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France, leur protecteur secret, la libre disposition de ses forces, et de pouvoir repousser le roi de Suède et refuser toute concession au Palatin, en accordant quelques satisfactions à l'électeur de Saxe et aux autres réformés. Le pape et le grand-duc de Toscane, qu'effrayait la prolongation de la guerre d'Italie, secondaient les électeurs. L'empereur céda encore sur ce point aux électeurs, et fit aux envoyés français des propositions sérieuses. Il offrit d'accorder au duc de Nevers l'investiture du Mantouan et du Montferrat, avec une indemnité pour le duc de Savoie, sur les bases du traité de Suze, et pour le duc de Guastalla. Les troupes espagnoles évacueraient le Montferrat; les troupes impériales conserveraient Mantoue et Caneto, les troupes françaises, Pignerol, Briqueras, Suze et Vegliana, jusqu'à l'entière exécution du traité; après quoi, les Impériaux sortiraient du Mantouan, les Français, des États de Savoie ; puis l'empereur évacuerait le pays des Grisons et la Valteline. On rendrait à Venise quelques places que les Impériaux lui avaient enlevées. Enfin, par un article général et tout à fait en dehors des affaires d'Italie, le roi Très-Chrétien s'engagerait à n'assister en aucune façon, directement ou indirectement, les ennemis de S. M. Impériale et du Saint-Empire, sauf réciprocité de la part de l'empereur.

Les électeurs catholiques pressèrent les négociateurs français d'accepter, et firent, en quelque sorte, de la paix le prix du refus par lequel ils allaient tromper les espérances de l'empereur et de son fils, quant à la couronne dss Romains. Cependant les conditions proposées n'étaient nullement conformes aux pouvoirs des ambassadeurs : l'engagement général de neutralité demandé par l'empereur était par trop inconciliable avec la secrète alliane

négociée entre la France et la Suède: Brûlart et Joseph refusèrent d'abord, firent mine de vouloir prendre congé, puis, tout à coup, se décidèrent à donner leurs signatures et à laisser partir les expéditions du traité pour Lyon et pour l'Italie (15 octobre)'.

La crise violente qui agitait en ce moment la cour de France, l'imminence apparente d'une révolution dans le gouvernement, avaient apparemment effrayé et entrainé les deux agents français.

Le roi, déjà souffrant à son départ de Savoie, avait passé quelques semaines à Lyon dans un état de malaise et de langueur : le 22 septembre, il fut pris d'une fièvre ardente, suivie de dysenterie; le mal, et probablement aussi les remèdes, car on le saigna jusqu'à sept fois dans une semaine ! le réduisirent bientôt à l'extrémité ?. Les médecins avouèrent à Louis qu'il était temps « de songer à sa conscience. » Louis demanda le viatique , fit ses adieux à sa mère, à sa femme, à son ministre, et se prépara pieusement à la mort. Le 30 septembre au matin, personne ne pensait qu'il pût passer la journée.

Les deux reines et toute la cour exprimaient une afflietion très-bruyante, qui n'empêchait cependant personne de faire ses arrangements pour le lendemain de la catastrophe. Marie préparait sa vengeance contre son ingrat serviteur ; Anne laissait, dit-on, sa dame d'atours, la comtesse du Fargis, écrire à Gaston pour lui rappeler

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1 Mémoires de Richelieu, 2e série, t. VIII, p. 287–288. Mercure françois, 1. XVI, an. 1630, p. 231-266; 704–718. Coxe, C. LI. Schiller, Guerre de Trente Ans. Vie du P. Joseph, p. 304-359, sauf réserves.

2 On prétend que son premier médecin Bouvart, dans l'espace d'un an, le fit saigner quarante-sept fois, lui fit prendre deux cent douze médecines et deux cent quinze remèdes. Archives Curieuses, 2e série, l. V, p. 63. – On conçoit les effets d'un tel régime.

un projet plus d'une fois médité, c'est-à-dire, pour lui proposer sa main : Gaston, se croyant déjà roi, accueillait ces ouvertures avec réserve, et accourait de Paris en poste pour relever la couronne à l'instant où elle tomberait du front de Louis.

Richelieu était moins suspect dans ses démonstrations de douleur : il contenait plutôt qu'il n'exagérait ses angoisses. Il voyait son pouvoir croulant, sa vie menacée, son oeuvre, qui lui était plus chère que la vie, son ouvre, à peine ébauchée, près de rentrer dans le néant, sa patrie retombant dans l'abime d'où il l'avait tirée. Le hasard de l'hérédité allait donner pour chef à l'État l'aveugle et frivole instrument des ennemis de l'État !

