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nium éclaira son front assombri par les mornes pensées du Portique et de l'Augustinus, et il laissa tomber de sa plume, ou plutôt de son coeur, ce Discours sur les passions de l'amour, qui, échappé, par miracle, à la sévérité janseniste, a, tout récemment, été révélé à la France.

Comment analyser cette parole, ce chant, qui semble dicté à un métaphysicien-poëte par les ombres harmonieuses de Pétrarque et de Raphaël ? L'homme est né pour penser; mais la pensée ne lui suffit pas pour être heureux : il lui faut le mouvement et l'action ; il lui faut les passions. Les deux passions principales sont l'amour et l'ambition..... Plus on a d'esprit, plus les passions sont grandes. Dans une grande âme, tout est grand. »

Puis viennent quelques lignes sublimes sur l'amour inné. Voilà le pendant des idées innées ! Comme ces deux génies se complètent l'un l'autre!

« Nous ne sommes au monde que pour aimer, poursuit-il; et il expose, dans une langue digne de Platon, ce qui porte l'homme à aimer hors de lui, l'idéal de beauté qu'il porte en lui, et qu'à la fois il réalise en lui-même et cherche au dehors. L'homme seul est quelque chose d'imparfait : il faut qu'il trouve un second pour être heureux. Il aime donc ce qui lui ressemble le plus entre les êtres, la femme... L'homme est né pour le plaisir : il le sent; pas besoin d'autre preuve. Il suit donc sa raison en se donnant au plaisir... L'amour et la raison, loin d'être opposés, ne sont qu'une même chose, et l'on ne doit pas souhaiter qu'il en soit autrement.

A la profondeur des idées, à la délicatesse infinie des nuances, aux cris de passion touchants et tendres, on reconnaît assez qu'il n'entend pas le plaisir dans le sens d'un épicuréisme vulgaire; ce qu'il ajoule ne permet point d'é

quivoque.—Le premier effet de l'amour, c'est d'inspirer un grand respect ; l'on a de la vénération pour ce que l'on aime. Il est bien juste; on ne reconnait rien au monde de grand comme cela. L'égarement à aimer en divers endroits est aussi monstrueux que l'injustice dans l'esprit... Il semble que l'on ait une tout autre ame quand on aime que quand on n'aime pas ; on s'élève par cette passion et l'on devient toute grandeur..... »

Quel contraste avec la Lettre sur la mort ! On peut dire qu'avant de posséder cet étonnant morceau', nous ne connaissions Pascal tout au plus qu'à demi. La sombre doctrine de renoncement et de négation est bien loin : Ja vie épanche ses libres flots, que ne cesse pas d'éclairer l'idéal, le sentiment chevaleresque du moyen âge s’unit dans l'amour avec le haut et clair esprit du dix-septième siècle; c'est Dante et Pétrarque interprétés à l'aide de Descartes, Racine et Jean-Jacques pourront retrouver et développer cette théorie de l'amour : ils n'y ajouteront pas. A l'idéal de l'amour se rattache implicitement, dans l'âme de Pascal, le culte du beau, l'art, la poésie, tout ce qui charme et anoblit la vie. En ce moment trop rapide, le rayon platonicien qui l'illumine lui montre, au lieu de l'implacable Dieu de Jansenius, un Dieu pour qui la vie n'est plus un crime!.,..

Débordant de sentiments nouveaux, il veut réagir sur ce qui l'entoure : il s'efforce d'arrêter sa jeune seur sur la pente où il l'a poussée. C'était trop tard! Jacqueline Pascal était plongée dans l'ascétisme le plus violent, se refusant la nourriture et le sommeil, se détruisant à force

1 M. Cousin l'a publié pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes , en novembre 1843. — M. Faugère l'a reproduit dans son édition des Pensées, Fragments et Lettres, édition dont nous nous sommes principalement servi.

de macérations ; elle entre à Port-Royal, et c'est elle qui, bientôt, loin de revenir au monde avec son frère, doit entrainer son frère au désert.

Le rayon remonte au ciel : l'amertume et le deuil resserrent déjà ce cour un moment épanoui. On ne sait rien du drame intime qui amena la catastrophe. Sans doute, le préjugé du rang sépara ceux que la nature avait unis, et les rêves de bonheur surent étouffés au dedans, sans bruit, sans plainte, sans que le monde en sût rien. Il y eut là, pour Pascal, une éqoque de transition pleine de douleurs et de ténèbres, après laquelle on retrouve son âme encore une fois et pour la dernière fois transformée. Il revient à la dévotion ascétique, non par la logique, mais par le ceur : c'est comme un port qui s'offre à sa nef brisée. Après quelques mois de fluctuations, un soir, il est pris d'une extase qui décide du reste de sa vie'. C'était aussi dans l'extase que Descartes s'était voué à la recherche de la vérité; mais le Dieu qui apparut à Descartes était le Dieu de la raison : le Dieu qui répondit à Pascal fut celui de la tradition et du sentiment.

