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Il n'avoit que vingt-trois ans lorsque la mort lui enleva ses parens. Devenu l'héritier de leurs biens, il les regarda comme des moyens que la Providence lui fournissoit

pour soulager les

pauvres , et procurer la gloire de Dieu. Il prioit et méditoit continuellement la loi du Seigneur, afin de se prémunir contre l'amour désordonné des créatures; il acquit par-là un souverain mépris pour tout ce qui flatte les sens. Les biens éternels étoient l'unique objet de ses désirs. Chaque jour il récitoit l'office de l'église, outre plusieurs autres prières, et participoit fréquemment dans la semaine à la sainte communion. « Je ne pense pas, disoit - il un jour à Delphine, que

l'on puisse imaginer une joie semblable à celle

que » je goûte à la table du Seigneur. La plus grande

consolation d'une ame sur la terre est de rece> voir très-fréquemment le corps et le sang de >> Jésus-Christ. » Il fut souvent favorisé des grâces extraordinaires dans la prière. L'union constante de son ame avec Dieu lui avoit rendu la pratique du recueillement facile et familière. Il avoit coutume de donner une grande partie de la nuit à l'oraison , et de rester à genoux pendant tout ce temps-là : mais sa piété n'avoit rien de sombré; il étoit au contraire gai et aimable dans la conversation. Si l'on parloit des choses profanes l'application de son esprit à Dieu l'empêchoit d'écouter l'on disoit , ou bien il savoit trouver adroitement quelque raison pour aller s'enfermer dans sa chambre.

Sa piété étoit trop éclairée pour qu'il négligeât ses affaires temporelles; il les administroit avec autant de soin que de sagesse. Il étoit d'ailleurs brave à la guerre, actif et prudent dans la paix; enfin il remplissoit avec beaucoup de fidélité tous

..

ce que

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les devoirs de son état. Lorsqu'il se fut retiré au château de Pui-Michel, il dressa un règlement pour sa maison, et voulut qu'il s'observất exactement tous les jours. Nous allons le rapporter ici. « 1.° Que tous ceux qui composent ma fa» mille entendent la messe chaque jour, quelque » affaire qu'ils puissent avoir. Si Dieu est bien ► servi dans ma maison, rien n'y manquera. 2.° » Si quelqu'un de mes domestiques jure ou blas

phème , il sera puni avec sévérité, puis chassé » ignominieusement. Puis-je espérer que Dieu » répandra sa bénédiction sur ma maison, s'il s'y » trouve des hommes qui se dévouvent eux-mêmes » au démon? Pourrois-je souffrir chez moi des » bouches infectes qui portent le poison dans » les ames ? 3.° Que tous respectent la pudeur :

la moindre impureté en paroles ou en action » ne restera point impunie dans la maison d'El» zéar. 4.° Les hommes et les femmes doivent se » confesser toutes les semaines. Que personne ne » soit assez malheureux que de se priver de la » communion aux principales fêtes de l'année.... » '5.° Je veux que l'on évite l'oisiveté dans ma » maison. Le matin chacun élevera son coeur à » Dieu par une prière fervente, et lui fera l'of» frande de lui-même, ainsi

que

de toutes les ► actions de la journée ; les hommes et les » femmes iront ensuite à leur ouvrage. On leur » laissera le matin quelque temps pour la médi» tation; mais je ne veux point de ceux qui sont » perpétuellement à l'église ; ils agissent de la » sorte, non par amour de la contemplation, » mais

pour

le travail. La vie d'une » femme pieuse, telle qu'elle est décrite par le » Saint-Esprit, consiste non-seulement à bien

prier,mais à être modeste, docile, assidue au tra

par aversion

» vail, et à prendre soin de la maison. Les femmes » prieront et liront le matin ; mais elles emploie» ront le reste du jour à travailler. 6.° Je ne veux » point que l'on joue à des jeux de hasard ; on » peut se récréer innocemment, et le temps passe » assez vite, sans le perdre dans l'oisiveté. Mon » intention n'est pas cependant que mon château >> soit comme un cloitre , et que ceux qui me » sont attachés vivent comme des ermites : je ne » les empêche point de se réjouir, pourvu qu'ils ne , fassent rien que leur conscience désavoue, et » qu'ils ne s'exposent point au danger d'offenser » Dieu.... 7. Que la paix ne soit jamais troublée » dans ma famille. Dieu habite là ou règne la > paix. L'envie, la jalousie , les soupçons et les » rapports divisent une famille , comme en deux » armées qui cherchent continuellement à se sur» prendre l'une et l'autre, et qui, après avoir

assiégé le maitre, le blessent et le dévorent. Je v chérirai tous ceux qui serviront Dieu avec fidé» lité; mais je ne souffrirai point ceux qui se dé

