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fait un pas de plus, il eût reconnu que la pensée n'est que le mode le plus élevé du principe indivisible et spirituel de la force, qu'elle n'est que la force consciente d'ellemême: il eût identifié la notion d'esprit et celle d'activité ou de spontanéité, la notion de matière et celle de passivité, et saisi, en essence, le plus grand mystère des religions antiques et le plus grand mystère de la nature. Il eût conçu que le mouvement n'est que la force agissant sur l'étendue.

Faute de faire ce pas, où arrive-t-il? - Ne concevant l'esprit qu'en tant que pensée, il ne peut accorder à l'esprit le pouvoir d'agir sur la matière; et, d'une autre part, il voit clairement que l'étendue reçoit le mouvement et ne saurait se le donner. De là, la nécessité de faire venir le mouvement immédiatement et perpétuellement de Dieu, et de supprimer les causes secondes pour tout rattacher directement à la cause première : Dieu n'est plus seulement créateur et conservateur du monde; il est seul agissant dans le monde. La quantité de mouvement est toujours la même dans le monde, l'action de Dieu ne pouvant augmenter ni diminuer, et non-seulement Dieu crée éternellement le monde ( ce qui est incontestable), mais il le crée par actes successifs !...

Introduire la succession en Dieu, c'est troubler toutes les notions de la nature divine et faire tomber Dieu de l'éternité dans le temps !

Ce qui caractérise le génie, ce n'est pas de ne point errer, c'est de traverser l'erreur sans y périr, et de s'en relever avec une vigueur nouvelle. Descartes méconnaît les causes du mouvement, mais non pas le mouvement en lui-même et ses lois : il se retrouve tout entier dans ce puissant système de mécanique universelle qui balaie le chaos des

qualités occultes et des superstitions physiqués , et qui montre le comment, sinon le pourquoi, des choses. L'aurore avait paru dans la science des phénomènes avec Galilée, Kepler et Bakon; avec Descartes, c'est le jour'.

Descartes expose, dans le Discours de la Méthode (sixième partie), comment la synthèse et l'analyse lui servent tour à tour à construire la cosmologie. Il tâche d'abord de « découvrir les priócipes ou premières causes de tout ce qui est ou peut être dans le monde , sans rien considérer pour cet effet que Dieu qui a créé le monde, ni tirer ces principes d'ailleurs que de certaines sources de vérité qui sont naturellement en nos âmes ; » puis il examine les premiers effets qui se peuvent déduire de ces causes, et arrive ainsi à trouver « des cieux, des astres, une terre, et même, sur la terre, de l'eau, de l'air, du feu , des minéraux et quelques autres choses les plus communes et les plus simples, » qui doivent se reproduire dans toute la nature. En voulant descendre de ces effets généraux aux particuliers, des genres aux espèces, il reconnaît qu'on ne peut plus distinguer, å priori et par déduction, ce qui est de ce qui pourrait être, et qu'il faut procéder en sens inverse, et expérimenter sur les effets pour remonter aux causes. A cette partie de son ouvre se rattache sa théorie des bypothèses, ces principes secondaires que la science hasarde d'abord par intuition et sans preuves , et qui doivent être vérifiés à la fois par le premier principe incontesté qui les explique et par les faits à eux subordonnés qu'ils expliquent. Bacon n'avait qu'en

· 1« Descartes, » dit M. Biot , ( a tenté pour la première fois de ramener tous les phénomènes naturels à n'élre qu'un simple développement des lois de la mécanique, » Biographie universelle, art. DESCARTES.

trevu vaguement cette théorie, admirable instrument de la science moderne. .

On peut contester la valeur de l'hypothèse cosmique que båtit Descartes, après qu'il a exposé, plus ou moins exactement, quelles lois régissent le mouvement et la divisibilité de la matière : on peut écarter ou transformer ses trois éléments, terrestre, céleste (éthéré) et solaire'; son système de tourbillons éthérés, émportant les planètes, sans mouvement à elles propre, autour du tourbillon central où le soleil tourne sur lui-même, est mêlé de graves erreurs et tout à fait insuffisant à expliquer les phénomènes célestes, bien qu'on l'ait trop réduit en ne lui accordant plus qu'une valeur relative et intermédiaire entre les vieilles erreurs de l'animisme cosmique et des qualités occultes, qu'il a détruites, et les tendances modernes vers la théorie des forces, qu'il a rendue possible. Pourtant, si l'ensemble du système a péri, à combien de vérités incontestées, à combien d'heureuses et brillantes hypothèses, prêtes à leur tour de devenir des vérités, n'a-t-il pas donné la naissance ? En admettant que la physique cartésienne ait été brisée en éclats. il est permis de dire que ses débris suffisent à édifier les bases des plus grandes entre les sciences naturelles : la géologie plutonienne, avec ses idées du feu central, de l'incandescence primitive du globe, de la formation de l'écorce terrestre par le refroidissement, sort directement de Descartes; la théorie cartésienne de la lumière, quelque temps obscurcie par les doctrines erronées que Newton associa à sa magnifique hypothèse, reparaît plus brillante que jamais, el révèle chaque jour de nouvelles profondeurs aux regards de la science : on ne rend plus grâces seulement à Descartes d'avoir constitué l'optique ébauchée par Kepler, en démontrant la loi de la réfraction simple. d'avoir déterminé les surfaces lenticulaires ou expliqué les merveilles de l'arc-en-ciel et de la couleur; on salue en lui le père de cette grande théorie des ondulations , qui n'est qu'une déduction logique de sa mécanique universelle, et qui, appliquée successivement à la propagation de la lumière, de la chaleur et du son, ainsi qu'il l'avait pressenti, touche aujourd'hui à cette mystérieuse électricité qu'il n'a pas connue, et paraît destinée à envahir toute la physique'.

