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l'identification de l'ètre et de la pensée ? Quelles sont les formes essentielles de la pensées, les idées générales, absolues, irréductibles, les seules choses immédiatement présentes à l'esprit? Ce sont : 1° l'idée même de la pensée ou de l'étre pensant, ayant pour corrélation nécessaire l'idée d'unité et d'indivisibilité; 2° l'idée de l'étendue ou de l'être étendu, avec ses trois dimensions, largeur, longueur et profondeur, conçue, au contraire de la pensée, comme essentiellement et indéfiniment divisible, source commune de toutes les idées de nombre, de figure, de grandeur, etc., source de l'idée de corps, comme la pensée est la source de l'idée d'esprit; 3° l'idée de l'infini, c'est-à-dire de l’être qui ne peut être contenu dans aucunes limites ; idée plus réelle et plus primitive que celle du fini, qui n'en est que la négation : première et obscure révélation de Dieu”; 4° l'idée de la substance, c'est-à-dire de l'être qui est par soi, de ce qui se conçoit distinct de tõule autre chose, de ce qui subsiste (sub stal) après qu'on a écarté tous les phénomènes. Nous concevons deux substances, la substance pensante et la substance étendue, l'esprit et la matière : ce sont là les deux universaux réels, les deux genres essentiels. A l'idée de la substance ou de l'être en soi se rattachent les idées d'attributs et de modes, les universaux logiques des scolastiques, qui n'existent pas substantiellement comme le prétendaient les réalistes, qui ne sont pas seulement des mots, des définitions arbitraires, comme le voulaient les nominaux, mais qui existent subjectivement et idéalement dans notre esprit, comme l'avaient établi Abailard et les conceptualistes.

1 Il est impossible, en effet, de concevoir des parties dans l'esprit ; ses facultés ne sont pas des parties, mais des modes, comme le dit Descaries. L'indivisibifilé entraîne logiquement l'immortalité, la mort ne peuvant être conçue que comme la séparation des parties.

1 L'idée de l'infini n'est pas séparable de l'idée de l'absolu , c'est-à-dire de ce qui n'est lié par aucune contingence, par aucune nécessité extérieure à soi, de ce qui est souverainement libre.

Parmi les idées de modes ou de qualité, telles que la durée et le temps, l'espace et le lieu , le nombre, l'ordre, etc. , il en est une supérieure et collective, qui embrasse en quelque sorte toutes les autres, et qui se relie étroitement à l'idée de l'infini : c'est l'idée de la perfection, qui n'est point distincte de l'idée de l'être parfait; car, chez Descartes, les attribuis et les modes ne sont point abstractivement séparés de la substance, comme chez les scolastiques, et l'identification des lois de l’être et des lois de la pensée, que doit systématiser un jour la philosophie allemande, est déjà tout entière dans le : Je pense, donc je suis.

Le moi, jusqu'ici , n'est pas sorti de lui-même : c'est en lui qu'il a produit toute cette création idéale. Il ignore jusqu'à présent si quelque chose existe hors de lui, et s'il dépend de quelque chose. L'idée de perfection va le lui apprendre, et l'aider à franchir l'abîme qui le sépare de ce qui est hors de lui.

J'ai l'idée de la perfection ; mais je ne suis point parfait, car je doute, et connaitre est chose plus parfaite que douter; je désire, et posséder est plus parfait que désirer. D'où me vient cette idée ? - Du néant? — C'est impossible; qu'est-ce que le néant, sinon le faux, l'erreur, le défaut, ce qui manque, ce qui n'est pas ? L'idée de perfection, impliquant l'idée de ce qui est par excellence, du positif absolu, ne peut venir du négatif.-Me vient-elle de moi ?

· Nout n'avons point à discuter ici si l'espace n'est réellement qu'un simple mode

- C'est encore impossible : le parfait ne peut procéder de l'imparfait; le moindre ne saurait contenir le plus grand'. Cette idée a donc été mise en moi par une nature parfaite, qui n'est pas moi, et de laquelle je tiens tout ce que je suis ; car, si je tenais de moi le peu en quoi je participe de l’ètre parfait, j'eusse pu avoir de moi, par la même raison, tout le surplus qui me manque pour être parfait. - Quelle est la nature de l'être parfait? - Je suis un être composé, puisque la nature pensante est distincte de la corporelle; or, toute composition implique dépendance, c'est-à-dire imperfection ; donc, l'être parfait ne peut être composé. Toutes les natures imparfaites qui sont ou peuvent être, dépendent de l'être parfait, et, n'existant que par participation de lui, ne sauraient subsister sans lui un seul moment.

Ainsi se ferme la série des idées pures, par l'idée souveraine, à la fois conceptuelle et réelle, qui englobe les idées et le moi qui les conçoit, dans la réalité par excellence du non-moi infini et parfait ?

