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logien, et le regardent-ils comme un des plus illustres élèves de l'école de Rheims. Les historiens du même siècle parlent de sa piété avec une égale admiration (2).

Hériman, chanoine et écolâtre de Rheims , ayant quitté le monde pour se consacrer tout entier à l'étude de la vraie sagesse , l'archevêque Gervais choisit Bruno pour le remplacer. La dignité d'écolâtre donnoit alors la direction des études publiques, et l'inspection sur toutes les grandes études du diocèse. Le Saint justifia le choix de l'archevêque par sa prudence et son savoir extraordinaires : mais toutes ses leçons avoient pour objet principal de conduire à Dieu, de faire connoître et respecter sa loi. Plusieurs de ses disciples rendirent son nom célèbre, et portèrent sa réputation dans des pays fort éloignés. Eudes étoit un d'entre eux; il devint ensuite cardinal-évêque d'Ostie, puis pape sous le nom d'Urbain II. Robert, évêque de Langres, de la famille des ducs de Bourgogne ; Rangier, cardinal-archevêque de Reggio; un grand nombre de prélats et d'abbés qui vécurent dans le même siècle, se faisoient gloire d'avoir eu Bruno pour maitre. Il étoit regardé, selon l'expression d'un ancien auteur, comme la lumière des églises, le docteur des docteurs, la gloire de l'Allemagne et de la France, l'ornement de son siècle, le modèle des hommes de bien. Il enseigna long-temps à Rheims; et l'auteur de sa vie rapporte qu'il fut aussi le soutien et l'appui de ce grand diocèse , paroles qui paroissent donner à entendre que l'archevêque Gervais se déchargeoit sur lui d'une partie du gouvernement spirituel.

Après la mort de ce prélat, arrivée en 1067, (2) Rob. Altiss. Chron. p. 77, etc.

la

Manasses I parvint, par des voies simoniaques, à se mettre en possession du siége de Rheims. Une pareille entrée eut les suites les plus funestes. Manassés opprima son troupeau par des vexations tyranniques, et se rendit coupable de plusieurs crimes qui attirèrent sur lui l'exécration publique. Bruno conserva les places qu'il avoit , et sur-tout la dignité de chancelier du diocèse; et ce fut en cette qualité qu'il signa avec l'archevêque la charte de la fondation de Saint-Martin aux Jumeaux, et quelques actes de donations faites à des monastères : mais son zèle

pour gloire de Dieu le rendoit fort sensible aux abus dont il étoit témoin; il s'en expliqua ouvertement, et condamna tout haut la conduite scandaleuse de Manassès. Les choses en vinrent à un point que Hugues de Die, légat du pape, cita l'arche vêque à comparoître au concile qu'il fit assembler à Autun en 1077. Le coupable ayant refusé d'obéir à la citation, il fut déclaré 'suspens de ses fonctions. Il avoit pour accusateur dans le concile , Bruno , le prévôt et un autre chanoine de l'église de Rheims. Le légat fut si frappé de la sagesse et de la vertu de notre Saint, qu'il fit son éloge dans une lettre qu'il écrivit au pape;

il l'appeloit le plus digne docteur de l'église de Rheims (3), et le recommandoit au souverain pontife, comme un homme

propre

à donner d'excellens conseils , et à lui aider efficacement à soutenir la cause de Dieu dans les églises de France. Manassès irrité contre les trois chanoines qui l'avoient accusé dans le concile , fit enfoncer leurs maisons, s'empara de leurs biens, .et vendit leurs prébendes. Ceux-ci se réfugièrent dans le

(3) Conc. T. X, p. 365, et Hugo Flaviac. in Chron. , p. 199.

château du comte de Rouci , où ils restèrent jusqu'au mois d'Août de l'année 1078, comme nous l'apprenons d'une lettre

que

leur persécuteur écrivit au pape contre eux.

Il y avoit déjà quelque temps que saint Bruno avoit formé le projet de quitter le monde : c'est ce que l'on voit par sa lettre à Raoul, qui fut fait prévôt de l'église de Rheims en 1077. Un jour qu'il s'entretenoit avec ce Raoul et avec Fulcius, qu'on fait aussi chanoine de Rheims, la conversation tomba sur la vanité et les faux biens du monde, ainsi que sur le bonheur du ciel. Les réflexions qu'ils firent à ce sujet les touchèrent vivement, et leur inspirèrent le désir de vivre dans la retraite. Ils convinrent de différer l'exécution de leur projet jusqu'à ce que Fulcius fût revenu de Rome où il devoit faire un voyage. Son voyage ayant été un peu plus long qu'on ne pensoit , Raoul oublia l'engagement qu'il avoit pris; il continua de vivre à Rheims , et fut depuis archevêque de cette ville. Pour Bruno, il persista toujours dans sa première résolution. Il se sentoit de plus en plus pénétré de mépris pour le monde, et d'ardeur pour la poursuite des biens éternels. Sa retraite étonna d'autant plus, qu'il étoit estimé et honoré des hommes , que l'on pensoit à le donner pour successeur à Manassès, qui avoit été déposé pour crime de simonie. Il résigna son bénéfice, et renonça à tout ce qu'il possédoit dans le monde. Il fut

