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Mais il n'en eût point été ainsi : on n'eût pas reproduit, mais altéré et dénaturé le passé au profit de la dictature royale, qui n'entendait pas qu'on scrutât ses faibles origines ni ses progrès si disputés, et qui n'eût laissé ni attaquer, ni célébrer la vraie féodalité, dont elle étouffait sans bruit les restes. Le vrai drame historique n'était pas plus possible alors que la véritable histoire.

La tragédie a besoin, cependant, de prendre son support dans l'histoire et de dégager du passé une certaine idéalité générale, comme celle qui a fourni aux Indiens l'ère des incarcérations divines, aux Grecs l'ère des héros. La tragédie française ne s'arrêtant pas à l'ère de la chevalerie, et passant outre, après s'en être saisie par un chesd'ouvre, où ira-t-elle, si ce n'est à l'antiquité? C'est là qu'elle trouvera cette terre d'asile et de franchise, où le génie pourra se déployer librement sans être arrêté par les ombrages d'un pouvoir à la fois éclairé et jaloux, qui tolère les hardiesses de la pensée, mais à condition qu'elles lui reviennent par les lointains échos de Rome et d'Athènes.

Le génie moderne, d'ailleurs, sort-il de lui-même en rentrant dans le sein de l'antiquité? — Oui, s'il s'agit de l'Angleterre ou de l'Espagne ! — Non, s'il s'agit de la France : fille légitime de l'antiquité, la France est encore chez elle en touchant le seuil de sa mère. C'était en imitant l'Angleterre ou l'Espagne, qu'elle eût abdiqué son originalité ! Elle ne renonce pas à toute tradition : elle remonte à la tradition la plus ancienne en passant par-dessus la tradition intermédiaire. Une même impulsion entraîne ses poëtes vers Rome et vers Athènes, rejette ses ibéologiens dans les bras des Pères, en leur faisant souler aux pieds la scolastique, pousse son gouvernement vers les formes et

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se

l'esprit de l'Empire romain, en attendant que son peuple remonte jusqu'aux républiques antiques, induit ses artistes à reproduire partout, plus ou moins heureusement, le costume et les habitudes des anciens. Tout cela, c'est encore la Réforme française; c'est une nouvelle et plus éciatante phase de la Renaissance, un nouveau combat du génie de l'antiquité, modifié par le christianisme, contre le génie du moyen âge. Aristote, détrôné par l'esprit moderne dans la philosophie, est restauré par lui au théâtre, et sans qu'il y ait là d'inconséquence, le Stagyrite s'étant, dans la philosophie, identifié avec le moyen âge, et servant au contraire de chef et de drapeau contre lui dans l'art. L'antiquité, vaincue au delà des Pyrénées et de la Manche, reste victorieuse chez nous : les conséquences en doivent ètre incalculables; on a rattaché l'art aux anciens; on leur rattachera plus tard la politique; l'antiquité, maîtresse des théâtres et des colléges, y préparera la Révolution.

Ces considérations suffisent, à ce qu'il semble, pour montrer le lien qui, chez Corneille , relie le choix des sujets au principe fondamental : ce principe, personne n'osa. en réclamer l'héritage après le vieux Pierre, et il ne se l'encontra plus de bras assez fort pour manier les armes d'Achille! mais on continua de puiser des sujets et de chercher des exemples et des préceptes chez les anciens, qui offraient, outre la matière de l'idéalité cornélienne, les modèles de toutes les qualités de goût, d'ordre, de clarté, si chères à l'esprit français. Corneille lui-même, d'ailleurs, à côté du principe admiratis, qui est resté sa propriéte exclusive, avait un autre principe qui lui donnait l'esprit de son temps, et qui, plus accessibles aux successeurs, est demeuré, pendant deux siècles, le cachet de l'art national : c'est la prédominance de la raison sur l'imagination, de

