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Jamais la situation de la France n'avait été aussi propice à l'essor de la sociabilité qui nous est naturelle. Au moyen âge, l'esprit de discussion régnait dans les écoles, l'esprit de conversation n'était nulle part; la vie isolée des châteaux, l'existence à la fois médiocre et tourmentée de la population urbaine, ne lui permettaient pas d'éclore. Le Midi tenta un premier essai de société polie, qui fut bientôt étouffé dans les torrents de sang de la guerre des Albigeois ; puis la vie de cour, sur la fin du moyen âge, commença de rassembler en permanence la noblesse des deux sexes; mais les idées étaient encore trop peu étendues, trop peu variées, trop peu réfléchies ; il fallut l'immense ébranlement de la Renaissance, pour que cette société fût enfin révélée à elle-même, et pour que la pensée française s'ouyrit dans toutes les directions. Lorsque les grandes guerres civiles du seizième siècle furent enfin apaisées, ce fut un besoin universel de se réunir, de se communiquer tout ce qu'on sentait, tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on cherchait, de partager tous ces trésors d'imagination, de sentiments et d'idées qui se multiplient en se partageant. Dès que la France se connut, et l'on peut dire qu'elle ne se connut véritablement qu'au dix-septième siècle, elle se sentit faite pour la vie commune.

Les révolutions des meurs se caractérisent d'ordinaire par quelque groupe actif et influent qui s'érige en modèle, et qui est surtout intéressant à étudier s'il se forme spontanément en dehors des pouvoirs officiels et des cours. Telle fut cette célèbre société de l'hôtel Rambouillet', dont on a trop oublié les services et trop exagéré les travers.

Le premier rôle appartient naturellement aux femmes

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1 L'hôtel de Rambouillet était situé entre le Louvre et les Tuileries, près de l'hôtel de Longueville.

dans ces intimes transformations, que l'histoire se contente trop souvent de constater lorsqu'elles sont accomplies, et qui valent bien qu'on en recherche les sources cachées sous la poussière tumultueuse des révolutions politiques. Le nom de la marquise de Rambouillet' revendique une belle place dans la tradition de la France. Ce ne fut pas sans doute l'ouvre d'une âme commune que de se faire le centre et de saisir la direction d'un mouvement social aussi considérable, sans autre autorité que celle que donnent la beauté, l'esprit et la vertu.

Dans les premières années du dix-septième siècle, tandis que la cour de Henri IV gardait les façons et les meurs des camps, la société polie et lettrée s'organisait, chez madame de Rambouillet, sur un pied tout à fait nouveau. Jusqu'alors, les lettrés sans naissance n'avaient figuré à la cour et dans le monde qu'à titre de domestiques des rois et des grands? : pour la première fois, ils furent admis, à titre des gens de lettres, auprès des femmes de qualité, sur le pied de l'égalité avec les hommes les plus distingués et les plus recommandables de la haute noblesse ; pour la première fois, parmi nous, si l'on excepte la dernière période de la fugitive civilisation provençale, l'esprit donna rang dans le monde. On n'a pas fait suffisamment honneur à madame de Rambouillet de cette importante innovation. Si la dignité de la profession des lettrés commença de se fonder sous le règne de Richelieu , qui déploya tant de

1 Catherine de Vivonne, fille du marquis de Pisani, un des diplomates les plus éminents de la fin du seizième siècle, et femme de Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet.

2 11 convient de rappeler toutefois que cette domesticité, dans les idées féodales conservées à cet égard jusqu'au dix-septième siècle, n'impliquait pas l'idée d'une condition servile, et qu'une foule de gentilshommes remplissaient des fonctions domestiques chez les grands.

grâce et de courtoisie dans ses relations avec les écrivains, et qui, en les honorant, leur apprit à s'honorer euxmêmes par la dignité des meurs, il est juste d'en partager le mérite entre le grand ministre et la noble femme qui avait pris l'initiative. Le Palais Cardinal ne fit que suivre l'exemple donné dans le Salon bleu d'Arlénice'.

