Images de page
PDF
ePub

gion propres à une femme mariée different de celles d'une personne religieuse, et que la première ne doit point séparer la vie active de la vie contemplative. Elle distribuoit tellement ses momens, qu'elle satisfaisoit également à tous ses devoirs. On admiroit l'attention avec laquelle elle veilloit sur tous ses domestiques, et les soins qu'elle se donnoit pour entretenir la crainte de Dieu et l'amour de la vertu , ainsi que pour bannir tout ce qui auroit été capable de troubler la paix. Tous ceux qui étoient attachés à son service, l'honoroient comme leur mère, et elle les aimoit comme ses enfans. Sa conduite prouvoit la vérité de cette maxime, que les maîtres vertueux font les bons domestiques, et que les familles des Saints sont des familles de Dieu. Elle avoit avec elle une sæur nommée Alasie , qui entroit en partage de ses exercices et de ses bonnes cuvres. H sembloit qu'il suffisoit de demeurer dans la maison d'Elzéar, pour se sentir animé de l'esprit de piété, tant est puissante l'influence qu'ont d'ordinaire les bons exemples des maîtres et des maitresses.

La charité envers les pauvres étant la porte par laquelle les riches doivent entrer dans le ciel, Elzéar visitoit souvent les hôpitaux, ceux sur-tout qui renfermoient les lépreux ; il baisoit les ulcères des malades, et les pansoit de ses propres mains. Chaque jour il lavoit les pieds à douze pauvres , et les servoit fréquemment à table. Tous ceux qui étoient dans le besoin trouvoient un père en lui ; il avoit des magasins remplis de différentes provisions pour les assister. Quelqu'un lui demandant un jour d'où lui venoit cette tendresse pour les pauvres, il répondit : « C'est que le sein des pauvres est le » trésor de Jésus-Christ. Comment, disoit-il sou

» vent , pouvons - nous demander à Dieu son » royaume,

si nous lui refusons un verre d'eau ? » Comment pouvons-nous le prier de nous accor» der sa grâce, si nous lui refusons ce qui est à » lui ? Ne nous fait-il pas trop d'honneur de dai» gner recevoir quelque chose de notre part ? » Dans un temps de cherté qui arriva en 1310, ses aumônes furent extraordinaires.

Après la mort de son père, il se vit obligé de passer dans le royaume de Naples pour prendre possession du comté d'Arian ; mais le peuple, qui favorisoit la maison d'Aragon contre les Français, refusa de le reconnoître. Il n'opposa aux rebelles, pendant trois ans, que la douceur et la patience malgré les raisons qu'alléguoient ses amis pour l'engager à se faire justice. Le prince de Tarente, son parent, lui ayant dit un jour: «Laissez-moi la » commission de châtier les rebelles ; j'en ferai » pendre un certain nombre, et les autres se sou» mettront bientôt. S'il faut être un agneau avec » les bons, on doit être un lion avec les méchans. » Il est nécessaire de punir une pareille inso» lence. Soyez tranquille , et contentez-vous de » prier pour moi ; je saurai tellement réduire s cette canaille , qu'elle ne vous inquiétera plus. » Quoi ! répondit Elzéar, vous voulez que je » commence mon gouvernement par des massa» cres? Je viendrai à bout de

gagner

les rebelles » par de bons offices. Il n'y a pas de gloire à un » lion de mettre en pièces des agneaux; mais ce » qu'il y a de grand , c'est de voir un agneau » triompher d'un lion. J'espère qu'avec le secours » de Dieu, vous verrez bientôt ce miracle. » La prédiction ne tarda

pas
à être vérifiée

par

l'évènement. Ceux d’Arian, honteux de leur révolte, sa soumirent d'eux-mêmes , invitèrent le Saint à pren

» frir

courage , mais

dre possession du comté, l'aimèrent et l'honorèrent toujours depuis comme leur père. Elzéar fit connoitre lui-même le motif de cette patience admirable avec laquelle il souffroit les injures et les affronts. «Quand je reçois quelque affront, disoit» il, ou que je sens quelque mouvement d'impa» tience s'élever dans mon cour, je tourne ► toutes mes pensées vers Jésus crucifié, et je me » dis à moi-même: Puis-je comparer ce que je » souffre avec ce que Jésus-Christ a daigné soufpour moi? » "Ce n'étoit donc point par

