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d'une machine qui a tous les phénomènes de l'imagination, de la mémoire, des passions ! N'ayant pas conçu l'identité de la vie et de la force, de la force et de l'esprit, il est réduit à construire une machine qui n'a rien de vivant que le nom et qui ne saurait se mouvoir que par le miracle d'une impulsion divine sans cesse renouvelée. Comme il a méconnu dès l'origine le principe du sentiment en identifiant l'âme à la raison pure, partout où il ne trouve pas de notion réfléchie, il ne peut voir que matièrę inerte.

Il avait effleuré cependant l'idée qui semblait devoir le ramener à l'unité nécessaire des deux principes dans tout être, dans toute vie ; il avait avoué qu'on peut attribuer de la matière et de l'extension à l'âme, en les distinguant de la pensée et de l'extension de la pensée ! ; s'il eût ajouté corrélativement que l'esprit pouvait être latent dans la matière, un monde nouveau se fût ouvert à lui.

Il eşsaya de déduire de la physiologie une théorie de la médecine, science à laquelle il copsacra, par les plus nobles motifs, une grande partie de sa trop courte vie : il posa ce principe général, que, la vie animale étant dans le sang, ļes variations du sang sant l'origine des maladies ; il en tira une explication de la nature de la fièvre, et de sages préceptes hygiéniques. La médecine semble tendre aujourd'hui, comme la physique, à renouer la tra. dition cartésienne, et les études sur les variations du sang reprennent un assez grand développement.

Les études de Descartes sur l'union de l'âme et du corps lại suggérèrept upe hypothèse ingénieuse sur le siége où plutôt la centralisation de l'âme dans la glapde pinéale, et un traité des passions de l'âme dans leurs rapports avec 1 Rép, aux object. sixièmes, no 12, ei Lettres, I, 50.

les organes physiques ; mais, s'il décrit avec sa supériorité ordinaire les actions et réactions réciproques du pbysique et du moral, les effets des passions , il ne remonte pas jusqu'à l'essence même des passions, et ne voit pas qu'elles se réduisent toutes à un seul principe, le sentiment, à une seule passion, l'amour, ainsi qu'il était réservé à son disciple Bossuet de le démontrer.

Ici s'arrête la marche solennelle de la déduction carlésienne, partie de l'homme-pensée pour revenir à l'homme corporel à travers Dieu et le monde. Mais Descartes n'est pas sans avoir fait quelques rapides excursions, quelques grandes reconnaissances dans les parties de l'encyclopédie qu'il n'a pas eu le tenups ou la volonté de systématiser.

On ne comprendrait pas véritablement sa pensée intime, We'l'on ne recueillait, dans ses livres et dans sa correspon

dance, les vestiges épars de ses idées sur les bases de la morale et sur quelques points fondamentaux de la théologie. Nulle part son génie n'est plus profond oi plus ferme, et l'on est frappé de voir avec quelle sagesse il résiste, sur le terrain de la morale et de la psycologie, aux entraînements de la logique et de la raison pure, et comme il se rattache là, en fait, à ce principe du sentiment auquel il n'a pas donné place dans sa théorie. Evitant le double abîme de l'individualisme et du panihéisme où se sont précipités plusieurs de ses plus illustres successeurs, il accepte franchement, hardiment, la contradiction suprême du libre arbitre humain avec la prescience divine et l'immuabilité des lois générales du monde.

Qu'est, suivant lui, la liberté dans l'homme ? Est-ce une indifférence qui laisse l'âme en équilibre entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux ? Non; car le mal et l'erreur ne sont qu'une privation, qu'une négation, et la

liberté tend, par son essence, à la plénitude de l'ètre, au vrai et au bien, au bien par le vrai. Nous sommes d'autant plus libres que nous sommes moins indifféren is, c'est-à-dire que nous sommes plus complétement arrachés à la fatalité de l'ignorance par une vue plus claire de l'idéal. Qui connaît le vrai, fait nécessairement le bien'. Mais il dépend de nous de vouloir ou de ne pas vouloir connaître le vrai. Le libre arbitre est donc dans l'attention volontaire par laquelle nous cherchons le vrai. Le péché n'est qu'une erreur; mais l'erreur n'est pas entièrement involontaire.