accompagné dans la solitude par quelques-uns de ses amis, que leurs vertus rendoient recommandables, et qui le dédommagèrent amplement de la perte des deux chanoines qui étoient d'abord entrés dans ses vues. Il paroît qu'il se retira au château de Réciac, en Champagne, lequel appartenoit au

comte Ebal, un de ceux qui s'étoient généreusement déclarés contre Manassès. Quelque temps après, il se rendit à Cologne; il revint ensuite à Rheims , ou il ne resta pas long-temps. Enfin il se retira à Saisse-Fontaine, au diocèse de Langres, où il vécut dans la ferveur avec quelques-uns de ses compagnons.

Deux d'entre eux, Pierre et Lambert, y firent bâtir une église qui fut unie depuis à l'abbaye de Molesme.

Bruno , qui tendoit à la perfection , délibéra avec ses compagnons sur la conduite qu'il devoit tenir. Il consulta également saint Robert , abbé de Molesme, célèbre par ses vertus et son expérience dans les voies de la vie intérieure. Le saint abbé lui conseilla de s'adresser à Hugues, évêque de Grenoble, qui étoit un grand serviteur de Dieu , et qui étoit plus propre que personne à lui faciliter les moyens d'exécuter son dessein (4). Bruno suivit ce conseil. Il savoit d'ailleurs qu'il y avoit dans le diocèse de Grenoble des montagnes solitaires et couvertes de bois, qui convenoient au genre de vie qu'il inéditoit, et il ne doutoit point que l'évêque ne lui fût favorable. Il se mit en route avec six de ses compagnons : savoir , Landuin , qui lui succéda depuis dans la place de prieur de la grande chartreuse; Etienne de Bourg et Etienne de Die, l'un et l'autre chanoines de saint Ruf en Dauphiné; Hugues, dit le Chapelain, parce qu'il étoit le seul prêtre du nouvel institut; André et Guérin , tous deux laïques. Ils arrivèrent à Grenoble vers le milieu de l'été de l'année 1084. Ş’étant jetés aux pieds de saint Hugues, ils le prièrent de leur accorder dans son diocèse un lieu où ils pussent servir Dieu loin du

(4) Voyez Mabillon, Annal. l. 66, n. 66 , et Martène, Nova Collect. Monum, t. VI, pr. n. 30.

tumulte et des embarras du monde. Le saint évêque

les reçut avec bonté, et ne douta point que ces sept étrangers ne vinssent de la part de Dieu. Il se rappela aussitôt ce qui lui étoit arrivé la nuit précédente. Il lui avoit semblé voir Dieu luimême se bâtir un temple dans le désert de son diocèse appelé Chartreuse, et sept étoiles sorties de terre, et disposées en cercle , aller devant lui, comme pour

lui montrer le chemin qui conduisoit à ce temple (5). Il expliqua cette vision à Bruno et à ses compagnons; puis après les avoir embrassés avec affection , et avoir donné de justes éloges à leur dessein , il leur assigna le désert de Chartreuse, et leur promit de leur aider, en tout ce qu'il pourroit, à s'y établir. Il leur dit en même temps qu'ils devoient avant toutes choses examiner les difficultés qu'il auroient à vaincre; que le désert qu'il leur avoit assigné avoit quelque chose d'affreux; qu'il étoit situé au milieu de rochers arides, escarpés et couverts pendant presque toute l'année de neiges et de brouillards épais. Ces représentations n'effrayèrent point les serviteurs de Dieu; ils firent paroitre au contraire beaucoup de joie de ce qu'ils avoient trouvé une solitude telle qu'ils la désiroient, et ou ils seroient entièrement séparés de la société des hommes. Saint Hugues les ayant retenus quelques jours auprès de lui, les conduisit au désert de Chartreuse, et leur céda tous les droits qu'il pouvoit avoir sur la forêt. Siguin, abbé de la Chaise-Dieu en Auvergne, céda aussi les siens..

Bruno et ses compagnons commencèrent par bâtir un oratoire et de petites cellules, qui étoient

(5) Voyez Breviss. Ord. Carthus. Hist, ap. Martène , t. N, ampliss. Collect., et Dupuy , in vita S. Brunonis , etc.

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