clareront ses ennemis. Les domestiques désu» nis, médisans ou calomniateurs , se déchirent » mutuellement. Tous ceux qui n'ont point la » crainte de Dieu ne peuvent mériter la confiance » de leur maitre , et ils dissiperont facilement ses » biens. Le maître environné de pareils domesti» ques, est dans sa maison comme dans une

tranchée que les ennemis assiégent de toutes » parts. 8.° Lorsqu'il s'élevera quelque dispute, o je veux qu'on observe inviolablement le prés cepte de l'apôtre, et que la réconciliation se »- fasse avant le coucher du soleil ; qu'on oublie

la faute dans l'instant où elle a été commise » et que l'on étouffe toute espèce d'aigreur. Je » sais qu'il est impossible de vivre avec les hommes, » et de n'avoir pas quelque chose à souffrir. Ra

le mal,

rement un homme est d'accord avec lui-même » pendant un jour. Qu'il ait un accès d'humeur, » il ne sait plus ce qu'il veut. Ne pas vouloir par» donner aux autres est une conduite diabolique; » mais aimer ses ennemis, et leur rendre le bien » pour

est la
marque

distinctive. des en» fans de Dieu. Si je connois de pareils domes

tiques , je leur ouvrirai toujours ma maison, » ma bourse et mon cœur; je les regarderai comme » mes maitres. 9.° Tous les soirs ma famille s'as» semblera

pour assister à une conférence où l'on » parlera de Dieu et du salut , et des moyens de » gagner le ciel. Il est bien honteux pour nous » qu'ayant été placés sur la terre pour mériter le » paradis , nous y pensions si peu , et que nous » n'en parlions jamais que

d'une manière

super» ficielle. O vie de l'homme, comme tu es em

ployée ! O travaux , que votre objet est peu » digne d'une ame immortelle ! Que de fatigues, de sueurs pour

des folies ! Les discours sur » le ciel nous excitent à la vertu , et nous inspiv rent du mépris pour les plaisirs dangereux du » monde. Comment apprendrons - nous à aimer » Dieu , si nous ne parlons jamais de lui ?.... Que » personne ne manque à la conférence » prétexte de vaquer à mes affaires. Il n'y a point » d'affaire qui me touche d'aussi près que le salut » de ceux qui me servent. Ils se sont donnés à » moi, et je remets tout à Dieu , maitre, domes

tique et généralement ce qui est en mon pou» voir. 10.° Je défends à tous mes officiers, sous » les peines les plus sévères , de faire le moindre » tort à qui que ce soit dans ses biens et son hon>> neur, d'opprimer les pauvres, et de ruiner le » prochain, sous prétexte de maintenir mes droits. Je ne veux point m'engraisser de la subsTome IX.

D*

» que

sous

» que

» tance de l'indigent, ni m'enrichir aux dépens de » ce qu'il possède. Des officiers cruellement zélés » pour

les intérêts de leurs maîtres , se damnent » et les damnent avec eux. Comment s'imaginer ✓ que quelques légères aumônes effaceront le » crime des officiers qui déchirent les entrailles » des pauvres, dont les cris montent au ciel pour » demander vengeance ? J'aime mieux aller nu » en paradis , que d'être précipité avec le mauvais » riche en enfer, étant couvert d'or et de pourpre. » On est assez riche quand on a la crainte de » Dieu. Des richesses acquises par l'injustice ou » par l'oppression , sont comme un feu caché >> sous la terre, dont les éruptions renverseront » et consumeront tout. S'il se trouve qu'on ait » enlevé quelque chose au prochain , je veux » qu'on lui rende quatre fois autant. Je prétends

l'on répare tous les torts qui ont été faits » à mon occasion. Un homme dont les trésors » sont dans le ciel, pourroit-il être passionné » pour ceux de la terre ? Je suis sorti nu du, » sein de ma mère, bientôt je rentrerai nu dans le

sein de la terre notre mére commune. Seroit-il » possible que pour un moment de vie que je » passe entre ces deux tombeaux , je voulusse o' hasarder mon salut éternel ? Pour agir de la » sorte, il faudroit que j'eusse perdu l'usage de » ma raison, que je ne connusse pas ce que c'est » que la vertu, et que j'eusse renoncé à la foi.» L'exemple d'Elzéar donnoit beaucoup de force au règlement dont nous venons de parler. Il avoit particulièrement soin de maintenir la paix et la charité dans sa maison.

Delphine entroit dans toutes les vues de son mari , et avoit pour lui l'obéissance la plus parfaite. Rien n'altéra jamais l'union qui étoit entre eux. La pieuse comtesse savoit que les pratiques de reli

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