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cardinal crut devoir offrir sa démission au roi et annoncer cette nouvelle à la reine-mère par une lettre respectueuse, mais digne et ferme : la colère de Marie en fut redoublée, et le roi, placé entre un ministre indispensable et une mère insensée , « pleura très-amèrement presque tout un jour '. » Louis ne céda point : il refusa, comme toujours, cette démission si souvent, mais peu sincèrement offerte, et obligea Marie à une réconciliation apparente avec le cardinal. De nouveaux honneurs, auxquels dut consentir la reine-mère, dédommagèrent Richelieu d'un moment d'anxiété : le cardinal fut nommé gouverneur en titre du Brouage et des îles d'Oléron et de Ré; puis des lettres-patentes lui conférèrent le titre de « principal ministre d'État, » afin de l'élever de droit au-dessus des autres ministres, ainsi qu'il l'était de fait (21 novembre 1629) (Recueil d’Auberi, t. 1er, p. 508).

La reine-mère apaisée, il avait fallu s'occuper de ramener Monsieur en France. Richelieu, dans la situation où était l'Europe, ne voulait pas laisser cette arme à la politique étrangère. Près de quatre mois s'écoulèrent en pourparlers entre Paris et Nanci. Triste condition des monarchies, que le caprice d'un jeune fat y devienne un intérêt d'État, et s'y jette à la traverse des plus importantes affaires, jusques à compromettre les destinées d'un peuple! Que ceux qui plaignent l'homme d'État aux prises avec les difficultés des assemblées délibérantes, et qui croient la grande administration impossible dans les gouvernements libres, lisent le Journal où Richelieu a consigné les soucis, les tracas, les complots de chaque jour! ils y verront quel était le sort d'un grand ministre

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1 Mémoires de Richelieu, ap. Coi. Michaud, 26 série; t. VIII, p. 49.

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sous l'ancien régime : ils verront dans quelles misères s'est usée la moitié de cette glorieuse existence, quels obscurs reptiles embarrassèrent incessamment les pas de ce lion, tandis qu'il cherchait au loin des adversaires dignes de lui'.

Gaston, après de longs débats entre ses conseillers, le sieur de Puy-Laurens et le président Le Coigneux, et les envoyés du roi, conclut ensin sa paix, moyennant le gouvernement de l'Orléanais, du Blaisois et de la Beauce, de la ville d'Orléans et du château d'Amboise, 100,000 livres de rente sur le duché de Valois, avec la nomination aux offices et bénéfices dans ce duché, et 50,000 écus comptant (2 janvier i 630). Il ne voulut pas, néanmoins, se rendre directement auprès du roi, à son retour en France, ni assurer le cardinal de son amitié.

Richelieu n'était plus à la cour, lorsque Monsieur repassa la frontière. Le cardinal, rassuré par les éclatantes saveurs dont Louis XIII venait de le combler, s'était bardiment séparé du roi pour aller où l'appelaient l'honneur et les intérêts de la France.

Les événements du dehors redoublaient d'intérêt et de grandeur. Les affaires d'Allemagne et d'Italie, qui avaient formé jusqu'alors deux sphères distinctes, se confondaient par l'intervention armée de l'empereur en Lombardie, tandis que la France, délivrée de ses luttes intestines, s'engageait puissamment dans la querelle du Nord.

Jamais la situation de l'Empire n'avait élé si grave, ni 1 Journal de M. le cardinal-duc de Richelieu, durant le Grand Orage de la Cour (1630–1634); reimprimé dans les Archives curieuses, ze série, l. V. On a contesté à tort l'authenticité de ce Journal, qui se compose de notes écrites les unes par Richelieu, les autres par ses allidės, et qui a servi à la rédac. tion de ses Mémoires.

sa constitution si complètement bouleversée. Depuis 1620, depuis la maladroite intervention diplomatique de Luines en Allemagne, l'Autriche avait marché de succès en succès : les états héréditaires et électils de l'empereur ramenés sous le joug', le Palatin dépouillé, l'Union Évangélique dissoute, le roi de Danemark vaincu, avaient montré la puissance autrichienne grandissant de campagne en campagne. Les efforts que tenta le Danois, en 1627, pour se relever de sa défaite de Lutler, ne lui valurent que de nouveaux désastres : quarante mille soldats rassemblés par Christian IV, et parmi lesquels figuraient quatre mille volontaires français et des régiments anglais et hollandais, furent battus en détail et dissipés par Wallenstein et Tilli; le Holstein, le Schleswig, le Jutland, furent envahis, et Christian,* rejeté dans les îles, perdit tout ce qu'il possédait sur le continent, à l'exception de Gluckstadt. Les princes de Hesse-Cassel et de Brunswick étaient dépouillés d'une partie de leurs états : l’électeur de Brandebourg avait ratifié la déposition du Palatin et reçu des garnisons impériales dans ses places ; tous les états protestants d'Allemagne, sauf la Saxe électorale, étaient trailés en pays conquis.

