Images de page
PDF
ePub

de Notre-Seigneur, il en fut si vivement touché, qu'il conserva le reste de sa vie une grande crainte de la justice divine, et un grand désir de mourir pour celui qui l'avoit racheté au prix de son sang. Quelque temps après, il fit un voyage à Baëza pour aller voir son aïeule : c'étoit Dona Marie de Lnna, femme de D. Henriquez, oncle du roi Ferdinand , et grand général de Léon. François tomba malade à Baëza; il y souffrit de grandes douleurs pendant six mois; mais il les sanctifia par sa patience et son humilité. Sa santé étant rétablie, ses parens l'envoyèrent à Tordésillas , et l'attachèrent à l'infante Catherine, sour de Charles-Quint, laquelle fut mariée, en 1525, à Jean III, roi de Portugal. Le duc de Gandie, qui avoit de plus grandes vues , par rapport à son fils, le rappela lorsque la princesse partit pour le Portugal , et pria l'archevêque de Saragosse de reprendre le soin de son éducation.

François avoit alors quinze ans. Sa rhétorique achevée , il fit son cours de philosophie sous un maitre habile. Il ne prit de cette science que ce qu'elle a d'utile , et sut se précautionner contre certains abus de la méthode scolastique, plus communs alors qu'ils ne le sont aujourd'hui. Ses maîtres ne se contentèrent point de lui former le goût et le jugement, ils étendirent encore ses connoissances, en mettant de la variété dans l'objet de ses études. Enfin ils lui inspirèrent l'amour du travail, et lui apprirent le moyen

de le rapporter à la pratique de la vertu. A l'âge de dix-huit ans,

il se sentit une forte inclination pour l'état religieux, et il l'auroit suivie , s'il eût été maitre de disposer de sa liberté. Vers le même temps, il fut tourmenté par de violentes tentations d'impureté; mais il en triom

pha par l'usage fréquent de la confession, par des prières ferventes, par des lectures pieuses, par la pratique de la mortification et de l'humilité, par la défiance de soi-même, et par une ferme confiance en Dieu , qui peut seul accorder le trésor inestimable de la chasteté. Son père et son oncle, qui vouloient le distraire du dessein où il étoit de se faire religieux ,,l'envoyèrent à la cour de Charles-Quint en 1528 : ils espéroient que le nouveau genre de vie qu'il alloit mener lui donneroit d'autres pensées.

François fit paroître à la cour une prudence qu'on remarquoit à peine dans les personnes les plus âgées. Son assiduité à ses devoirs, relevée par l'éclat de sa vertu , l'eurent bientôt distingué. Il avoit le cæur noble , généreux et reconnoissant. Il honoroit Dieu dans le prince, et c'étoit au Seigneur qu'il rapportoit ses actions , et les marques de faveur qui étoient la récompense de ses services. Il faisoit observer le plus bel ordre dans son domestique. Chaque jour il entendoit la messe, et il avoit ses heures réglées pour la lecture et la prière. Il assistoit aux sermons autant qu'il lui étoit possible; il aimoit à converser avec les personnes pieuses, et s'approchoit du sacrement de pénitence presque tous les dimanches et les principales fêtes. Il vouloit aussi que ces jours fussent célébrés dignement par tous ceux qui lui étoient attachés; mais quoiqu'il ne goûtât de vrai plaisir que dans la compagnie

des

personnes pieuses, it étoit affable envers tout le monde, et s'empressoit d'obliger tous ceux auxquels il pouvoit rendre service. La médisance lui étoit en horreur, et il ne permettoit jamais que l'on blessât la réputation du prochain en sa présence. Son ame ne fut jamais souillée d'aucune de ces passions qui sont si comTome IX.

V

munes dans les cours. Le jeu lui paroissoit indigne d'un chrétien': on y perd, disoit-il, son argent , son temps, sa piété et sa conscience. Par les précautions qu'il prenoit , lorsqu'il étoit obligé de se trouver avec des femmes, on découvroit jusqu'à quel point il portoit l'amour de la pureté; son exemple prouva que la pratique du christianisme est le plus sûr moyen de se faire aimer et estimer universellement. Rien, en effet, ne touche plus que la vue d'un homme qui , bien pénétré de l'esprit de la religion, ne s'occupe que de l'accomplissement de ses devoirs , et cherche uniquement dans toutes ses actions la gloire de Dieu et l'utilité du prochain. Les méchans eux-mêmes, qui le persécutent quelquefois, parce que sa conduite est la censure de leurs dérèglemens , lui rendent justice tôt ou tard , et c'est à lui qu'ils s'adressent pour trouver quelque consolation dans leurs peines. La vertu a bien plus de pouvoir encore lorsqu'elle est jointe à la naissance et aux grandes places. L'empereur avoit une telle vénération pour François de Borgia , qu'il l'appeloit le miracle des princes.

