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sans parmi les jeunes magistrats : il y avait, d'ailleurs, dans la majorité du parlement de Paris, peu de sympathie pour le génie novateur et absolu de Richelieu ; par une sorte de cercle vicieux, les dispositions hostiles que la magistrature laissait voir au ministre poussaient celui-ci à manifester un mépris croissant pour des formes consacrées et salutaires, mais derrière lesquelles se retranchait l'esprit de faction. Malgré les efforts du premier président Le Jai, dévoué au cardinal, l'enregistrement de la déclaration royale fut suspendu (25 avril).

Richelieu n'était pas homme à reculer devant le parlement, après s'être montré si hardi contre la mère du roi et l'héritier du trône. Le 12 mai, le roi, « séant en son conseil, » cassa la délibération du 25 avril, manda au Louvre le parlement en corps, lui fit signifier, par la bouche du garde des sceaux, qu'il était fait pour rendre justice aux particuliers et non pour se mêler des affaires d'État, déchira de sa main, en présence des magistrats, la feuille du registre du parlement contenant la délibération du 25 avril, et fit insérer à la place l'arrêt du conseil.

Le conseil du roi supprima le même jour, comme calomnieuse, une requête adressée par Gaston au parlement pour demander justice contre Richelieu , que le prince sugitif n'accusait de rien moins que de vouloir entreprendre sur sa personne, sur celle de sa mère, « et ensuite sur celle du roi, et finalement envahir la France. » Une solennelle déclaration du roi rappela à la France les services éclatants du ministre que poursuivaient tant de haines (26 mai) ".

1 Mém. de Richelieu, ap. 2e série, t. VIII, p. 324, - Mercure françois, l. XVII, p. 172-178,

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A défaut d'une guerre plus sérieuse , les partisans de Monsieur et de la reine-mère avaient engagé contre le ministre victorieux une violente guerre de plume : les libelles pleuvaient du fond de la Lorraine ; mais là , comme ailleurs, Richelieu garda l'avantage. Un seul écrivain du parti opposé, Mathieu de Mourgues, abbé de Saint-Germain, aumônier de Marie de Médicis, a laissé un nom dans l'histoire, par son attachement opiniâtre à Marie et par sa verve d'intarissable et indomptable pamphlétaire. La cause du cardinal fut défendue par Paul Hay Du Châtelet, par Sirmond, neveu du savant jésuite de ce nom, par le Père Joseph, quelquefois par Richelieu lui-même, enfin par un littérateur dont l'éloquence compassée et un peu monotone, mais toujours noble et châtiée, toujours égale et soutenue, était quelque chose de tout nouveau dans notre langue, par Balzac, assez justement surnommé le Malherbe de la prose.

Au commencement de juin, Monsieur ayant expédié clandestinement à Paris un manifeste furibond dans lequel il imputait tous les crimes du monde à Richelieu, le cardinal fit bravement crier cette pièce par les colporteurs sur le Pont-Neuf, en y joignant une réfutation qui mit le public à même de juger entre l'attaque et la défense. C'était fier et digne; mais ce qui ne méritait pas les mêmes éloges, c'étaient les maximes qu'étalaient certains des champions du cardinal : Balzac, esprit distingué, mais âme servile, apôtre du despotisme en religion, en politique, en toute chose, enchérissait sur ses confrères, et osait avancer, non pas seulement que a le prince, sur un léger soupçon, sur un songe, a droit de s'assurer de ses sujets factieux, » mais encore qu'il peut « prévenir le danger de sa vie par la mort de ceux qui lui sont sus

pects, » quoi que pùt « crier la vieille théologie dans les écoles et dans les cbaires ". »

Le cardinal et son confident Joseph se gardaient bien de jeter à la face du public ces sinistres axiomes dans leurs écrits ; cependant beaucoup de gens leur en imputaient la solidarité, et des esprits intelligents et généreux étaient poussés dans l'opposition par une réaction naturelle.

Les grands corps de l'État, travaillés par mille intrigues, continuaient à se montrer malveillants pour un ministre qui avait froissé leurs intérêts, qui dédaignait leurs traditions, et dont ils ne voulaient pas comprendre la profonde politique, emprisonnés qu'ils étaient dans leur routine. La chambre des comptes avait protesté contre certains édits bursaux, tout en les subissant. Le roi ayant envoyé le comte de Soissons porter à la cour des aides d'autres édits du même genre, que l'état des finances rendait indispensables, celte cour, avertie, se sépara, et le comte ne trouva personne. La cour des aides, interdite et remplacée par une commission de maîtres des requêles et de conseillers au grand conseil, demanda grâce au bout de trois mois ?