Les catholiques commençaient à s'effrayer à leur tour. Pendant les premières années de la guerre, l'empereur avait dû ses victoires à l'assistance du duc de Bavière et de la Ligue Catholique : il visait à s'en passer maintenant, et Albert de Wallenstein lui avait suggéré un expédient vraiment infernal pour n'avoir plus besoin de personne. Ce seigneur de Bohême, enrichi et illustré dans les guerres qui venaient de ruiner sa patrie, érigeant en système ce que les chefs protestants Mansfeld et Halberstadt pratiquaient naguère par nécessité, avait offert à Ferdinand, en 1626, de lui donner une armée de cinquante mille hommes, sans qu'il lui en coûtât autre chose qu'une patente impériale et un brevet de généralissime. Ferdinand accepta : Wallenstein fit plus que de tenir parole ; il leva cinquante mille hommes, puis cent mille, puis cent cinquante mille : le butin, la licence, d'énormes contributions de guerre arrachées sans cesse aux amis comme aux ennemis, tinrent lieu de solde à cette horde immense, qui promena par toute l'Allemagne la terreur et la dévastation, grossissant de marche en marche par les misères mêmes dont elle était cause, et recrutant sur son passage tout ce qu'il y avait dans la société germanique de sauvages passions, de natures violentes et d'existences troublées. C'étaient les grandes compagnies du quatorzième siècle dans des proportions colossales et sous la conduite d'un empereur des brigands. Jamais plus formidable tyrannie militaire ne foula aux pieds tous les droits et toutes les lois.

1 En 1627, l'asservissement de la Bohême fut consonimé par l'interdiction d'employer la langue nationale (le slavo-tchekhe) dans les actes publics. Trente mille familles furent chassées de cette contrée pour avoir refusé d'abjurer leur religion. – En novembre 1629, la mort de Betlem Gabor rendit a l'empereur la libre disposition de la Hongrie, moins Bude et les autres places occupées par les Turcs ; mais Ferdinand n'osa soumettre la Bongrie au même régime que le reste de ses domaines, et il s'est toujours maintenu là des libertés détruites dans les autres élais autrichiens. - W. Cose, Hist. de la maison d'Autriche, C. LI.

Les protestants écrasés ne résistaient plus et gardaient un silence de stupeur : des cris de colère et d'effroi s'élevèrent du sein des populations catholiques. Le duc de Bavière et les électeurs ecclésiastiques pressèrent à plusieurs reprises Ferdinand d'accorder la paix aux Danois et de licencier son armée ; mais, d'une autre part, ils provoquaient l'empereur à reprendre les vastes propriétés

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ecclésiastiques occupées par les réformés depuis la paix de Passau, ce qui était une véritable révolution territoriale, et fournissaient ainsi à Ferdinand le prétexte le plus spécieux de rester arıné.

L'empereur poursuivit ses avantages et ne désarma point. Wallenstein disait assez haut qu'il fallait réduire les électeurs au rôle des grands d'Espagne. Les projets de Ferdinand et de son généralissime se développaient sur une échelle toujours plus vaste, et il fut bientôt évident que Ferdinand visait à la conquête de la Baltique, et prétendait assujettir à l'Autriche tout ce qui s'étend de cette mer à l'Adriatique. L'empereur projetait l'invasion des îles danoises et une contre-révolution en Suède au profil du roi de Pologne, Sigismond Wasa, chassé autre. fois de Scandinavie par les protestants. Il fallait une marine pour consommer ces grands desseins. Wallenstein essaya de contraindre les villes hanséatiques de la Baltique à mettre leurs navires à la disposition de l'empereur ; ces cités maritimes, dernier refuge de la liberté allemande, ayant résisté pour la plupart, la conquête du Mecklenbourg et de la Pomeranie fut résolue; le duché de Mecklenbourg fut confisqué et engagé à Wallenstein, en garantie de ce que lui devait l'empereur; Wallenstein, créé duc de Friedland et amiral de la Baltique, envahit la Pomeranie, quoique le vieux duc de cette province n'eût pris aucune part à la guerre. La ville hanséatique de Stralsund , avantageusement située comme point d'attaque contre les îles danoises et la Suède, fut sommée de livrer son port aux Impériaux. Elle resusa : Wallenstein l'assaillit. Les Danois firent les derniers efforts pour sauver Stralsund, et leurs flottes détruisirent la marine qu'avait improvisée

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