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prit un pauvre prêtre sans nom, sans ressources, sans titre dans l'Église, dépourvu de ces dons éclatants qui maitrisent les hommes. La charité lui tint lieu de génie.

On ne saurait indiquer ici que les principales périodes de son ouvre. Il comprit, dès l'origine, que c'était le sexe le plus aimant et le plus patient qui lui fournirait son armée évangélique, et il débuta par organiser des confréries laïques parmi les femmes pour le soulagement des malades (1617); puis il fonda la congrégation des prêtres de la Mission (Lazarisies), destinée à propager l'instruction religieuse et morale dans les campagnes , et à enseigner les prisonniers (1625) : les hommes qui s'enrôlèrent sous cette bannière nouvelle étaient en général « de basse, ou tout au plus de médiocre condition, et n'éclatoient pas beaucoup en science, » dit le biographe de saint Vincent ; le zèle suppléait à tout. En 1629, une pieuse veuve, mademoiselle Legras", s'associe à Vincent de Paul pour la direction des confréries de charité. Ce fut aussi une sorte d'alliance spirituelle, mais bien différente de celle de saint François de Sales et de madame de Chantal : ici il n'y eut ni combats ni orages. Les confréries de charité, d'abord destinées aux villages et aux petites villes sans hôpitaux, gagnent les grandes cités, ei, de ces confréries laïques, sort peu à peu, sous l'impulsion de mademoiselle Legras, la communauté religieuse des Fiiles de Charité ( seurs grises), qui, fondée à Paris de 1030 à 1633, se répand dans toute la France, afin de servir les malades et d'instruire gratuitement les jeunes filles.

Vincent de Paul ne travaille pas moins activement à réformer le clergé qu'à soulager le peuple. Aidé par le

1 On sait qu'on donnait encore alors le titre de demoiselle aux femmes mariées non pobles.

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cardinal de Richelieu, il pousse les évèques à instituer les exercices des ordinands, pour préparer les jeunes ecclésiastiques à recevoir la prétrise : il provoqne l'établissement de conférences entre les prêtres, sur leurs fonctions et leurs devoirs; en même temps, il offre, dans les maisons de sa congregation, et fait offrir ailleurs, des retraites spirituelles aux laiques qui veulent parfois se recueillir quelques jours et se reconnaître au milieu du tumulte de la vie. Dans ces sévères aga pes de saint Lazare règne l'égalité absolue; l'on ouvre à qui frappe, et l'on fait asseoir à la même table le grand seigneur, le bourgeois, l'artisan et le laquais. Mademoiselle Legras donne également pour les femmes un exemple que suivent d'autres congrégations (Vie de saint Vincent, t. Jer, p. 122).

Les fondations charitables continuent : ce sont des hôpitaux pour les galériens, puis un auspice pour les vieillards, qui amène la fondation de l'hôpital général de la Salpêtrière (1657)'; ce sont les Filles de la Croix, instituées spécialement pour l'éducation des filles dans les petites villes et les villages; c'est la confrérie des dames de charité, qui, d'abord établie dans le but d'aider les religieuses de l'Hôtel-Dieu de Paris, commence, d'après l'instigation de Vincent de Paul, à recueillir les enfants trouvés (1638). En 1648, cette association bienfaisante, trop faiblement assistée par le gouvernement, ployait sous le faix : les dames de charité étaieni sur le point de renoncer à l'euvre. Vincent les réunit en assemblée générale : « Or « sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont fait « adopter ces petites créatures pour vos enfants : vous avez « été leurs mères selon la grâce depuis que leurs mères « selon la nature les ont abandonnées ; voyez maintenant « si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'être leurs « mères pour devenir leurs juges : leur vie et leur mort « sont entre vos mains; je m'en vais prendre les voix et « les suffrages'. D

1 Voycz, sur les hôpitaux et la mendicité, notre t. XII, p. 289-290.

Toutes les mains se levèrent pour le maintien de l'euvre. L'institution des enfants trouvés fut généralisée, et associée à celle des Seurs de Charité : on l'a complétée par la création des tours, que l'école économique anglaise a voulu détruire de nos jours, en attendant apparemment la suppression des hôpitaux!

Partout où l'humanité souffre, on est sûr de retrouver Vincent de Paul : ce sont des missions aux armées pour tâcher d'adoucir, par la religion, les moeurs des soldats, et de les rendre moins cruels au pauvre peuple; ce sont les aumônes sans cesse envoyées aux provinces-frontières ravagées par la guerre, aumônes qui se comptent par millions ! L'obscur enfant des Landes avait fini par faire reconnaître sa mission aux puissants de ce monde, et par devenir le ministre de la charité nationale. Quand il fut sur le point d'achever ses jours si bien remplis (27 septembre 1660), moins humble, il eût pu se rendre le témoignage que pas un homme n'existait alors sur la terre qui eût été le bienfaiteur d'un plus grand nombre de ses semblables.