1 Voyez les deux lettres de Balzac à Richelieu, dans le Rccueil de Pièces pour servir à l'Histoire, p. 543-558 ; in-4°; 1639; et le livre du Prince, de Balzac ; c'est un éloge emphalique de Louis XIII, considérée comme l'idéal même du Prince. Balzac avait écrit un pareil ouvrage sur Richelieu, intitulé : le Ministre; mais, Richelieu ne l'ayant point assez largement récompensé, le Ministre resta inédit, ct Balzac fil des vers latins contre le roi et contre le cardinal, après leur mort. — Sur cette polémique, voyez encore le Recueil de l'abbo de Saint-Germain, Pièce pour la Défense de la reine-mère. - Le Recueil de Pièces, etc., de 1639, passim, et le Mercure, i. XVII, p, 172-535. - Richelieu, dans son Testament Politique, ne va pas si loin que Balzac et n'accorde pas au prince le droit de mettre à mort les suspects.

2 Grisset, llist de Louis XIII, I. II, p. 153. ~ Levassor, I, III, p. 64. - Manuscrits de la Biblioth. Royale, fonds de Saint-Germain, cota 1334, R 60.

L'action du pouvoir s'exerçait partout avec la même énergie. On a vu que deux gouverneurs de provinces avaient suivi Monsieur dans sa fuite. Un troisième gouverneur, le personnage le plus considérable du royaume après les princes du sang, le duc de Guise, était resté dans sa province, où il se livrait à de dangereuses intrigues. Les élus royaux ayant été introduits en Provence comme en Languedoc, en Bourgogne et en Dauphiné, Guise avait fomenté le mécontentement de ces contrées, excité des émeutes à Aix, tenté secrètement de faire reprendre les armes aux huguenots du Languedoc, et d'entrainer Montmorenci dans ses projets : il avait été enfin jusqu'à négocier avec l'Espagne. Le prince de Condé sut expédié en Provence avec des troupes : les Etats Provinciaux demandèrent une amnistie pour les séditieux, et offrirent au roi 1,500,000 livres une fois payées, pour le rachat des élections et de diverses crues d'impôts contraires à leurs priviléges. Le pardon fut accordé et l'offre acceptée (mars 1631). Cette concession opportune calma le pays. L'orage ne tomba que sur le vrai coupable, sur le gouverneur. Guise, mandé à Paris afin de rendre compte de sa conduite, pria le roi de lui permettre de s'acquitter d'un veu à Notre-Dame de Lorette (juillet 1631 ) : on lui donna trois mois pour son voyage; au bout des trois mois, n'ayant pas com paru, il fut traité en rebelle, et son gouvernement de Provence fut donné au meurtrier de Concini, au maréchal de Vitri. Un tel choix élait un sanglant déli jeté au parti de la reine-mère.

L'ex-roi de la Ligue ne revit plus la France, et mourut à Florence en 1640, après neuf ans d'exil '.

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1 Mém. de Richelieu : 2° 8.érie, t. VIII, p. 334. - Mercure, 1. XVII, p. 88 418. Griffet. l. II, p. 155-157.

Au moment où Guise se retirait en Italie, la situation de la reine-mère subissait une nouvelle et décisive péripétie. Marie, malgré les instances du roi, n'avait pas quitté Compiègne pour Moulins. Après des délais diversement motivés, elle avait fini par déclarer nettement qu'elle n'irait point à Moulins, à moins qu'on ne l'y trainât par les cheveux. Elle prétendait que ce n'était pas à Moulins, mais en Italie, qu'on l'enverrait, si elle consentait à se mettre en route. Le fait est qu'elle ne voulait pas s'éloigner de Paris, afin d'y être plus promptement, « si l'occasion s'en offroit par la mort du roi, que tous les faiseurs d'horoscopes assuroient être prochaine (Fontenai–Mareuil, page 234).» On lui offrit Angers pour retraite à la place de Moulins. Elle n'écouta rien. Tandis que ses partisans s'efforçaient d'apitoyer le public sur la dure captivité qu'elle subissait, disaient-ils, à Compiègne, le roi et le cardinal s'évertuaient en vain à trouver les moyens de la faire sortir de cette ville, où elle s'obstinait à rester. La laisser si près de Paris et de la frontière était bien dangereux : l'enlever de vive force était bien brutal. On hésitait depuis longtemps, lorsque Marie tira ses ennemis d'embarras. Richelieu eut avis que la reine mère nouait des intelligences avec le marquis de Vardes, beau-père du comte de Moret, un des compagnons de la fuite de Monsieur : de Vardes, qui commandait à La Capelle, petite place forte de la Thierrache, avait offert asile à Marie dans cette ville, voisine des Pays-Bas, et Marie projetait d'y aller attendre les secours des Espagnols et des Flamands. Richelieu prit ses mesures à la hâte : le 18 juillet, au soir, Marie sortit de Compiègne sans difficulté, et se dirigea en carrosse vers la Capelle. Arrivée à quelques lieues de cette place, elle apprit, par

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