profond soupir, puis un plus faible, puis son corps s'affaissa et resta immobile : sa grande âme était partie!

Il avait vécu cinquante-sept ans et trois mois! 1 Une de ces deux pièces, et la meilleure sans comparaison, le Testamentum Polilicum, parait avoir été destinée à servir de préface au Grand Testament Politique. Elles ont été publiées par M. Foncemagne, à la suite de sa Lellre sur le Testament Politique du cardinal de Richelieu, dans le Recueil A-B; 1750, 11 y a dans le Testamenlum Politicum des traits qui révèlent la main du maître; il faut être Corneille ou Richelieu pour écrire de la sorle ! L'autre pièce, le Testamentum Christianum , parait avoir été composée, près du lit de Richelieu, par quelqu'un des écrivains de

sa maison.

? Les chirurgiens qui firent l'ouverture de sa léle lui trouvèrent, dit-on, les orgaz

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