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qu'une autre marche, moins rapide, était plus sûre pour remonter de l'homme à Dieu, à travers la nature et la société'. Quant à la preuve de la réalité du monde extérieur, les objections sont bien plus décisives : l'argument de la véridicité de Dieu est tout à fait insuffisant, Dieu ne pouvant pas sans doute nous tromper, c'est-à-dire nous faire voir des objets essentiellement faux, mais pouvant très-bien nous faire voir des essences vraies idéalement, mais non existantes actuellement et réellement, et cela par des motifs qu'il ne serait pas donné à notre raison de saisir, faute d'embrasser l'ensemble des choses ?. La raison ne peut donc pas plus prouver le monde indirectement par Dieu, que directement par elle-même.

Et cependant il nous est impossible, ainsi que Descartes le reconnaît lui-même, de douter réellement, sans extravagance, de l'existence du monde extérieur; il n'est pas un homme sur la terre qui en doute. Il y a donc un autre principe de certitude que l'évidence rationnelle, un principe qui nous contraint d'adhérer à des vérités que nous ne concevons pas clairement et distinctement, mais qui nous saisissent avec une force irrésistible. Ce principe, c'est la foi, ou, en terme plus général encore, le sentiment. La raison doit ici s'incliner devant le sentiment, puis se relever aussitôt et reprendre ses droits, afin de déduire les conséquences des vérités données par le principe rival, ce qu'elle seule a qualité pour faire.

C'est surtout pour avoir longtemps méconnu le sentiment, pour avoir relégué la foi dans la théologie révélée,

1 Encyclopédie Nouvelle, art. ENCYCLOPÉDIB , par M. J. Raynaud.

2 Voyez l'excellente explication que donne Descartes lui-même de la cause des erreurs humaines ; Méditations IVe;-Vle- Principes, I. 42. – Réponses aux objections de Gassendi , IV.

que Descartes a laissé une cuvre mêlée d'erreurs et de lacunes immenses.

Quoi qu'il en soit des moyens par lesquels Descartes a complété sa philosophie première, il faut voir maintenant comment, arrivé plus ou moins légitimement de l'existence de l'homme à celle de Dieu et du monde, il va déduire de la science générale les sciences particulières. On ne trouvera pas, dans cette seconde partie de sa création, si incomplète, si fautive qu'elle soit, moins de grandeur que dans la première.

« La philosophie, » dit-il, « est un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, les branches sont les autres sciences, qui se réduisent à trois principales : la médecine, la mécanique et la morale'. » C'est donc agir logiquement que de passer, comme il le fait, des racines au tronc, de la métaphysique à la physique; mais ce n'est pas seulement par convenance logique qu'il aborde la physique avant la morale, et il énonce nettement, dans son premier ouvrage, dans le Discours de la Méthode, qu'il ne croit pas devoir publier ses idées sur cette dernière science. Il pense que chacun, à cet égard, abonde trop en son sens; qu'on ne l'écouterait pas; que toucher aux meurs n'appartient guère qu'aux souverains et aux prophètes, aux inspirés : cette réserve est remarquable, rapprochée d'un passage de sa Quatrième Méditation, où il dit que son principe de l'évidence rationnelle s'applique au vrai, non au bien, à la destruction de l'erreur intellectuelle, non du péché. Il entrevoit ici ce qui lui manque du côté du sentiment, et reconnaît que la raison pure n'est pas tout'.

1 La pensée de Descarles a besoin d'explication. La mécanique est la science par laquelle l'homme agit sur la nature; la médecine est la science par laquelle l'homme gouverne son corps ; la morale est la science par laquelle l'homme gouverne son åme. A la morale se rattachent les sciences sociales. La religion se trouve exclue du cercle de la science par l'abondon qu'il en a fait, dès l'origine, à l'autorité traditionnelle. La théologie naturelle a été enveloppée, comme on l'a vu , dans métaphysique première.