Si l'être qui tend à l'idéal devient libre, l'idéal, c'està-dire Dieu, est la liberté même! Mais qu'est-ce que la liberté en Dieu? C'est la volonté absolument indéterminée, c'est l'indifférence. — L'indifférence, qui est le plus bas degré de la liberté dans l'homme! - On s'est récrié : les plus grands esprits ont vu une contradiction énorme dans cette pensée non développée, qui montre Dieu créant arbitrairement les idées du vrai et du bien. Quelques passages de Descartes sembleraient indiquer en effet qu'il n'avait point arrêté sa pensée dans les limites qu'elle comporte : on pourrait s'imaginer qu'il applique au Dieu manifesté et créateur ce qui v’appartient qu'au Dieu abstrait et absolu. Son idée, pour n'être pas entièrement dégagée, n'en parait pas moins d'une hauteur inouïe quand on la sait comprendre. Si l'on remonte jusqu'au Dieupuissance, jusqu'à l'être en soi, considéré en tant que force ou spontanéité absolue, avant qu'il se soit manifesté à lui-même, par conséquent avant que le vrai et le bien, latents en lui, se soient formulés en lui, n'apparaîtra-t-il point à l'état de liberté parfaite et de suprême indifférence, et n'est-ce pas là le sens du nom de l'Absolu (Celui que rien ne lie) ? Mais cette liberté parfaite est la liberté inconsciente : dès qu'elle a la conscience, et, par la conscience, l'amour, elle est déterminée ; plus d'indifférence. Or, comment a-t-elle conscience et amour, si ce n'est parce qu'elle veut se connaitre et s'aimer? Donc Dieu engendre, sinon crée en lui volontairement le vrai et le bien. Dieupuissance est une force ou une volonté que rien ne détermine : Dieu-intelligence est déterminé par sa sagesse: Dieu-amour, par sa bonté; Dieu-créateur, par les archétypes qui sont en lui et qu'il réalise dans le monde.

1 C'est la doctrine de Socrate. La vertu, dit Socrate, est identique à la Science de la vertu : qui connait le vrai bien, accomplit le vrai bien.

On voit comment s'explique la contradiction. La liberté indifférente est positive dans l'être absolu, qui n'en peut tirer que le vrai et le bien, elle est négative dans l'être particulier, dans l'homme, qui n'existe que par la participation de Dieu, et pour qui l'indifférence n'est que la possibilité de s'éloigner de Dieu et de diminuer ainsi son être et sa force, identique à sa liberté : l'homme, au contraire de Dieu, est donc d'autant plus libre qu'il est moins indifférent'.

Après avoir proclamé le libre arbitre, Descartes met le souverain bien à la fois dans la liberté, la connaissance et la vertu : « le contentement résulte de la volonté constante de faire ce qu'on juge être le mieux. » Cette définition, concordante avec celle de Bacon, mais bien plus haute et

1 Nous devons à M. Renouvier cette profonde explication de la pensée de Descartes. Une telle interprétation sulfirait à la renomée d'un philosophe. Voyez Encyclopédie Nouvelle , art. FATALITÉ et FORCE, deux des morceaux métaphysiques les plus remarquables de notre temps. – L'interdiclion de la recherche des causes finales, chez Descartes, ne provient pas d'une application erronée de l'indifférence en Dieu , mais plutôt d'une réaction radicale contre la physique supertitieuse du moyen âge.

plus complète, fonde le bonheur sur le meilleur emploi des facultés essentielles de l'homme, et, par conséquent, sur la vie active. La sanctification de l'activité conduit logiquement à absoudre les passions, au moins dans leur essence, et à enseigner qu'on doit les discipliner, non les détruire: « les passions sont la source de tout bien comme de tout mal; » c'est Dieu qui les a mises en nous, et tout ce que Dieu a fait est bien.

Il résulte implicitement des principes de Descartes, et notamment de son explication des erreurs humaines, que, dans son opinion, notre nature est telle que l'a faite le Créateur, et que les facultés de l'homme n'ont point été altérées

par la chule originelle, ce qui lui a valu l'accusation de pélagianisme.

Il n'est peut-être pas très-conséquent, après avoir consacré l'activité et légitimé les passions, d'enseigner à l'homme le détachement de tout ce qui est hors de lui, afin d'éviter les chagrins de la vie : l'homme doit accepter les liens des affections humaines, au risque des déchirements que cause leur rupture; l'homme doit aimer et souffrir; c'est là son inévitable destinée! Il faut observer toutefois que la notion du devoir social n'est point atteinte par ce conseil philosophique, dernière réminiscence des ascètes et des stoïques, et que Descartes professe énergiquement la solidarité bumaine, le dévouement à la famille, à la patrie, au genre humain.

On ne saurait mieux terminer l'exposé des doctrines de ce sublime génie, qu'en rappelant qu'il invite l'homme à se considérer comme citoyen non pas seulement de la terre, mais de la création sans bornes, et à chercher, dans la considération de l'immensité de l'univers, la ferme es

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