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eroyaient agir pour le mieux, dans l'intérêt de la cause catholique, en s'accommodant à la faiblesse humaine. . . Il était impossible qu'une pareille révolution s'opérât dans le catholicisme şans résistance et comme par surprise. La guerre civile éclala dans la théologie sur le problème de la grâce, avant que le casuisme eût reçu tous ses scandaleux développements. Le concile de Trente, en partie par l'influence des jésuites , avait accordé au libre arbitre plus que n'eussent souhaité les dominicains, fidèles disciples de leur saint Thomas d'Aquin, qui ne s'était pas fort éloigné, dans sa Somme théologique, de la doctrine augustinienne. La savante université de Louvain était dans les mêmes sentiments que l'ordre de Saint-Dominique, et Baïus, un de ses principaux docteurs , fut censuré par la Sorbonne, puis condamné à Rome (1560-1667), pour des maximes qu'on jugea trop rigides sur la grâce et la prédestination. Louvain, à son tour, censura les opinions des jésuites; mais la censure ne fut ratifiée ni par la Sorbonne ni par le Vatican (1587). La compagnie de Jésus s'enhardit : en 1588, le jésuite espagnol Molina lança son fameux traité de la Concorde du libre Arbitre avec la Grâce... Sa doctrine était celle de l'antique école de Lérins : c'était le semi-pélagianisme, condamné au sixième siècle par le second concile d'Orange. Molina rejetait entièrement la prédestination, pour n'admettre que la prescience divine ; il accordait au libre arbitre de l'homme l'initiative dans la voie du bien , et, sans nier le concours général de Dieu dans l'ordre naturel où se déploie la liberté humaine, il ne réclamait la grâce surnaturelle que pour aider le libre arbitre à consommer son cuvre et pour la consacrer.

Les dominicains , zélés conservateurs de la tradition, poussèrent un cri de colère et d'effroi à l'aspect de la nou

relle hérésie : ils soulevèrent contre Molina l'inquisition d'Espagne ; les jésuites appelèrent à Rome. Le saint-siége réunit autour de lui les plus renommés des théologiens catholiques : le débat consuma onze années et quatre-vingtdeux assemblées (1596-1607)! Jamais la papauté n'avait été mise à une plus difficile épreuve : absoudre Molina, c'était rompre avec la tradition et abandonner savs retour aux protestants le formidable nom de saint Augustin; condamner les jésuites, c'était licencier l'élite de son armée en présence de l'ennemi. Rome ne se prononça pas; la décision fut indéfiniment ajournée (29 août 1607) : fait grave et nouveau , que cette abdication devant une question aussi fondamentale?!

Saint François de Sales, consulté, s'était abstenu : l'homme du sentiment ne voulut point descendre de sa région d'amour et de quiétude mystique pour se mêler aux querelles des docteurs.

C'était pour les jésuites une immense victoire que de n'avoir pas été battus dans une tentative aussi audaciense: ils ne connurent plus désormais ni frein ni bornes , et le casuisme et le probabilisme s'épanouirent toujours plus largement durant toute la première moitié du dix-septième siècle.

Les dominicains, ordre vieilli et fatigué, ne rentrèrent pas dans l'arène , où ils étaient descendus moins par un vrai zèle religieux que par point d'honneur scolastique. D'autres reprirent la lutte qu'abandonnaient les enfants de Dominique, et y apportèrent un esprit bien plus radical et plus profond.

Au moment même où Rome renonçait à décider sur la

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1 Voyez Ranke, Hist. de la Papauté, t. III, 1. VI, $ 9.

grâce, deux étudiants en théologie, l'un Flamand, l'autre Basque, concevaient la pensée de faire ce que Rome n'avait pas fait : ils se nommaient Corneille Jansenius et Jean Duvergier de Hauranne. Ces deux jeunes gens à l'âme énergique, à l'humeur mélancolique et sévère, s'étaient d'abord rencontrés dans les doctes écoles de Louvain, où se perpétuaient les tendances augustiniennes de Baïus ; puis ils se rejoignirent à Paris, où ils trouvèrent les études théologiques dans un état d'infériorité, la scolastique toujours dominante, les sources sacrées et les Pères fort négligés : on cherciait bien, dans l'Ecriture et dans les Pères, des arguments polémiques, mais non pas la nourriture de l'âme ni la règle de la vie. Les deux amis sortirent en silence de cette route. Après plusieurs années d'études opiniâtres et d'austères méditations, ils se séparèrent en 1617, Jansénius, pour être promu beaucoup plus tard à l'évêché d’Ypres , Duvergier, pour devenir abbé de l'obscur monastère de Saint-Cyran, qu'il ne voulut jamais échanger contre la crosse épiscopale. Duvergier était pourtant animé, comme son ami, d'une brute ambition, mais toute spirituelle : c'étaient des âmes, non des honneurs et du pouvoir matériel, qu'ils prétendaient conquérir. Séparés de corps, ils ne cessèrent jamais d'être unis d'esprit, et de vivre dans une même pensée et dans une même ouvre. Le christianisme s'en va, pensaient-ils : l'esprit de JésusChrist s'éteint; la tradition est ruinée par ceux-là mêmes qui en ont reçu le dépôt; Rome a corrompu la discipline et laisse corrompre le dogme. Il n'y a plus d'Eglise depuis cinq ou six siècles ! Saint Bernard a été le dernier des Pères : saint Thomas a tué la théologie en la transformant en philosophie scolastique, en y intronisant la méthode d'Aristote, qui mène au pélagianisme. Le concile de T. XIII.