L'homme a donc retrouvé Dieu après s'être retrouvé lui1 Il ne faudrait point opposer à ce principe la loi du progrès, et dire que l'imparfait a le parfait en lui virtuellement et le développe successivement: si l'imparfait avait le parfait en lui, il serait parfait immédiatement et toujours. L'idée de persection exclut celle de progrès et de succession. La perfectibilité n'est autre chose que la tendance de l'imparfait à se rapprocher progressivement du parfait, sans jamais l'atteindre ni se confondre avec lui. L'imparfait est ce qui est intermédiaire entre le parfait, c'est-à-dire la plenitude de l'être, et le néant, c'est-à-dire le vide de l'être, l'absence de toute perfection.

• Descartes n'a pas fait une théorie complète de la nature et de l'origine des idées; cependant il a poséle grand principe que les idées générales sont innées, c'est-à-dire qu'elles sont dans l'âme à l'état virtuel, avant que l'occasion extérieure ou le progrès de la vie en détermine la manifestalion et les révèle à la conscience. Contrairement aux scolastiques, qui, d'après Aristote, affirmaient que rien n'est dans l'intelligence, qui n'ait été auparavant dans le sens , il établit que les idées de Dieu et de l'âme n'ont jamais été dans le sens (dans la sensalion). Les vérités éternelles, dit-il ailleurs sont en Dieu et en nous.

même ‘. Mais l'homme est-il seul en présence de Dieu? Non : il se voit, ou croit se voir entouré d'une innombrable multitude d'ètres finis comme lui! ---Ces êtres existent-ils réellement, ou ne sont-ils que des conceptions de son esprit? - Ils sont possibles; mais ils ne sont pas nécessairement, car l'être parfait est le seul nécessaire. Les sensations par lesquelles le moi pense communiquer avec eux ne prouvent pas leur réalité; car les sensations peuvent n'être que des modifications produites dans le moi par une cause interne. Rien donc, en nous, ni dans les ètres extérieurs à nous, ne peut nous assurer de leur existence. L'idée de l'étendue ne prouvant pas la réalité de l'étendue, notre raison pe saurait nous démontrer directement, ni la réalité du monde, ni même celle de notre propre corps.

La certitude que nous ne trouvons pas en nous-mêmes, nous la trouverons en Dieu. Les idées que nous avons du monde extérieur, c'est Dieu qui les a mises en nous comme nos autres idées, tout ce qui est nous venant de lui; or, Dieu ne saurait nous tromper. La véridicité de Dieu ne prouve pas seulement le monde extérieur : elle prouve l'évidence même, c'est-à-dire le principe de certitude que la raison a dû accepter sans le démontrer, et qui se trouve démontré par la révélation d'un principe supérieur, de Dieu, source de l'évidence. C'est là le grand et inévitable cercle vicieux qui enferme la raison humaine, et qu'elle doit accepter sans hésitation et sans subterfuge.

1 Descartes arrive à Dieu en décomposan! abstractivement les opérations de notre esprit dans un ordre de succession logique ; M. de Lamennais ressaisit ces opérations dans la simultanéité réelle qu'elles ont à notre insu, et montre que, quiconque pense, la pensée ayant la vérité pour objet, voit Dieu en voyant le vrai, qui est Dieu , et que l'esprit affirme Dieu et s'affirme lui-même tout à la fois, posant simultanément le moi fini qui pense , et le non-moi infini qui est pensé. De la Religion, chap. VII. - Cette double affirmation est contenue, en effet, dans le je pense, donc je suis; on ne peut dire : Je, sans se distinguer de ce qui n'est pas soi. « Le moi et le non - moi, » dit M. Pierre Leroux, se retrouvent dans tout acte dų

moi. »

Tel est, autant du moins que notre extrême insuffisance nous a permis de l'esquisser, le résumé de la philosophie première exposée dans l'incomparable Discours de la Mém thode, dans les Méditations, dans les Principes, dans l'ensemble de l'oeuvre de Descartes. Toute la philosophie moderne en est sortie, comme la philosophie du moyen âge était sortie de l'Organon d'Aristote. Toutes les nations sont accourues puiser tour à tour à cette nouvelle source de vie, que le génie de la France venait de faire jaillir des profondeurs de la pensée humaine.

Demander si cette philosophie première est accomplie et parfaite, si son créateur, du premier élan, saisit et fixa pour toujours l'ensemble des principes, ce serait demander si Descartes fut plus qu'un homme : il ne fut que le premier des hommes. Son système de construction, c'est-à-dire sa méthode et la base de son édifice sont indestructibles ; par lui, la science de l’être en soi et de la personnalité humaine, la science des idées, la science des nombres et des grandeurs, l'ontologie, la logique et la mathématique générale ou arithmélique transcendante, en deux mots, la science abstraite de l'esprit humain est fondée, sinon développée. La théologie naturelle et la cosmologie, les sciences de Dieu et du monde, ont-elles reçu d'aussi solides fondements? Point de diffîculté pour la conception de Dieu, en tant qu'absolu et infini; mais arrive-t-on aussi certainement à la notion du Dieu parfait, du Dieu intelligence et amour, du Dieu vivant, pour tout dire? Si puissanle que soit la preuve de l'être parfait par l'idée même de la perfection, on lui a contesté l'entière évidence rationnelle, et l'on a pu soutenir, par de très-forts arguments,

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