S'il s'abstient de dogmatiser quant à la morale, la conviction d'un grand devoir l'oblige au contraire à poursuivre ses études sur la physique et à les communiquer aux hommes; car il s'estime assuré de rendre par là d'immenses services à ses semblables, et de substituer, à la vaine physique spéculative des écoles, une philosophie pratique, qui conduise à découvrir « la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans.--Nous les pourrons alors, s'écrie-t-il, employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et nous deviendrons maîtres et possesseurs de la nature! »

C'est la pensée de Bacon, mais formulée avec une précision plus audacieuse. L'essor des espérances de Descartes confond l'imagination ; Descartes compte que l'homme, par la connaissance et l'appropriation des forces de la nature, parviendra, non-seulement à inventer « une infinité d'artifices, » qui le feront « jouir, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent, » mais encore à s'exempter « d'une infinité de maladies, tant du corps que de l'esprit, et même aussi , peut-être, de l'affaiblissement de la vieillesse ! » Ainsi, le grand destructeur des préjugés transfère, dans la science mo

1 Dans les dernières années de sa vie , il alla plus loin , ainsi qu'on le verra , et secouant la réserve qu'il s'était imposée en fait de dogmatisme moral, il commença d'aborder celle science qu'il avait posée comme la fin de la philosophie et la plus haute branche de l'arbre de la connaissance. Il s'ouvrait ainsi une nouvelle carrière, lorsque Dieu le ravit au monde. – Voyez Ad. Baillet, Abrégé de la vie de M. Descartes, p. 260-283,

derne qu'il vient de créer, l'aspiration hardie qui animait les sciences occultes du moyen âge, lorsqu'elles protestaient, à leur manière, contre l'ascétisme monastique et le mépris de la vie terrestre : il s'approprie même leurs rêves ; i) emporte comme un palladium, dans sa cité nouvelle, l'esprit de ce vicux monde dont il a détruit les formes,

Les prodigieuses découvertes de ces derniers temps ne font qu'ouvrir l'ère prédite et préparée par Descartes. C'est Descartes qui a forgé les armes invincibles avec lesquelles le genre humain s'avance à la conquête du globe que Dieu lui a livré. Il appartenait à la philosophie de l'esprit et de la raison, et non à celle de la sensation, d'instruire l'homme à régner sur le monde, on ne peut dominer la matière, si l'on s'absorbe dans la matière.

On ne saurait exposer en détail le Système du Monde de Descartes ; mais il est nécessaire d'en indiquer au moins l'origine et les principales lignes. La supériorité de Descartes sur Bacon y apparait dans tout son jour. La physique n'est plus ici qu'une déduction rigoureuse des mathématiques, c'est-à-dire de « la science générale, qui explique tout ce qu'on peut trouver sur l'ordre et la mesure, soit qu'on cherche cette mesure dans les nombres, les figures, les astres, les sons, ou tout autre objet. » La physique sortant des mathématiques, c'est l'idée se faisant corps, c'est l'étendue abstraite passant à l'étendue concrète.

Comment va s'opérer ce mystérieux passage du possible au réel ? Comment l'homme reproduira-t-il, dans sa ponsée, l'ouvrage de l'éternel architecte ?

Sous quels modes essentiels concevons-nous la matière, dont l'attribut fondamental est l'étendue? Nous la concevons divisible, figurée, impénétrable et mobile.

Des conséquences générales d'une immense portée dé

coulent tout d'abord de cette conception. A chaque pas de Descartes, de vieux systèmes s'écroulent. L'étendue étant l'essence des corps, partout où il y a étendue, il y a corps : donc il n'y a point de vide. — La matière étant indéfiniment divisible, car il est impossible de concevoir un point d'arrêt dans sa divisibilité, il n'y a point d'atomes, c'est-à-dire de molécules matérielles indivisibles. De même qu'elle est indéfiniment divisible, la matière est indéfiniment étendue. On ne saurait concevoir que le monde ait des bornes. — Il n'existe qu'une matière : il n'existe qu'un monde, qui embrasse toute la matière. – Toutes les propriétés de la matière se rapportent à ce qu'elle peut être divisée et mue selon ses parties.

« Donnez-moi de la matière et du mouvement, et je referai le monde. »

Il dit, et se met à l'æuvre.

Par malheur, cet esprit si rigoureux (il faut toujours que l'imperfection humaine reprenne ses droits en quelque lieu!) n'établit pas assez rigoureusement le point de départ de son hypothèse cosmologique. Il définit les lois, les effets, mais non le principe du mouvement. Le mouvement n'est point une des idées premières de l'esprit, un des universaux réels. D'où procède-t-il ? De quelle idée première est-il un mode? — L'identité de l'être et de la pensée dans le moi ayant suffi à Descartes pour établir la notion indubitable et fondamentale qu'il cherchait, il n'a pas creusé davantage la nature de la pensée : il ne s'est pas demandé si la notion de la pensée ne pouvait point être ramenée à une notion plus générale ; s'il eût

1 Il importe de remarquer que ceci laisse absolument intacte la question de l'existence soit des monades purement spirituelles, comme les veut Leibnitz, soit des monades esprit et manière , comme les conçoivent aujourd'hui d'autres philosophes.

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