Après sa mort, on trouva sur sa poitrine un papier qui ne le quittait jamais : ce papier portait la date du 23 no. vembre 1684, et quelques mots entrecoupés...

« Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants...

« Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix ! « Oubli du monde et de tout, hormis Dieu... « Joie, joie, pleurs de joie!

1 L'anecdote de l'abime que Pascal voyait, dit-on, sans cesse à ses côlés, n'est qu'un de ces symboles comme il s'en fait toujours sur les grands hommes. L'accident du pont de Neui'li est vrai ; mais on a exagéré l'importance : lors même que Pascal n'eût pas failli se noyer à Neuilli, il n'en eût pas moins été entrainé à Pont-Royal; cet événement put seulement accélérer sa résolution,

« Jésus-Christ! Jésus-Christ!... »

Par quelle route qu'on arrive à Dieu, fût-ce par celle de la plus dure théologie, dès qu'on l'atteint et qu'on se sent enveloppé dans sa grâce, on y doit en effet trouver la joie et la paix, au moins tant qu'on ne retombe pas sur la terre!

Vers le même âge où Descartes s'était retiré du monde pour se consacrer tout entier à la science, Pascal dit adieu à la science pour s'ensevelir dans la vie pénitente des solitaires de Port-Royal'. Il fit désormais deux parts de sa vie, l'une pour la pratique d'un ascétisme poussé logiquement aux dernières rigueurs, mais associé à une admirable charité envers les pauvres; l'autre, pour la polémique au profit de sa foi. Grâce à ce partage qu'il fit de lui-même, le monde ne fut pas entièrement privé des fruits de son génie, qui ne fit que changer d'emploi, et la haute littérature théologique gagna ce que perdirent les sciences.

Au moment où Pascal s'associa aux disciples de SaintCyran, Port-Royal était en extrême péril. La bulle d'Urbain VIII (1643) n'avait rien spécifié, en renouvelant contre l'Augustinus les anciennes condamnations portées contre Baïus, On avait pu discuter, prétendre que le pape avait été surpris, défendre saint Augustin dans Jansenius. Le parti opposé sentit qu'il fallait préciser l'attaque. Les jésuites sirent si bien, que quatre-vingt-cinq évêques français signèrent, les uns après les autres, une lettre où l'on

1 ll ne put toutefois se dégager des affections du monde jusqu'au point de souffrir que celle qui n'avait pu être à lui appartint à un autre qu'à Dieu : il attira dans le cloître mademoiselle de Roannez; on a conservé une partie de leur correspondance, toute religieuse, mais sous l'austérité de laquelle on sent la tendresse. On remarque, dans une des lettres de Pascal, cette phrase tristement significative : « La paix ne sera parfaite que quand le corps sera délruit ! » Pensées de Pascal, edit. Baugére, Biler, p. 43.

dénonçait au pape Innocent X, qui avait succédé, en 1644, à Urbain VIII, cing propositions extraites, disait-on, du livre de Jansénius et résumant toute sa doctrine.

Le sens de ces propositions devenues si fameuses, était :

Que les commandements de Dieu ne sont pas toujours possibles aux justes, la grâce, sans laquelle on ne peut rien, leur manquant parfois ;

Que la grâce est irrésistible :—Que l'homme n'a pas le choix entre lui résister et lui obéir;

Que l'homme n'a pas la liberté opposée à la nécessité (la nécessité étant distinguée de la contrainte);

Que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les hommes, mais seulement pour les prédestinés.

Une quinzaine d'évèques écrivirent à Rome en sens inverse de leurs confrères, et altaquèrent, de leur côté, le molinisme. Des députés furent envoyés de part et d'autre. Après d'assez longs délais, Innnocent X condamna les cinq propositions (27 mai 1653). Le gouvernement français n'aimait pas les japsénistes : La reine Anne d'Autriche et le cardinal Mazarin reprochaient à Port-Royal sa liaison avec quelques chefs de la Fronde, et avaient des motifs de ménager le pape. La cour aidant, les évêques et la Sorbonne reçurent la bulle.

Les jésuites, transportés d'allégresse, fètèrent la victoire dans leurs colléges, par des farces où ils représentaient Jansenius emporté par les diables. Les jansénistes étaient fort abattus. Personne d'entre eux n'osa défendre les propositions condamnées : ils ne s'avouaient pas nettement à eux-mêmes ces conséquences dernières de la voie étroite. Antoine Arnaud, qui représentait en quelque sorte PortRoyal au-dehors, comme Singlin, Saci et la mère Angé

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