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Trente n'a rien restauré : il n'a été qu'une assemblée politique. Point d'autre chose de salut que de retourner sans réserve à saint Augustin, qui a en lui toute vérité théologique, qui est le Père des Pères, le sixième évangéliste, si saint Paul est le cinquième'!

Comme Calvin, ils embrassent la double prédestination sous son aspect le plus sombre. Ils approuvent les décisions du farouche synode gomariste de Dordrecht”; ils croient aux sorciers; ils attendent l'Antechrist; ils admettent, d'après saint Augustin, que les enfants morts sans baptême sont condamnés id feu éternel ! C'est là ce qu'ils appellent restaurer l'esprit de l'Évangile!

De même qu'on ne saurait, sans injustice, appliquer aux mœurs personnelles des jésuites en général les maximes les plus immorales des casuistes, on serait bien injuste envers Jansenius et Saint-Cyran, si l'on ne les jugeait que d'après ces lugubres doctrines. La logique les emportait: leur croyance était inhumaine; leurs coeurs étaient humains. Saint-Cyran surtout, sous ses dehors rigides, avait toute la tendresse de son maître saint Augustin : il damne les enfants morts sans baptême, mais il élève, avec un amour de père, les enfants qu'il espère destinés au ciel : pulle part la charité envers les pauvres ne fut plus largement pratiquée que chez lui et ses disciples; ils donnaient non pas seulement leur superflu, mais leur nécessaire.

Les deux amis mûrirent longtemps leur pensée avant de la manifester au monde : Saint-Cyran essaya de se faire le centre du mouvement religieux qui s'opérait en France

1 Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 301-329 ; t. II, p. 121 - 127. — M. Sainte-Beuve & extrait les passages les plus caractéristiques des ouvrages et de la correspondance de Saint-Cyran et de Jansenius. ? Voyez notre t. XII, p. 389. * Port-Royal, t. I, p. 509-312.

sous des formes et dans des directions variées ; mais sa hardiesse radicale effraya Bérulle et les autres chefs de l'Oratoire; el ni le large mysticisme de saint François de Sales, ni la charité universelle et toute pratique de saint Vincent de Paul, ne pouvaient se renfermer dans la voie étroite. Les avances de Saint-Cyran ne furent point d'abord accueillies par le monde religieux, et lui, de son côté, n'accueillit pas les avances qui lui vinrent du monde politique : il refusa les bienfaits de Richelieu, ne voulant pas élre emporté dans l'orbite de cet astre impérieux. En 1626, il commença de s'engager contre les jésuites par sa réfutation anonyme de la Somme théologique du père Garasse, ouvrage scandaleux, sinon par le fond, du moins par la forme, qui rappelait trop souvent les prédicateurs bouffons des deux siècles précédents : le goût littéraire des jésuites était encore, à cette époque, aussi mauvais que la morale de leurs docteurs probabilistes, et Saint-Cyran débutait par essayer de rendre aux débats théologiques la gravité et la dignité qui leur conviennent. Sept ans après (1633), parut le Petrus Aurelius, également anonyme, lourd et robuste factum destiné à gagner les évêques, dont l'auteur préconisait les droits contre les moines et indirectement contre le pape. Saint-Cyran y établissait que l'Eglise doit être une aristocratie épiscopale, non une monarchie absolue; mais, en même temps, il tendait à diminuer la distance entre les évêques et les simples prêtres et même les laïques, entre l'aristocratie et la démocratie de l'Eglise : il tendait à la fois, dans le fond de sa pensée, à relever la discipline et à élever l'esprit intérieur au-dessus de la discipline. Suivant lui , l'évêque qui pèche mortellement perd son pouvoir spirituel. Tout vrai chrétien peut être juge de l'hérésie. On sent que l'importance qu'il attache

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