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du mauvais goût à la fois brutal et maniéré des littératures qui se défont; c'est la différence de l'enfant qui ne sait pas, au vieillard qui ne sait plus. Les mignardises dévotes du bon évêque peuvent faire sourire: mais elles procèdent d'une sincère tendresse de cour, parfois un peu puérile dans l'expression, presque toujours touchante, quelquefois sublime. Il se peut aussi, comme on l'a dit éloquemment, que cet abandon à toutes les émotions suaves, cette effusion continuelle de toutes les sources du cour, cet amollissement de l'âme fondant comme cire au feu de l'amour divin, soient de nature à exposer à de grands dangers le directeur, ses pénitents et surtout les pénitentes; mais il faut avouer que rester, parmi toutes ces tendresses, pur de toute infraction aux væux impitoyables du sacerdoce, se tenir ferme sur cette pente qui tend à ramener se vite de l'amour spirituel à l'amour charnel, sourire avec résignation à la nature et à la vie tout en leur résistant, et se parer de guirlandes de fète pour s'immoler sur l'autel du devoir, est quelque chose de plus admirable et surtout de plus sympathique (quoi qu'on pense des veux de célibat) que cette piété farouche qui ne s'arrache aux tentations de la faiblesse humaine qu'en anathématisant les plus innocentes jouissances, les affections les plus légitimes, qu'en extirpant tout ce qu'il y a d'aimable et presque tout ce qu'il y a d'humain dans l'homme.

L'histoire si touchante de saint François de Sales et de madame de Chantal, de cette espèce de mariage spirituel, où la tendresse réciproque (faut-il dire la passion?) est évidente, et le soupçon impossible, est un des exemples les plus frappants de la force de la volonté soutenue par la foi.

Ce n'est , il est vrai, que par l'anéantissement en Dieu

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que François et son énergique pénitente échappent à euxmêmes, en novant l'amour particulier dans l'amour universel. Asyle redoutable! La volonté ne déploie toutes ses forces que pour arriver à son propre trépas. - La perfection n'est pas de vouloir ce que Dieu veut, mais de ne plus vouloir du tout, et de laisser, dans une parfaite indifférence, Dieu vouloir en nous; de ne plus laisser à notre âme que la faculté absolument passive d'attendre la grâce.

— Nous ne devons pas même désirer la vertu , qu'autant que le bon plaisir divin nous y porte. Il ne s'agit pas de s'unir à Dieu, mais de s'absorber en Dieu. C'est le quiétisme qui commence ! Ici la personnalité humaine disparaît. Ici se rejoignent le mysticisme et le panthéisme, saint François de Sales et Giordono Bruno, parvenus au même but, l'un par l'amour, l'autre par la raison. Il y a dans cette tendance un attrait presque invincible. Dès que l'on perd de vue l'indestructible dualité du fini et de l'infini, si l'on surmonte l'égoïsme, c'est-à-dire la force qui pousse le fini à se concenírer en lui-même, aussitôt la force contraire, la force latente et primitive de l'unité vous emporte : l'être particulier retourne avec impétuosité vers sa source pour s'y confondre !

S'il y a là péril, il y a aussi grandeur! L'esprit de saint François de Sales, tout à l'heure presque enfantin, s'élève bien haut sur l'aile du sentiment! Il est difficile de n'être pas ébloui, enivré par cette hardie théorie de l'extase, de l'intuition de Dieu, de la contemplation amoureuse dont la méditation spirituelle n'est que le premier degré, qui saisit d'ensemble ce que la méditation ne perçoit qu'avec effort, pièce à pièce, et qui mène enfin au ravissement ?.

1 Le traité de l'Amour de Dieu est plein de ces maximes; voyez surtout le livre IX, de l'Amour de soumission.

? Il est à remarquer que Descartes admet que, dans une vie supérieure, l'inluilion remplace l'effort successif du raisonnement.

Quelques maximes de saint François appartiennent à la plus profonde philosopbie religieuse. — Notre âme réside toute en son corps, et toute en chacune des parties d'icelui, comme la Divinité est toute en tout le monde, et toute en chaque partie du monde.--Il n'y a point en Dieu diversité d'actions, ains (mais) un seul acte, qui est la Divinité même. (Ici le mystique a la gloire de saisir une vérité que méconnaît implicitement Descartes dans sa cosmologie.)- La pénitence, sans l'amour, est imparfaite, et ne sert de rien pour la vie éternelle. - Les bienheureux verront en Dieu l'éternelle génération du Fils par le Père exprimant de soi-même sa propre connaissance, et l'éternelle génération du Saint-Esprit par le Père et le Fils, soupir d'amour exhalé à la fois par le Père et le Fils, quand ils se connaissent el s'aiment, acte commun du Père et du Fils, infini comme eux, et consubstantiel à eux '.

Le génie essentiellement actif de la France ne pouvait permettre au sentiment religieux de s'absorber dans la contemplation. Le mouvement tourna bien vite à la charité pratique que saint François de Sales avait, du reste, largement exercée pour son comple.