L'impératrice avoit conçu pour lui les mêmes sentimens ; aussi forma-t-elle le dessein de lur faire épouser Eléonore de Castro, qu'elle avoit amenée avec elle de Portugal, qu'elle honoroit de toute sa confiance, et qui réunissoit à une naissance illustre , une rare piété avec toutes les qualités de l'esprit et du ceur. L'empereur approava ce dessein , et le fit approuver au duc de Gandie. François consentit au mariage qu'on lui proposoit, parce qu'il étoit agréable au prince et à sa famille, et parce qu'il connoissoit l'éminente vertu d'Eléonore ; c'étoit d'ailleurs un moyen de s'avancer à la cour. Tout étant arrêté pour la cérémonie de ce mariage, François et Eléonore s'v

disposèrent par les actes de religion les plus fervens, afin d'attirer sur eux les bénédictions du ciel. L'empereur donna au Saint, en cette occasion, une nouvelle preuve de son estime, en le faisant marquis de Lombay, et grand-écuyer de l'impératrice. Comme il connoissoit sa prudence et sa fidélité, il l'admit dans son conseil , et conféroit souvent avec lui sur les affaires les plus importantes de l'état.

Le marquis préféroit à tous les amusemens celui de la musique : il jouoit de plusieurs insirumens, et chantoit avec beaucoup de grâce; mais il ne lui arrivoit jamais de chanter des airs profanes. Il composoit lui-même, et il fit divers motets que l'on chantoit dans quelques églises d'Espagne, et que l'on appeloit les æuvres du duc de Gandie. Il accompagnoit aussi l'empereur à la chasse ; il se rendit fort adroit dans cet exercice , auquel il prenoit d'ailleurs beaucoup de plaisir; mais il avoua depuis qu'il avoit alors recours à de fréquentes aspirations, pour se prémunir contre les dangers inséparables de la dissipation. Les différens spectacles de la nature qui s'offroient à ses yeux, le ravissoient en admiration pour les perfections infinies du Créateur de l'univers ; il ne pouvoit penser à l'obéissance et à la docilité des animaux sans gémir sur l'ingratitude des hommes envers un Dieu qui les comble tous les jours des bienfaits. Les réflexions qu'il faisoit alors le touchoient vivement, et il se cachoit quelquefois dans les lieux solitaires pour s'y livrer avec plus de liberté. Ayant remarqué que l'empereur aimoit les mathématiques, il les étudia sous le même maître , et il se rendit habile dans la partie de cette science, qui a pour objet l'art militaire. Le prince,

instruit de sa capacité, voulut qu'il l'accompagnât dans la guerre qu'il fit à Barberousse , en 1535, et dans celle qu'il fit à la France l'année suivante. Ce fut lui qu'il chargea d'aller porter à l'impératrice des nouvelles de sa santé et de ses succès.

Dans une maladie dangereuse que le marquis essuya en 1535, il forma la résolution de ne plus lire que des livres de piété , tels que les vies des Saints, et sur-tout l'écriture. Il portoit toujours avec lui le nouveau Testament, et un bon commentaire qui lui donnoit l'intelligence des textes difficiles. Il le lisoit attentivement, et se pénétroit par la méditation des vérités salutaires qui y étoient contenues. En 1537, il eut une nouvelle maladie à Ségovie, où la cour s'étoit rendue : elle fut si dangereuse, que les médecins désespérèrent de sa vie. Comme il avoit perdu l'usage de la parole , il prioit dans son cæur pour obtenir la grâce de mourir saintement; mais sa dernière heure n'étoit point encore arrivée ; il recouvra la santé. Ces diverses maladies, cependant, étoient autant de moyens que Dieu employoit pour le purifier : il se détachoit de plus en plus du monde ; quoiqu'il eût mené à la cour une vie vertueuse , il n'étoit point encore mort parfaitement à lui-même ; il y avoit toujours dans son cæur une certaine affection pour les choses créées. Il craignoit que le poison du péché ne se fût glissé dans son ame, et ne l'eût privé de la grâce; mais le moment de son entière conversion arriva bientôt.

Il perdit, en 1537, son aïeule, nommée en religion mère Marie-Gabrielle. On l'appeloit avant sa retraite, Dona Maria Henriquez. Elle étoit cousine-germaine du roi Ferdinand, et' avoit épousé Jean de Borgia, second duc de Gandie.

« PrécédentContinuer »