défaut de

par grandeur d'ame, et par une générosité vraiment chrétienne, qu'il agissoit de la sorte. Rapportons un autre exemple de son zèle à pardonner à ses ennemis. En parcourant différens papiers , il trouva des lettres d'un officier qui servoit sous lui. Elles étoient adressées à son père. Elzéar y étoit traité de la manière la plus indigne. L'officier tâchoit d'y persuader au père de déshériter son fils, sous prétexte qu'il étoit plus propre à faire un moine qu’un guerrier. Delphine ne pouvant retenir son indignation , dit à son mari qu'il ne devoit point souffrir impunément une parerile conduite de la part d'un homme qui cachoit la noirceur de son ame sous des dehors affectés d'attachement : mais il lui répondit que Jésus-Christ défend la vengeance ; qu'il commande de pardonner les injures; qu'il veut qu'on oppose la charité à la haine, et conséquemment que son dessein étoit de brûler les lettres dont il s'agit, et de n'en faire jamais aucun usage.

Il brûla également dans d'autres circonstances des informations qu'on lui avoit données touchant certaines injures qu'il avoit reçues , afin d'épargner aux coupables la confusion de savoir qu'il étoit instruit de ce qui s'étoit passé.

Il prit de sages mesures pour

bien faire administrer la justice dans le comté d'Arian : les officiers coupables de malversation étoient rigoureusement punis. Lorsque les malfaiteurs étoient condamnés à mort, il alloit les visiter, et il réussit plus d'une fois à faire entrer dans de vifs sentimens de pénitence tous ceux qui avoient été sourds aux exhortations des prêtres chargés de les disposer à mourir chrétiennement. Quand leurs biens avoient été confisqués, il les rendoit secrètement à leurs femmes et à leurs enfans. Dans une lettre qu'il écrivoit d'Italie à sainte Delphine, il lui disoit :

« Vous désirez apprendre souvent de mes nouvelles. Allez souvent visiter » Jésus-Christ dans le saint Sacrement. Entrez » en esprit dans son cæur sacré. Vous savez que » c'est là ma demeure ordinaire ; vous êtes sûre >> de m'y trouver toujours. »

Elzéar, après avoir été retenu cinq ans en Italie, obtint du roi Robert, frère de saint Louis, évêque de Toulouse , la permission de retourner en Provence. Il fut reçu à Ansois avec la plus grande joie. Peu de temps après, il fit solennellement le vœu de chasteté absolue avec sainte Delphine. La conduite de l'un et de l'autre offroit le spectacle le plus édifiant. Ils vivoient dans la retraite au milieu des grandeurs humaines; ils savoient allier la contemplation aux embarras du monde ; ils trouvoient dans l'union conjugale des motifs de s'exciter mutuellement à la piété et à la pratique des bonnes auvres. Cette sainte émulation dans le service de Dieu leur faisoit goûter une joie pure, une tranquillité parfaite, et des consolations ineffables. Le jour même où ils firent væu de chasteté, ils entrèrent dans le tiers-ordre de saint François. Les personnes reçues dans cet

ordre s'engageoient à porter une partie de l'habit des Franciscains sous leurs vêtemens ordinaires, et à réciter certaines prières tous les jours , sans toutefois que ces différentes pratiques obligeassent sous peine de péché.

Elzéar, deux ans après son retour en Provence, fut rappelé en Italie par le Roi Robert. Ce prince le créa chevalier d'honneur , titre dont il savoit qu'il s'étoit rendu digne par des actions qui annonçoient en lui autant de sagesse que de bravoure à la guerre. Le Saint , suivant la coutume qui s'observoit alors, passa la nuit en prières dans l'église pour se préparer à la cérémonie de sa réception. Il se confessa , et communia le lendemain matin (c). Le roi ne put retenir ses larmes à la vue du recueillement et de la piété qu'il faisoit paroître. Toute la cour fut également édifiée de voir un jeune seigneur réunir les plus grandes qualités aux plus éminentes vertus du christianisme.

Robert , qui prenoit le plus vif intérêt à l'éducation de Charles son fils, duc de Calabre, crut que personne n'étoit plus propre qu'Elzéar à seconder ses vues ; il le choisit donc pour être gouverneur du jeune prince, qui avoit d'heureuses dispositions, mais qui étoit d'un caractère fier et intraitable. Elzéar dissimula d'abord les défauts de son élève, pensant qu'il devoit s'appliquer d'abord à bien connoître la trempe de son ame, et à gagner sa confiance. Lorsque le temps fut arrivé, il l'avertit avec douceur de ce qu'il y avoit en lui de défectueux, et lui fit sentir l'obligation où il étoit d'acquérir les vertus

(a) Cette pieuse préparation avoit lieu non-seulemeot pour la réception des chevaliers ; mais encore lorsqu'on s'enrôloit dans les armées. Voyez Ingulphe , Hist. de Croyland.

« PrécédentContinuer »