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Bagaudes, peuple principalement composé de paysans des Gaules, avoient pris les armes pour venger la mort de Carin , et ils étoient commandés par Amand et par Ælien. L'empereur ordonna à Maximien de marcher contre eux, et l'associa en même temps à l'empire. Maximien se fit alors donner le surnom de Herculéus ou de Hercule. C'est dans cette expédition que les historiens les plus judicieux mettent le martyre de la légion thébéenne (a).

Il paroit que cette légion étoit ainsi appelée, parce qu'elle avoit été levée dans la Thébaïde ou Haute-Egypte, où il у avoit un grand nombre de Chrétiens zélés. Elle étoit toute composée de soldats qui croyoient en Jésus-Christ; et saint Maurice, qu'on croit en avoir été le principal commandant, n'y en admettoit probablement

vint qui fussent d'une autre religion. Dioclétien, au commencement de son règne, n'étoit point ennemi des Chrétiens; il en avoit même plusieurs auprès de sa personne , et il leur confioit, au rapport d'Eusébe, les places les plus importantes : mais les gouverneurs particuliers et la populace n'en avoient pas moins la liberté de suivre les mouvemens de la haine qu'ils leur portoient. Quant à Maximien , il versoit leur sang dans certaines occasions extraordinaires.

La légion thébéenne fut du nombre de celles que Dioclétien fit

passer

d'Orient en Occident pour combattre les Bagaudes. Maximien , ayant passé les Alpes, accorda quelques jours de repos à son armée, afin qu'elle put se remettre des fatigues d'une marche pénible , il fit en même temps

(a) Les Bollandistes le mettent en 303, dans la grande persécution , pensant que Maximien put alors faire mareber son armée par le pays dont il s'agit,

défiler quelques détachemens du côté de Trèves. On se trouvoit alors à Octodurum. C'étoit dans ce temps-là une ville considérable bâtie sur le Rhône, au-dessus du lac de Genève (6). Il y avoit un siége épiscopal , qui paroit avoir été transféré à Sion dans le sixième siècle.

Maximien ayant ordonné que toute l'armée feroit un sacrifice aux dieux

pour

obtenir le succès des armes de l'empire, la légion thébéenne s'éloigna pour aller camper près d’Agaune, à trois lieues d’Octodurum. L'empereur lui enjoignit de révenir au camp général, et de se réunir au gros de l'armée pour l'oblation du sacrifice ; mais comme tous ceux dont elle étoit composée refusoient constamment de participer à cette cérémonie sacrilége, il les fit décimer, et les soldats sur lesquels tomba le sort furent mis à mort. Les autres restérent inébranlables, et s'entr'exhortoient à persévérer fidèlement dans leur religion. Cette première décimationfut suivie d'une seconde, qui ne produisit pas plus d'effet. Tous les soldats de la légion qui vivoient encore s'écrièrent qu'ils n'obéiroient point , et qu'ils étoient résolus à tout souffrirplutôt que de trahir leur foi. Maurice, Exupère et Candide, leurs principaux officiers , ne contribuoient pas peu à les entretenir dans ces généreux sentimens. Saint Eucher donne à saint Maurice le titre de primicerius , qui étoit la première dignité dans la légion, et qui revenoit à peu près à celle de tribun ou de colonel. Exupère est appelé campiductor ou major, et Candide, sénateur des troupes.

L'empereur fit dire à la légion qu'il étoit de son plus grand intérêt de se rendre; qu'elle comp

(6) C'est aujourd'hui le village de Martignac ou Martigny

dans le Valais.

toit en vain sur le nombre de ceux qui la composoient, et qu'ils périroient tous s'ils persistoient dans leur désobéissance. Tous, animés par leurs officiers, envoyèrent à Maximien la réponse que nous allons rapporter en substance. « Nous som» mes vos soldats, mais nous sommes aussi les

serviteurs du vrai Dieu. Nous vous devons le

service militaire et l'obéissance , mais nous ne » pouvons renier celui qui est notre créateur et » notre maître, comme il est aussi le vôtre dans » le temps même que vous le rejetez. Vous nous » trouverez dociles à vos ordres dans toutes les » choses qui ne sont point contraires à sa loi, et ► notre conduite passée doit vous en répondre. » Nous sommes prêts à nous opposer à vos enne» mis en quelque lieu qu'ils soient; mais nous ne » pouvons tremper nos mains dans le

sang

innocent. Nous avons fait serment à Dieu avant » de vous le faire ; vous fieriez-vous au second » serment, si nous allions violer le premier ? » Vous voulez que nous punissions les Chrétiens. » et nous le sommes tous. Nous confessons Dieu » le père, auteur de toutes choses , et Jésus-Christ » son fils. Nous avons vu massacrer nos compa» gnons sans les plaindre , et nous nous sommes » même réjouis du bonheur qu'ils avoient eu de » mourir pour leur religion. L'extrémité à laquelle » on nous réduit n'est point capable de nous ins» pirer des sentimens de révolte. Nous avons les » armes à la main; mais nous ne savons ce que » c'est

que
de résister

, parce que nous aimons » mieux mourir innocens que de vivre coupables.»