Dans la première moitié du dix-septième siècle, à la suite de ces luttes de la Réforme qui avaient semblé de

1 De l'Amour de Dieu, 1. I, c. 14; 1. II, C. 2 ; 19; I. III, c. 12–13. — Cet homme excellent parle comme Calvin de la damnation, si terrible est l'influence du dogme des peines élernelles. « Le bon plaisir de Dieu est toujours adorable, aimable et digne d'éternelle bénédiction. Ainsi le juste qui chante les louanges de sa miséricorde pour ceux qui seront sauvés, se réjouira de même quand il verra la vengeance. Les bienheureux approuveront avec allégresse le jugement de la damnation des réprouvės.... »L. IX, c. 8. Seulement saint François glisse rapidement là où Calvin s'élondait et s'appesantissait avec complaisance. — Le traité de l'Amour de Dieu fut publié en 1616. Saint François de Sales, né en 1567, mourut en 1622. — Voyez, sur sa vie et ses auvres, les belles études de M. Sainte-Beuve; Port-Royal , t. Jer, p. 220-285.

voir balayer le monachisme de la surface du globe, les maisons religieuses de toutes couleurs et de tous ordres anciens et nouveaux, sortent partout de terre et pullulent, d'un bout à l'autre de la France, avec une rapidité incroyable : c'est une véritable marée montante de couvents'. Bien des causes diverses contribuent à grossir ce flot : l'esprit monastique, réveillé véritablement, surtout chez les femmes; la dévotion des grands ; la politique des évêques et des jésuites; l'orgueil aristocratique des familles de la noblesse et de la haute bourgeoisie, qui sacrifient les cadets et les filles à la fortune des aînés. L'abomination des vœux forcés alla toujours croissant, plus tard, à mesure que la ferveur diminua?; mais, dans ces premiers temps, il est certain que les éléments mauvais n'eurent qu'une influence secondaire. Ce qui frappe dans cette invasion de moines et de religieuses, c'est la prédominance de l'élément agissant sur l'élément ascétique et solitaire; c'est la passion de l'enseignement, du soulagement de ceux qui souffrent, de l'utilité, de la vie active. De nombreux hôpitaux, des écoles presque sans nombre, s'élèvent : il y a trois couvents d'ursulines pour un couvent de carmélites. La politique jésuitique peut bien exploiter cette ardeur d'enseigner, mais ne l'a certainement pas créée.

1 Richelieu, dans son Testament Politique, fait des réflexions remarquables sur les inconvénients de la irop grande multiplication des couvenis. Dès 1629, il avait fait rendre une ordonnance qui interdisait d'établir aucun monastère sans permission expresse du roi. – Recueil d'Isambert, t. XVI, p. 347.

2 Voyez le témoignage si décisis de Fléchier, dans ses Mémoires sur les GrandsJours d'Auvergne, écrits en 1665. – Voyez aussi Sainte - Beuve, Port-Royal, t. 1, 1. I, chap. 1-4, sur l'histoire de M. Arnaud et de sa fille, la célèbre Angélique.

8 Les ursulines, les carmélites ( ordre de sainte Thérèse ), les visitandines, apparurent presque en même temps en France : les carmélites, amenées d'Espagne par le père de Bérulle, depuis cardinal; les ursulines, introduites par mademoiselle Acarie ; les visitandines, fondées par saint François de Sales et madame de Chantal

Tout ce qu'il y.eut de vrai et de salutaire dans cette régénération du catholicisme français se résume dans un seul nom, saint Vincent de Paul. Le théoricien mystique était sorti des hautes classes de la société : l'homme d'action, l'organisateur, sortit du peuple. Qui n'a pas, gravée dans sa mémoire, cette figure si caractérisée, aux lignes vulgaires, aux traits grossiers, transfigurés par la bonté sublime qui brille dans ces yeux et cette bouche toujours souriants ? Vincent de Paul, fils d'un paysan des Landes de Gascogne, naquit, en 1576, à Poui, près Dax : il se fit prêtre à vingt-quatre ans : dès lors, durant soixante années, il n'eut pas une pensée, ne fit point un seul pas, qui n'eût le bien de l'humanité pour objet. Si longue qu'ait été sa carrière, on ne sait comment y faire tenir les prodigieux résultats qu'il obtint. Organiser le secours des pauvres malades à domicile ; instruire et moraliser le peuple des campagnes ; soulager, convertir, rendre à Dieu et à la société les condamnés, les galériens', plongés dans un enfer anticipé par le dur régime pénal du moyen âge ; rallumer dans le corps sacerdotal les lumières et les vertus chrétiennes ; sauver les enfants que la misère ou le vice abandonnait, et que la société laissait périr avec une criminelle indifférence, telle fut l'ouvre immense qu'entre

(1604-1619). Au bout d'un demi-siècle, les ursulines, vouées à l'éducation des filles, avaient plus de trois ccnts couvente en France. Une pièce de ce temps, insérée dans les Archives curieuses, pre série, t. XIV, p. 431, donne un curieux dénombrement du clergé français : les prêtres séculiers, compris les chanoines, abbés et prieurs commendataires, dépassaient cent mille ; les moines, quaire-vingt-sept mille ; les religieuses, quatre-vingt mille.

1 Il avait préludé à ses bienfaits envers ces malheureux par un trait de dévouement inouï. Ayan!, dans sa jeunesse, rencontré à Marseille un forçat dont la captivité réduisait la ferme et les enfants à une profonde misdre, il trouva moyen de procurer la liberté à cet homme en prenant sa place. Il porta quelque temps la chaine des galériens ! - Vie de saint Vincent de Paul, par Abelli, t. II, p. 294,

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