1 Ses trois éléments sont trois degrés de la matière. Le plus grossier forme la croûte solide de la terre, des planètes, des comètes, et autres corps analogues; le moyen forme l'éther céleste ; le plus subtil, les soleils. Les planètes ont commencé par etre des soleils , avant que leur croûte se fut formée par l'agrégation des parties les plus grossières ; la matière subtile et enflammée est encore au centre : les taches du soleil sont un commencement de croûte. Nien n'est plus ingénieux et mieux lié que toute cette théorie, particulièrement en ce qui regarde la formation des systèmes planétaires, l'assujétissement des planèles au soleil, des satellites aux planètes principales , etc.

L'explication de l'ascencion de l'eau dans les pompes et du mercure dans un tube fermé, jusqu'à une certaine hauteur qu'aucune force d'aspiration ne peut dépasser, est encore une application de la mécanique cartésienne : dès 1638, cinq ans avant l'invention du baromètre par Toricelli, et huit à dix ans avant les célèbres expériences

1 Descartes veul que la lumière, la chaleur et le son soient de simples phénomènes produits par le mouvement, et non des corpuscules émis par les corps lumineux , chauds et sonores : que ces phénomènes se transmettent par pression , non par émission. A la vérité , il n'a pas conçu l'élasticité du milieu éthéré , et a cru á la propagation instantanée de la lumière : mais ces erreurs n'empêchent pas que le point de départ ne fût fixé dès lors. - On a reproché à Descarles, qui a tant fait pour l'optique, d'avoir méconnu les services que pouvait rendre à la science le télescope å reflexion , inventé par son ami Mersenne vers 1639. Descarles n'y vit point d'avantage sur la longue vue dont se servaient Galilée et Kepler, et découragea Mersenne. Les savants anglais réaliserent plus tard celle utile invention. Nous tenions à en rappeler l'origine française. V. la correspondance de Descarles. L'astronomie a repris, en le perfectionnant par un principe nouveau, le vieux télescope à réfraction , ce qui ljustifie en quelque sorte Descartes.

de Pascal, Descartes, ainsi que l'atteste sa correspondance, avait établi que l'élévation de ces fluides est en rapport exact avec la pression qu’exerce , sur leur réservoir, la pesanteur de l'air.

Des lois générales de la nature, Descartes arrive à la nature organisée, à l'animal et à l'homme physique. C'est la notion de la chaleur qui l'y conduit. Le principe de la vie matérielle est, suivant lui, « un certain feu » qui a pour foyer le coeur, point de départ de la formation organique et centre du double mouvement de la circulation du sang : les agents du mouvement corporel sont les esprits animaux, qui, formés des parties les plus agitées et les plus subtiles du sang, affluent au cerveau et de là se répandent dans les nerfs et les muscles. L'âme sensitive, à laquelle ses devanciers rapportaient la vie animale, disparaît du corps humain, comme ont disparu des corps célestes les âmes mystiques que leur prêtaient les anciens : le mécanisme suffit à tout sur la terre et dans les cieux. L'homme n'a pas deux âmes, comme on l'avait prétendu : il a, d'un côté, une âme raisonnable, de l'autre, une machine corporelle, qui pourraient exister séparément; quant à l'animal, il n'a point d'âme du tout ; c'est un pur automate. · Ainsi, l'audacieux logicien ne recule devant aucune extrémité : rien ne l'arrête, ni le sentiment vague, mais général, de l'humanité sur les animaux et sur l'échelle des êtres ; ni la rupture de cette unité humaine, de ce tout naturel', dans lequel le dehors représente symboliquement l'intérieur, de même que l'homme total est le petit monde qui représente l'univers ; ni cette étrangeté

1 Bossuet.

T. XIII.

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