La légion thébéenne étoit composée de plus de dix mille hommes bien armés, qui pouvoient du moins vendre leur vie bien cher; mais ils savoient qu'en rendant à Dieu ce qui est à Dieu, il faut

aussi rendre à César ce qui est à César, et ils montroient plus leur courage en mourant pour leur foi, qu'ils n'auroient fait dans les entreprises les plus périlleuses. Maximien, désespérant d'ébranler leur constance , les fit investir par son armée, qui les massacra. Loin de faire la moindre résistance, tous mirent bas les armes , et se laissèrent tranquillement ôter la vie. Ils s'exhortoient mutuellement à la mort , et il n'y en eut pas un seul qui se démentit. La terre étoit couverte de corps morts , et des ruisseaux de sang couloient de toutes parts. Pendant que l'armée pilloit ceux qu'on venoit de massacrer,

arriva un soldat vétéran, nommé Victor, qui n'étoit pas du même corps. Frappé d'indignation, il se retira sans vouloir prendre part à la joie publique. Les soldats étonnés lui demandèrent s'il étoit aussi chrétien. Sur la réponse qu'il leur fit qu'il l'étoit, et qu'il espéroit l'être toujours , ils se jetèrent sur lui , et le massacrerent. Ursus et Victor, qui étoient de la légion thébéenne, mais qui s'étoient écartés du corps, furent martyrisés à Solodora ou Soleure, et l'on y garde encore leurs reliques. Octave, Adventitius et Solutor souffrirent à Turin vers le même temps. Ils ont été célébrés dans les sermons de saint Maxime , et dans les poëmes d'Ennode de Pavie, Fortunat appelle ces saints martyrs l'heureuse légion. Leur fête est marquée en ce jour dans les martyrologes de saint Jérôme, de Bède, etc. Saint Eucher dit, en parlant de leurs reliques, qui étoient de son temps à Agaune : « On vient de différentes provinces ► honorer les précieux restes de ces Saints, et » leur offrir des présens d'or, d'argent, etc. Je , leur offre avec humilité ce monument de > ma plume ; je les prie de m'obtenir par leur

» intercession le pardon de mes péchés, et de » me continuer le secours de leur protection (1). Entre autres miracles opérés par la vertu de leurs reliques, qu'il rapporte, 'il fait mention d'une femme qui avoit été guérie d'une paralysie, et qu'il dit porter son propre miracle avec elle. (2)

Les corps de saint Maurice et de ses compagnons furent découverts à Agaune plusieurs années après leur martyre, par Théodore , évêque d'Octorum. C'est ce qu'on dit à la fin des actes de ces Saints, par saint Eucher, et dans d'autres auteurs. Ce Théodore est le Saint de ce nom qui assista aveć saint Ambroise au concile d'Aquilée en 381, et qui se déclara contre Pallade , infecté de l'hérésie d'Arius. Il y a eu un autre Théodore, évêque d'Octodurum. Il étoit contemporain d'Ambroise, qui fut abbé d'Agaune en 516, et qui aida au roi Sigismond à bâtir ce monastère. Il peut aussi avoir découvert une partie des reliques des saints martyrs. Les légendes des anciens bréviaires de Sion, de Genève et de Lausane ont confondu les deux Théodore dont nous parlons, et quelques autres évêques (c). Lorsque le roi Sigismond fit réparer le monastère d’Agaune , en 515 , les corps de saint Maurice, de saint Exupere, de saint Candide et de saint Victor furent déposés dans l'église d’Agaune, bâtie par les libéralités de ce prince (d). Il est probable que les fidèles

(1) P. 275. (2) P. 278.

(c) Briguet, chanoine de Sion , a fait les mêmes fautes dans sa Valesia sacra , imprimée en 1744.

(d) Voyez les actes du concile qui se tint alors à Agaune, les anciennes vies des saints abbés Romain, Lupicin et Eugende ; les actes des saints Hymnemode, Ambroise et Achide, qui furent les trois premiers abbés d’Agaune. Les Pères Chifflet et Hardouin montrent que les vies des premiers abbés du Mont-Jura et d’Agaune furent écrites par Pragmatius , frère de saint Achide, premier abbé d'Agaune.

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