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Richelieu s'avance, met un genou en terre, et « commence un compliment fort soumis. La reine le fait lever assez honnêtement; mais, peu à peu la marée monte. » . Le naturel brutal et grossier de la reine l'emporte encore une fois sur sa résolution de dissimuler. L'oncle est traité comme la nièce : les épithètes seules varient. On l'appelle fourbe, ingrat, perfide; il trompe le roi, il trahit l'Etat.., Louis, balbutiant d'émotion et de colère, essaie inutilement d'interrompre ce flux d'extravagances. Marie finit par chasser le cardinal et lui défendre de se présenter jamais devant elle. Richelieu, maître de luimême jusqu'au bout, « souffrit tout cela comme un condamné, » et sortit.

Le roi quitta le Luxembourg un moment après, retourna à pied à l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires (l'ancien hôtel du maréchal d'Ancre), rue de Tournon, où il logeait pendant qu'on réparait le Louvre, s'enferma dans son cabinet avec son premier écuyer Saint-Simon, et se jeta sur son lit, en arrachant violemment tous les boutons de son pourpoint. Il sentait avec effroi le moment venu de choisir avec éclat entre sa mère et son ministre : au fond, il n'aimait ni l'un ni l'autre; sa mère lui était insupportable, et la supériorité de son ministre, qui intervertissait les rôles entre le roi et le sujet, lui pesait et le froissait parfois comme une chaîne. Si la raison combattait pour Richelieu, le préjugé, à défaut des sentiments naturels, parlait pour Marie. Les scrupules d'une conscience peu éclairée et la crainte de l'opinion luttaient contre le sens assez droit de Louis. Richelieu lui-même avait contribué naguère à inspirer des remords au roi sur la dureté qu'il avait témoignée à sa mère après la mort du maréchal d'Ancre.

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S'il s'était trouvé en ce moment auprès du roi un homme d'intrigue et de faction, tout eût été perdu peutêtre. Par bonheur, Richelieu avait fermé à ses ennemis l'accès de l'intimité royale. Il savait que le triste Louis XIII, toujours à charge à lui-même, avait besoin d'une espèce de favori pour l'accompagner à la chasse, le distraire ou soulager son ennui en le partageant. Un favori de cette sorte, Baradas, s'étant mêlé dans les complots de Chalais, le cardinal l'avait fait chasser, à la fin de 1626, et avait donné au roi, à sa place, un jeune gentilhomme appelé Saint-Simon, d'une famille de Vermandois, pauvre et oubliée, mais fort ancienne, et qui avait la prétention de descendre, par les femmes, des anciens comtes de Vermandois, issus de Charlemagne. Saint-Simon, jeune homme honnête et sensé, n'abusa point de sa position, se tint en dehors des cabales, et, dans l'occasion décisive dont il s'agit, donna une preuve éclatante de sa fidélité à son bienfaiteur ou plutôt à son pays. Le roi s'étant ouvert à lui et lui ayant demandé conseil, Saint-Simon répondit que Louis avait rempli son devoir de fils, qu'il devait songer maintenant à son devoir de roj et que le cardinal était nécessaire à la France. Il répéta au roi « des raisons que Louis s'éloit sans doute souvent dites à lui-même. »

Louis se décida, et, le soir de cette orageuse journée, il obligea son frère à se réconcilier, bien que de fort mauvaise grâce, avec Richelieu.

Le lendemain, Louis l'etourna chez sa mère, apparemment pour tenter une dernière fois de la ramener à la raison. Morie, de son côté, comptait bien emporter d'assaut la victoire. Aussitôt le roi entré, la reine-mère

T. XIII.

lit fermer les portes, afin que personne ne vint secourir son fils contre l'espèce de violence morale qu'elle voulait lui faire; mais à peine l'entretien était-il engagé que la porte de la petite chapelle qui donnait dans le cabinet de la reine s'ouvrit, et qu'on vit paraître sur le seuil la pâle figure du cardinal. Richelieu avait passé par une issue dérobée qu'on avait négligé de fermer. Il venait, non point comme l'ont dit quelques narrateurs contem. porains, avec l'orgueil d'un homme qui offre le combat à son adversaire, mais avec la modération respectueuse et triste d'un accusé obligé de se défendre contre un protecteur transformé, sans motif légitime, en persécuteur. Quels que fussent ses sentiments intérieurs envers la reine-inère, il n'eut aucun tort de forme. Il fut tour à tour adroit, éloquent, pathétique : il protesta d'un dévouement personnel injustement méconnu par sa bienfaitrice; Marie ne répondit que par de nouvelles fureurs, et demanda au roi s'il préférerait un valet à sa mère; « qu'il falloit qu'il se défit de l'un ou de l'autre. — Il est plus naturel que ce soit moi qu'on sacrifie! » répondit le cardinal.

