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Leipzig. Tilli s'apprêtait à l'accabler, lorsque les mouvements du roi de Suède rappelèrent sur l'Elbe le farouche vainqueur de Magdebourg.

Gustave-Adolphe avait fait de terribles serments de vengeance, et se préparait à les tenir. Si les Impériaux étaient redevenus les maîtres au couchant de l'Elbe, lui, dominait entièrement au levant de ce fleuve, depuis la frontière de la Saxe électorale jusqu'à celle du Holstein : il avait contraint l'électeur de Brandebourg à s'unir plus étroitement avec lui, et réinstallé solennellement les ducs de Mecklembourg dans leur duché reconquis; il avait reçu par mer huit mille Suédois et Finlandais, six mille Anglo-Ecossais, et levé des troupes allemandes. La fureur succédait peu à peu à la première stupeur des protestants. Néanmoins, malgré les renforts qui avaient joint Gustave, Tilli était supérieur en nombre, et le roi de Suède crut devoir se tenir encore sur la défensive. Tilli essaya en vain de forcer le camp suédois, placé au confluent de l'Elbe et du Havel : il se rabattit alors vers la Thuringe, y rallia un gros corps de troupes de la Ligue Catholique, puis fondit sur la Saxe, afin de contraindre l'électeur à se départir de sa neutralité et à se livrer à la discrétion de l'empereur. Tous les fléaux d'une invasion de barbares furent déchaînés sur la Saxe électorale, jusqu'alors exempte des calamités qui désolaient les restes de l'Allemagne. L'électeur, réduit au désespoir, se mit à la discrétion, non pas de l'empereur, mais du roi de Suède, réunit ses troupes à l'armée de Gustave, et supplia ce prince de livrer bataille sur-le-champ. Le 7 septembre, les Suédois et les Saxens parurent en vue du camp de Tilli, qui venait de prendre Leipzig par capitulation,

Les deux armées, égales en forces, comptaient chacune trente-cinq à quarante mille combattants. Le vieux Tilli, à son tour, hésitait à recevoir la bataille : la fougue de son lieutenant Pappenheim l'entraîna. Le sort de l'Allemagne fut décidé dans ces champs de Leipzig, destinés à une si formidable renommée. L'Autriche perdit, en quelques heures, le fruit de onze ans de victoire : douze mille morts ou prisonniers, cent drapeaux, tout le bagage, toule l'artillerie ennemie, furent les trophées des Suédois, qui, faiblement secondés par les Saxons, fixèrent seuls la victoire. Le reste de l'armée impériale se dispersa et fut exterminé en grande partie par les paysans saxons. Tilli et Pappenheim, criblés de blessures, s'enfuirent avec deux mille hommes jusqu'à Halberstadt, et de là jusqu'au Weser. Magdebourg fut bien vengé.

Ce triomphe, un des plus complets que présentent les fastes de la guerre, ouvrait au héros suédois un champ immense. Gustave-Adolphe avait à choisir entre deux plans de campagne : le premier, le plus séduisant pour l'orgueil d'un conquérant, c'était de fondre sur les États autrichiens et d'aller accabler Ferdinand jusque dans Vienne: Gustave fût infailliblement arrivé aux portes de la capitale autrichienne, avant que l'empereur eût pu rassembler une nouvelle armée. Ce ne fut pourtant point à ce parti que s'arrêta le roi de Suède. Déjà, de 1619 à 1620, les États autrichiens. envahis, soulevés, avaient été presque entièrement arrachés à l'empereur, et cependant Ferdinand s'était relevé plus fort qu'auparavant, grâce au point d'appui qu'il avait trouvé dans la Ligue Catholique d'Allemagne et dans la Belgique espagnole, C'était ce point d'appui qu'il fallait d'abord lui enlever,

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à ce que pensa Gustave '. Gustave résolut de briser la Ligue Catholique, de réorganiser le parti protestant, sous la direction des Suédois, dans le nord et l'ouest de l’Allemagne, et de couper à l'empereur toute communication avec la ligne du Rhin, avant que d'attaquer en personne l'Autriche. Il marcha vers les principautés ecclésiastiques et se contenta de lancer provisoirement, sur les États autrichiens, l'électeur de Saxe, qui se chargea de conquérir la Bohème et la Silésie.