La coïncidence de la formation de cette société avec l'apparition du premier volume de l'Astrée n'eut rien de fortuit : le roman de d’Urfé devint l'idéal des beautés de l'hôtel Rambouillet; et, si la galanterie fut, chose inévitable, le principe de la belle conversation, le respect exigé par les femmes en fut la loi, et l'on iinposa à la galanterie les manières et le langage d'une rigoureuse décence. On tâcha de bannir de la langue la vieille crudité, qui, malheureusement, devait entraîner avec elle, dans son exil, quelque chose de la verdeur et de la verve du vieux français; on prétendit exclure des vers, non-seulement l'expression brutale, mais l'expression délicate de la volupté sensuelle, cette source féconde de la poésie secondaire. L'amour, ainsi spiritualisé, fut disculé, défini, analysé jusque dans ses nuances les plus insaisissables : on vit renaître les cours d'amour de l'ancienne Provence dans le cercle d'une société infiniment plus avancée en civilisation, infiniment plus érudite, plus métaphysicienne et plus morale, mais qui semblait douée de moins d'élan et de spontanéité dans la passion. L'on arriva insensiblement au raffinement et au faux goût, et la galanterie, de licencieuse, se fit pérdante. De la haine du mot cru l'on en vint à la haine du mot simple: la recherche de la périphrase amena quelques tours heureux et originaux, mais au prix de nombreuses atteintes au naturel et à la franchise du style ; on outra les maximes de Malherbe en appauvrissant le vocabulaire par là séparation des mots nobles et des mols vulgaires poussée jusqu'à l'excès. Le goût précieux de l'hôtel de Ramhouillet amena quelque chose d’uu peu analogue à cet euphuisme de la cour d'Elisabeth, qui a laissé dans le style de Shakspeare de si fâcheuses traces. Mais l'abus n'alla pas si Join chez nous : il y avait ici plus d'élévation morale, plus de cette vraie délicatesse de manières, qui, dans les rapports des sexes, naît de la délicatesse des sentiments. Sous le faux goût de la cour d'Elisabeth, on sent les fausses vertus : à l'hôtel de Rambouillet, les vertus sont vraies ; on n'y masque pas, sous le platonisme, la débauche hypocrite. Ce sont les jansenistes de l'amour, disait des précieuses l'épicurienne Ninon, qui tenait, de son côté, au Marais, une cour d'amour d'une autre sorte.

1 Anagramme de Caterine, nom de madame de Rambouillet. Chaque personnage de sa société avait ainsi son nom poétique.

Il ne faudrait pas croire qu'on ne s'occupât, à l'hôtel de Rambouillet, que de subtilités galantes et de petits vers : les belles lettres de Balzac à la marquise, et d'autres monuments encore, attestent qu'on y traitait dignement les plus hautes matières de l'histoire et de la politique, et que la conversation y savait s'élever parfois du ton de d'Urfé au ton héroïque qui allait être celui de Corneille! Le bon sens de madame de Rambouillet, de sa fille, la célèbre Julie d’Angennes , et de ce Montausier, qui devint le mari de Julie et qui présente le type le plus accompli de l'honnête homme au dix-septième siècle, arrêta longtemps leur société sur la pente de l'exagération et de la preciosité.

L'influence de l'hôtel de Rambouillet, combattue par les habitudes de désordre et de violence si invétérées parmi les gentilshommes, alla néanmoins toujours en croissant, et gagna la bourgeoisie après la noblesse. Le goût des lettres

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et de la politesse se répandait dans toutes les couches supérieures et moyennes de la société. Les anciens avaient créé la conversation entre hommes : la conversation entre les deux sexes, la vraie et complète conversation, est née en France, et ce n'est pas un de nos moindres titres, bien que nous nous en souvenions trop peu, aðjourd'hui que l'élégance des mœurs a souffert de si profondes atteintes. Pour juger d'une société, il suffit presque de voir son costume, ce fidèle interprète des habitudes du corps, qui reflètent toujours celles de l'esprit. Élégant et voluptueux sous François Jer, extravagant et monstrueux à la cour de l'impur Henri III, un peu lourdement militaire sous Henri IV, le costume des deux sexes prit, au temps de Richelieu et de l'hôtel Rambouillet, une noblesse, une ampleur sévère et pittoresque, une allure tout à la fois gracieuse et fière, que rien n'a jamais égalé dans l'Europe moderne'.

Comment s'étonner de l'influence de l'hôtel Rambouillet sur tout ce qui lisait el conversait en France, si l'on considère que passer en revue cette société, c'est passer en revue sinon toute la littérature du temps, au moins toute celle qui acceptait les exigences de la bonne compagnie ? Ce centre littéraire, bien antérieur à l'Académie française, subsista en face d'elle sans qu'il y eût véritablement concurrence, car les éléments des deux compagnies étaient les mêmes, si ce n'est que l'Académie s'ouvrit à quelques écrivains étrangers au cercle de madame de Rambouillet.

On a déjà nommé ailleurs les deux principaux prosateurs de cette période, Balzac et Voiture ?. On ne rend pas

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1 La forme générale du costume était venue, à cette époque, non d'Espagne, comme on l'a souvent répété, mais de Flandre et de Hollande: le goût français l'avait persectionnée en la dégageant de ce qu'elle avait d'un peu lourd dans le Nord. Au seizième siècle, la forme du costume était venue d'Italie.

% Balzac, né en 1588, mourut en 1654 : Voiture, né en 1598, mourut en 1648,

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