l'idée sur l'image, de la ligne sur la couleur'. Comme l'écueil de l'imagination est l'extravagance, les deux écueils de la raison sont le prosaïsme et la subtilité. Corneille a évité le premier de ces deux périls en élevant la raison à l'héroïsme par l'alliance du devoir et de la volonté : il n'a pas échappé au second écueil; s'il avait le principe de Descartes, la raison, il n'en eut pas assez la forme ; il est resté malheureusement engagé, à cet égard, dans la vieille dialectique, compliquée parfois de la métaphysique amoureuse de l'Astrée et de l'hôtel Rambouillet. Ses raisonnements trop subtils et trop artificiels rappellent souvent les thèses de l'école, et, d'une autre part, quelque chose de tendu et de forcé résulte parfois de l'application exagérée du système admiratif : ses héros sont trop souvent tout d'une pièce, trop peu accessibles au doute , à l'hésitation, aux faiblesses humaines ; c'est leur ôter une partie de leur mérite et surtout de l'intérêt qu'ils inspirent, que de leur ôter la lutte intérieure. On les admire quand ils s'élancent vers l'idéal, mais on serait plus touché, sans admirer moins, s'il leur en coûtait plus d'efforts. L'antithèse, par contre, est trop absolue dans les méchants, qui , eux aussi, sont tout d'une pièce, et s'avouent beaucoup trop franchement leur méchanceté à eux-mêmes. L'exécution, dans la plupart des ouvres de Corneille, est, en outre, fort inégale : Corneille ne sait point enlever les aspérités du marbre indestructible qu'il taille, ni en assouplir les contours; si prodigieusement divers dans ses créations, si savamment, réfléchi dans ses plans, il semble emporté, dans l'exécu-". tion, par une force instinctive et aveugle : il a peu de goût et peu de choix, et n'a pas le don de connaitre ni de gouVérner sa veine; quand l'inspiration vient à lui manquer, il tombe rudement, tombant de si haut!

1 On a argué de ce caractère de notre art pour contester å la France du dixseptième siècle le don de la poésie en lui accordant celui de l’éloquence. On aura eu raison, s'il est admis que l'muogination et le schliment des harinonics de la nalure constituent exclusivement la poésic: mais n'y a-l-il pas aussi, dans le ceur et dans l'intelligence de l'honine, même abstractivement séparé de la nature exlérieure, une source profonde de poésie, et la poésie n'est-elle pas parlout où est l'idéal!

Quelles qu'aient été les imperfections du grand tragique, après lui, on ne saurait trop le répéter, si la forme extérieure de l'art peut se perfectionner beaucoup encore”, le ressort intime, l'âme de l'art, ne peut plus que descendre. Pierre Corneille reste le type même de l'art dramatique, tel que le doivent concevoir le philosophe, l'homme religieux et l'homme d'État, tel que personne, avant ni après lui, dans aucun siècle ni dans aucun pays, ne l'a réalisé, tel que Platon en eût fait, s'il l'eût connu, l'une des colonnes de sa république..

II.

La France, au moyen âge, avait atteint et possédé le beau dans l'architecture, et aussi , ce qu’on a trop longtemps méconnu, dans la sculpture monumentale; puis, au seizième siècle, elle l'avait touché de nouveau dans une statuaire moins dépendante de l'architecture. La peinlure n'avait pas suivi le vol puissant de ses deux seurs : l'art national du verrier, qui fut, jusqu'au seizième siècle, presque toute la peinture française, si merveilleux qu'aient été ses effets, ne fut, pour le moyen âge, il faut bien en convenir, qu'un art de décoration, qu’un art de second

soeur

1 Nous entendons la science de la composition, l'harmonie des parties el du style, non la forme du vers; car le vers cornélien, avec sa liberté bien suffisante de coupe et de césure, sa firce incomparable, son jet d'une coulée immense, est vraiment l'alexandrin par excellence.

ordre : le beau idéal, dans la peinture, fut un moment effleuré par la forte main de Jean Cousin; mais, autour de Cousin et après cet artiste éminent, l'on ne voit rien paraître qui rivalise avec lui ou qui le continue, en tant que peintre. A l'avénement de Richelieu, la grande peinture n'était pas encore née en France : elle allait naître, pour un moment, mais un moment qui vaut des siècles.

L'architecture, au contraire, languissait de plus en plus. Le vide laissé par la chute de l'art ogival augmentait au Jieu de se combler. Il ne faut pas moins que tout un système nouveau de civilisation pour enfanter une nouvelle architecture, et, si grand que fût le dix-septième siècle, il n'était pas dans les conditions où éclosent une SainteSophie de Constantinople, une mosquée de Cordoue, une Notre-Dame de Reims; car il en était aux fondations et non au faile d'une ère nouvelle, ère qui dure toujours, et dont la consommation est encore le secret de Dieu. L'architecte le plus renommé du temps de Louis XIII, Jacques Debrosse, dépensa des facultés très distinguées en essais malheureux pour marier les trois ordres grecs superposés à un principe de construction incompatible avec le système antique : le portail de Saint-Gervais (1616) n'a pu être admirá qu'à une époque où l'on avait perdu la notion de l'harmonie dans l'art. Debrosse réussit mieux dans l'architecture civile : le palais du Luxembourg (16151620), sans arriver à la complète beauté ni à la purelé du goût, conserve du caractère et un effet imposant, malgré les altercations graves qu'on lui a fait subir à deux reprises. La Grande Salle du Palais de Justice (1618), et surtout l'aqueduc d'Arcueil, renouvelé des Romains, attestent aussi que Debrosse eût pu être un grand architecte à une époque plus prospère pour son art.

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