L'exécution de ce plan fut foudroyant. Les populations hussites et protestantes de la Bohème abjurèrent le culte que la violence leur avait imposé, et ouvrirent les portes de leurs villes aux Saxons : les proscrits ressaisirent leurs biens; les jésuites et les partisans de l'Autriche furent chassés et traqués à leur tour comme l'avaient été les défenseurs des libertés bohémiennes. Les Saxons entrèrent dans Prague sans résistance. Pendant ce temps, Gustave s'avançait vers l'Occident, aux acclamations de l'Allemagne protestante : « il marchait et ne combattait pas, » conquérant province sur province, presque sans tirer l'épée. Au bruit de sa victoire, le cercle de BasseSaxe, qui avait tant souffert pour les libertés germaniques, reprit les armes. La Thuringe se leva sous les bannières des ducs de Saxe-Weimar, rejetons de l'ancienne branche électorale dépouillée par Charles-Quint, race héroïque qui soutint seule, au dix-septième siècle, la gloire de la maison de Saxe. Le landgrave de HesseCassel se jeta sur les évêchés de Westphalie, et Gustave, en personne, envahit la Franconie catholique. L'évèque de Würtzbourg fut chassé de ses vastes domaines : l'é

1 Richelieu (Mém., 2e série, t. VIII, p. 434), blame Gustave à ce sujet, et dit que Dieu lui avait donné la science de vaincre, mais non d'user de la victoire.

vêque de Bamberg capitula ; l'importante ville libre de Nuremberg et la noblesse protestante de Franconie s'unirent aux Suédois; bientôt Francfort, la cité des couronnements impériaux, reçut Gustave dans ses murs, d'où venait de s'enfuir la diète convoquée par Ferdinand (16 novembre), et tout le cours du Mein fut au pouvoir du roi de Suède. Les Thuringiens et les Hessois rejoignirent Gustave; le torrent des Suédois entraînait partout avec lui les flots de la belliqueuse jeunesse allemande, et le vainqueur de Leipzig, parti de Saxe, au milieu de septembre, avec vingt-cinq mille hommes, parut sur le Rhin, à la fin de novembre, avec soixante mille.

Tilli s'était refait une armée avec les réserves et les garnisons de l'empereur et de la Ligue, éparses dans tout le nord de l'Allemagne, et avait été renforcé d'une douzaine de mille hommes, levés dans une tout autre intention par le duc de Lorraine : ce duc s'était proposé de seconder Gaston d'Orléans et Marie de Médicis contre le gouvernement français; mais, quand il vit les Espagnols et les Impériaux hors d'état de le secourir et le roi de France prêt à le châtier de sa présomption, il protesta de n'avoir armé que pour aider l'empereur son suzerain, et prouva son dire en menant ses troupes au delà du Rhin.

L'empereur et l'électeur de Bavière avaient expressément défendu à Tilli de s'exposer à un second choc : Tilli se contenta donc de tenter contre Nuremberg, sur les derrières des Suédois, une diversion qui échoua complètement. Les Espagnols, qui occupaient, depuis dix ans, le Bas-Palatinat, s'étaient chargés de défendre le passage du Rhin. Le 16 décembre, le fleuye fut franchi par Gustave, auprès d'Oppenheim, avec une audace et un bonheur extraordinaires ; Mayence, pris à revers, capitula dès le 23. La conquête de cette grande position militaire fit aussitôt évacuer, par les Espagnols et les Lorrains, presque toute la province cis-rhénane entre l'embouchure de la Moselle et celle de la Lauter. Worms fut abandonné, Manheim pris; Landau, Weissembourg, appelèrent les Suédois et leur ouvrirent l'Alsace : Strasbourg, Ulm, le Würtemberg, Bade-Dourlach, les Rhingraves, se déclarèrent alliés de Gustave '.

La terreur régnait parmi les princes de la Ligue Catholique, les uns déjà dépouillés, les autres sur le point de l'être. Dès le mois de novembre, les trois électeurs ecclésiastiques avaient invoqué la médiation du roi de France. Les prodigieux succès du roi de Suède avaient dépassé les espérances et les désirs de Richelieu : il était temps que la puissance française se montrât sur les frontières de l'Allemagne, pour contenir ce terrible allié et garder quelque part d'influence dans l'Empire. La France avait d'ailleurs à en finir avec les provocations et les intrigues d'un incommode et perfide voisin, du duc de Lorraine. Le roi et le cardinal, qui séjournaient depuis quelques semaines en Champagne, partirent, le 10 décembre, de Château-Thierri pour Metz ?, après avoir confié au

1 Sur la campagne de 1631, Mercure françois, t. XVI, p. 271-379; – XVII, p. 390.573; 654-704; 2e partie, p. 73–146. – Mérnoires de Richelieu, 2e série, 1. VIII, p. 205-307 ; 328–349. – Pufendorí, Rerum Suecicarum lib. I, III. Schiller, Guerrc de Trenic ans, I. II-III. -- Core, Dist. de la maison d'Autriche, c. LII-LIII.

2 Le roi et le cardinal avaient reçu à Château-Thierri l'expédition d'un traite conclu , d'après leurs ordres, avec l'empereur de Maroc, Muley-el-Gualid. Une pelile escadre avait conduit au port de Sali un envoyé français, qui oblint la liberté des Français relenus en esclarige dans le Maroc, sous condition de réciprocité pour les forcats marocains de Marseille. L'empereur de Maroc promit

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