On prétend que les ennemis du cardinal tinrent conseil, auprès du lit où gisait le roi, sur ce qu'ils feraient du ministre; que le maréchal de Marillac, qui n'en était pas à son coup d'essai en fait de meurtre 1, proposa de le tuer ; que le duc de Guise parla seulement de l'exiler ; Bassompierre, de l'emprisonner. Richelieu, caché, aurait entendu le complot, et, plus tard, aurait appliqué à chacun de ses adversaires la loi du talion. L'incident a été dramatisé, mais il peut avoir quelque chose de vrai au fond ?. Ce qui paraît certain, c'est que la reinemère prit des mesures pour faire arrêter le cardinal aussitôt après la mort du roi, et que Louis, de son côté, s'acquitta d'un devoir de conscience en s'occupant d'assurer le salut de son ministre : le roi appela Montmorenci, dont il connaissait le caractère chevaleresque, et le chargea de recommander le cardinal à Monsieur. Montmorenci, au dire de son biographe, avait déjà spontanément offert à Richelieu un asile dans son gouvernement de Languedoc, puis l'aida à préparer sa retraite sur Avignon.

1 Il avait, dit-on, commis, dans sa jeunesse, un meurtre par trahison, ce qui lui avait fait refuser tout avancement par Henri IV. Levassor, t. III, p. 359.

2 Mémoires de La Rochefoucauld, p. 384. — Mémoires de madame de Molleville. p. 28. – Guise et Bassompierre n'étaient point à Lyon le jour où ce conseil aurait été tenu; mais Bassompierre y arriva le 1er octobre, portant, dit-on, l'ordre écrit par Monsieur d'arrêter le cardinal, sitôt le roi expiré. Il s'en défend dans ses Mémoires (p. 319); mais madame de Motteyille affirme qu'il lui avoua plus tard le fait. - Mémoires de Montglat, p. 24.

Les espérances des uns, les terreurs de l'autre, furent vaines : un abcès intérieur, qui creva, soulagea tout à coup le roi ; le flux de sang s'arrêta; la fièvre s'apaisa, et, dès le soir, Louis fut hors de danger.

On ne le laissa pas respirer, durant sa pénible convalescence. Les deux reines profitèrent de sa faiblesse, l'étourdirent de violentes accusations contre Richelieu, qui, disaient-elles, ne prolongeait la guerre que pour se rendre nécessaire, et immolait la santé et la vie du roi à son ambition. Les soins rendus par Anne à son mari avaient amené entre eux une espèce de réconciliation. Anne en tira parti pour seconder sa belle-mère. On assure que Marie dénonça au roi l'audacieux amour du ministre pour l'épouse de son maître; on parle même d'une lettre de Richelieu à la jeune reine, qui aurait été livrée à Marie et remise par celle-ci au roi. S'il y eut réellement une pareille lettre en jeu, elle fut supposée par Marie de Médicis; Richelieu n'était pas homme à commettre une telle imprudence ? ! Quoi qu'il en fût, le monarque con

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1 Mémoires de Brienne, ap. Collection Michaud, 30 série, t. III, p. 51. – Histoire de Henri, dernier duc de Montmorenci, par Simon du Cros, p. 235.

2 Mémoires de Retz; Collection Michaud, ze série, t. ler, p. 18. — Mémoires de La Rochefoucauld, ibid., t. V, p. 303. – Le Journal de Richelieu paraît contenir quelques allusions à cet incident. Archives Curieuses, 2e série, V, 27-39. - Tallemant prétend qu'après la mort de Buckingham, Richelieu avait recommencé d'espérer, et qu'il avait fait faire à la reine, par madame du Fargis, la proposition d'unir leurs intérêts de la façon la plus intime, et de s'entendre afin de suppléer à la stérilité du roi. L'anecdote est un peu suspecte.

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valescent ne se débarrassa des obsessions de sa mère qu'en lui promettant de congédier son ministre après la paix d'Italie, ou, tout au moins, suivant une autre version, d'aviser à prendre un parti après son retour à Paris'.

Richelieu, sentant bien que le péril n'était point passé, tenta un dernier effort pour regagner non-seulement la reine-mère, mais ses confidents, les Marillac : il fit accorder une gratification en argent au maréchal de Marillac, qui avait été rappelé de Champagne avec la plupart des troupes qu'il commandait, depuis qu'on ne craignait plus rien des Impériaux de ce côté. Marillac eut ordre de passer les Alpes dans la première quinzaine d’octobre, afin de renforcer l'armée de Piémont. Montmorenci était revenu à la cour : d'Effiat était malade; le commandement fut partagé entre les maréchaux de La Force, de Schomberg et de Marillac, et, le 17 octobre, la trève d'Italie étant expirée, les trois maréchaux partirent des environs de Saluces pour aller délivrer Casal.

Ce fut sur ces entrefaites qu'on reçut à la cour, le 20 octobre, comme le roi venait de quitter Lyon pour reprendre la route de Paris, l'expédition du traité signé le 15, à Ratisbonne. On n'a jamais bien su si Brûlart et Joseph avaient agi de leur chef, dans un moment de découragement et d'effroi causé par la situation du roi et par la chute probable de Richelieu, ou si le cardinal, par une combinaison un peu machiavélique, avait en

1 La première version est celle de Bassompierre (Mém., p. 319) et de Brienne (Mém., p. 52); la seconde, celle de Saint-Simon (fragment ap. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1834 ) et de Fontenai-Mareuil (Mém., p. 228-229).

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