Ses bienfaits lui ont survécu : l'esprit de charité, par lui ravivé, a continué d'aider le monde à attendre l'avénement, hélas ! bien lointain, d'une société moins imparfaite. Le flambeau de la science théologiqne a pu pâlir de nouveau : la flamme de l'amour s'est toujours rallumée en quelque endroit; toujours, grâce à Vincent de Paul, il a

1 Vie de saint Vincent de Paul, t. I, p. 146.

subsisté dans le catholicisme français quelque chose du Christ.

Voir le Christ, type de l'humanité, dans tout homme et dans toute condition humaine', aimer tout humme ainsi qu'on aime le Christ lui-même, telle est la maxime fondamentale de Vincent de Paul et de ses disciples. Aimer et agir est pour eux une seule et même chose. « Aimons Dieu, mais aux dépens de nos bras, à la sueur de nos visages. - C'est l'amour effectif qu'il faut à Dieu. ) Ailleurs, Vincent attaque les mystiques absorbés dans la contemplation, a qui ne travaillent pas pour Dieu ni pour les pauvres. » Parmi les traraux pour Dieu, il plaçait la mortification, la souffrance volontaire, l'oppression des sens et de l'imagination ; il fut aussi violent contre sa chair que les plus exaltés des ascètes ; mais, si loin que soit l'esprit moderne de telles applications du principe du travail, le principe lui-même n'en relie pas moins Vinceni à l'ère nouvelle. « L'action bonne et parfaite, « disait Vincent, a est le véritable caractère de l'amour de Dieu : Totum opus nostrum in operatione consistit. Il n'y a que nos æuvres qui nous accompagnent dans l'autre vie. »

C'est pour avoir pratiqué ce principe avec tant d'efficacité que saint Vincent de Paul tient une des premières, places dans la tradition de la France”.

1 Il allait plus loin, et, comme saint François d'Assise, il aimait en Dieu jusqu'aux animaux. Un jour qu'on lui avait ordonné, pour remède, le sang il’un pigeon, « il ne put jarpais, souffrir qu'on le luật..., disant que cet animal innocent lui représentait son Sauveur..... ) Vie de saint Vincent de Paul, t. I, p. 248.

2 Voyez sa vie par Louis Abelli, évêque de Rodez, 2 vol. in-8. Celle biographie d'un homme si simple dans le bien a le mérite de la simplicilé : l'auteur a compris, avec bun sens, que « le style dont on se sert en écrivant quelque livre doit toujours avoir un entier rapport avec le sujet qu'il traite. — Une chose qui marque bien la prédominance du sentiment et de la spontanéité dans l'œuvre de saint Vincent de Paul, c'est qu'il ne songea à donner de règle écrite à sa congregation qu'au bout de plus de trente ans (en 1658).

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La vie, dans ce grand dix-septième siècle, coulait à pleins bords dans toutes les directions. Tandis que le sentiment religieux manifestait sa régénération par des effets si puissants, les lettres et l'érudition prenaient dans le clergé un essor inconnu. Un homme qu'on a vu figurer dans l'histoire politique sous ụn jour assez peu avantageux, mais qui avait d'éminentes qualités à d'autres égards, Bérulle, mélange de prétentions mal justifiées, d'intolérance et de dévotion élevée et intelligente, institue, en 1611, sous le titre de l'Oratoire de Jésus, une association libre de prêtres, « à laquelle le fondateur, » dit Bossuet, n'a voulu donner d'autre esprit que l'esprit même de l’Eglise, d'autres règles que les saints canons, d'autres voeux que ceụx du baptême el du sacerdoce, d'autres liens que ceux de la charité'. » Le but de l'institution était de relever les études et de former des docteurs et des prédicateurs. Ce but fut glorieusement atteint. Un certain nombre de séminaires et de colleges furent bientôt confiés aux oratoriens. Partout où passèrent les prêtres de l'Oratoire, les meurs du clergé s'épurèrent, ses idées s'élevèrent”; une şaine érudition, de fortes études classiques, rempla-,

cèrent cette antiquité bâtarde que travestissaient bizar, rement les jésuites, et obligèrent ceux-ci à se piquer

d'émulation. Les oratoriens méritèrent leur nom en fondant véritablement l'art oratoire dans l'église gallicane : par eux surtout disparaissaient des sermons l'abus des ornements parasites et de la science indigeste, les faceties puériles, les disparates choquantes d'images et d'idées;

1 Bossuet ; Oraison funèbre du Père Bourgoin , troisième général de l'Oratoire,

2 Il y eut bien quelques ombres au tableau, sous le généralat de Gondren, successeur de Berulle (voyez le Port Royal de M. Sainte-Beuve, t. 1, p. 498 ) ; mais l'Oratoire, contre l'ordinaire, alla s'améliorant.

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