Louis, abasourdi de cette scène, n'eut pas la force de se prononcer sur-le-champ : il sortit précipitamment, puis envoya coup sur coup à la reine-inère, pour négocier avec elle, son confesseur Suffren et le nonce Bagni; mais en vain. Le lendemain, 11 novembre, au matin, il signa la dépêche qui confiait l'armée à Louis de Marillac, et que Marie avait exigée de lui, et partit pour Versailles, alors humble rendez-vous de chasse perdu au milieu des bois. Louis n'avait revu ni la reine-mère ni le cardinal; mais le garde des sceaux Michel de Marillac, le premier

ministre désigné par la reine-mère, eut ordre de suivre le roi.

Cet ordre sembla décisif : toute la cour crut le cardinal perdu. Le flot des courtisans inondait le Luxembourg, où la reine-mère étalait son triomphe, sans daigner se déranger pour suivre le roi à Versailles, ainsi qu'on le lui conseillait.

La reine Anne, Monsieur, l'ambassadeur d'Espagne, les grands, nageaient dans la joie; des courriers volaient porter la bonne nouvelle à Madrid, à Vienne, à Bruxelles, à Turin!... On racontait que le maudit cardinal faisait ses paquets , que déjà ses mulets filaient sur le Havre par la route de Pontoise.

On assure qu'en effet Richelieu désespéra un moment, et commanda de préparer son carrosse pour partir ; que le cardinal de La Valette et deux autres amis restés attachés à sa fortune, le président Le Jai et le conseiller d'État Châteauneuf, combattirent vivement cette résolution. Ce qui est certain, c'est que Richelieu et La Valette étaient enfermés ensemble au Petit-Luxembourg, demeure du ministre, lorsqu'un messager se présenta de la part du premier écuyer Saint-Simon. L'effet de ce message verbal fut tel que le cardinal, transporté de joie, embrassa l'envoyé « des deux côtés. »

Saint-Simon mandait à Richelieu de venir joindre le roi sur-le-champ à Versailles. Louis ne s'était enfui au fond des bois que pour échapper aux cris de sa mère et pour se préserver de sa propre faiblesse, en s'engageant par des actes irrévocables. Le soir, tandis que Marie de Médicis triomphait au Luxembourg, Richelieu triomphait à Versailles, Le 11 noyembre 1636 est resté fameux dans l'histoire sous le nom de Journée des Dupes.

Le 12, au matin, les sceaux furent redemandés à Michel de Marillac, qui fut envoyé en exil à Châteaudun, et l'ordre fut expédié à Schomberg d'arrêter le maréchal Louis de Marillac au milieu de l'armée d'Italie. Châteauneuf et Le Jai furent récompensés de leur fidélité à Richelieu, le premier, par le titre de garde des sceaux, le second, par la charge de premier président, alors vacante. Montmorenci et Toiras reçurent le bâton de maréchal : le premier s'était montré bienveillant envers le cardinal pendant la crise, malgré la froideur et la défiance qui avaient existé auparavant entre eux; le second était, aux yeux de Richelieu, un ennemi personnel, mais un homme de grand mérite, qu'il fallait tâcher de regagner en lui rendant justice. D'Effiat, qui avait également bien servi dans les finances et dans la guerre, fut aussi créé maréchal peu de temps après. Le duc d'Orléans était entièrement gouverné par deux favoris, un homme d'épée et un homme de robe, le sieur de Puy-Laurens et le président Le Coigneux, de la chambre des comptes : Richelieu promit à celui-là un brevet de duc et lui donna une grosse som me, donna à celui-ci la charge de président au parlement qu'avait eue Le Jai, et lui promit de le faire

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I Voyez l'important fragment de Saini-Simon 'publié par la Revue des deux Mondes du 15 novembre 1831.. - Saint-Simon, qui parie d'après le témoignage de son père, resserre en une scule journée des faits qui ont rempli trois jours; mais celle erreur de mémoire n'infirme pas le fond de sa narration. --- Mémoires de Richelieu, Collection Michaud, 2° série, i. VIII, p. 307-309. - Mém. de Bassom pierre, ibid., t. VI, p. 319-320 : il y a d'évidentes réticences. -- Mém. de FontenaiMareuil, ibid, i. V, p. 229-281. -- Mém. de Brienne, zo série, t. III, p. 52-55. – Mém. de Monglat, ibid., t. V, p. 21-22. – Journal de Richelieu, ap. Archives Curieuses, 26 série, t. V. - Levassor, t. III, p. 548-560.

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