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» vrez pas jusqu'à la fin du jour : pensez tous les soirs, que peut» être vous ne verrez pas le lendemain matin. Faites chacune de » vos actions, comme si elle était la dernière de votre vie, c'est-à» dire avec toute la ferveur et tout l'esprit de piété dont vous êtes

capable. Veillez sans cesse contre les tentations, et résistez cou• rageusement aux efforts du démon; cét ennemi est bien faible

quand on sait le désarmer. Il redoute le jeûne, la prière, l'humi» lité et les bonnes oeuvres : quoique je parle contre lui, il n'a pas » la force de me fermer la bouche. Il ne faut que le signe de la » croix pour dissiper ses prestiges et ses illusions .... Oui, ce signe » de la croix du Sauveur, qui l'a dépouillé de sa puissance, suffit » pour le faire trembler 4. » Le saint fortifiait ces dernières instructions par le récit des divers-assauts qui lui avaient été livrés par le démon. « C'est par la prière, ajoutait-il, que j'ai triomphé de » tous ses piéges. Il me dit un jour, après s'être transformé en ange » de lumière: Antoine, demandez ce que vous voudrez, je suis la

puissance de Dieu. Mais je n'eus pas plus tôt invoqué le nom de Jésus, qu'il disparut. » Le saint avait merveilleusement le don de discerner les esprits. Voici la règle qu'il donnait à ses disciples sur ce sujet. « La vue des bons anges, leur disait-il, n'apporte auo cun trouble; leur présence est douce et tranquille; elle comble » l'âme de joie, et lui inspire de la confiance. Ils font concevoir un » tel amour des choses divines, qu'on voudrait quitter la vie pour » les suivre dans la bienheureuse éternité. Au contraire, l'appari» tion des mauvais anges remplit de trouble. Ils se présentent avec » bruit : ils jettent l'âme dans une confusion de pensées, ou dans » une frayeur qui la déconcerte. Ils dégoûtent de la pratique des » vertus, et rendent l'âme inconstante dans ses résolutions. »

Pendant qu'Antoine était ainsi occupé dans la solitude de sa propre sanctification et de celle de ses disciples, l'Eglise se vit attaquée par Maximin, qui ralluma le feu de la persécution en 311. L'espérance de verser son sang pour Jésus-Christ l'engagea à sortir de son monastère. Il prit la route d'Alexandrie, afin d'aller servir les Chrétiens renfermés dans les prisons, et condamnés à travailler aux mines. Il les engageait tous à rester inébranlables dans la confession de la foi, et cela jusque devant les tribunaux, et dans les lieux où se faisaient les exécutions. Il portait publiquement son habit monastique, sans craindre que le juge le reconnut. Il ne voulut pourtant point imiter l'exemple de ceux qui se livraient eux-mêmes aux tyrans, parce qu'il savait qu'on ne peut

· P. 814.

9 P. 823, edit. Ben. a Cette règle a reçu de justes louanges du cardinal Bona, ct de tous ceux qui ont bien écrit sur le discernement des esprits.

agir ainsi sans une inspiration particulière de Dieu. La persécution ayant cessé l'année suivante, il retourna dans son monastère, résolu d'y vivre plus que jamais dans une entière séparation du monde. Ce fut ce qui le porta à faire murer la porte de sa cellule. Il en sortit néanmoins quelque temps après, et quitta la contrée où étaient ses premiers monastères, que S. Athanase appelle les Monastères de dehors. Ils étaient aux environs de Memphis, d'Arsinoé, de Babylone et d’Aphrodite a. Le nombre des solitaires de ce premier désert de S. Antoine s'accrut prodigieusement; et Rufin, en parlant de S. Sérapion d’Arsinoé, peu après la mort de S. Antoine, dit qu'il était supérieur de dix mille moines. Il ajoute qu'on ne pouvait presque compter ceux qui habitaient les solitudes de Memphis et de Babylone. De ces solitaires, les uns viraient ensemble et formaient des corps de communauté. Les autres menaient la vie anachorétique dans des cavernes séparées. S. Athanase, qui les visita souvent, n'en parle qu'avec des transports d'admiration. « Il y a, dit-il, des monastères qui sont comme au» tant de temples remplis de personnes dont la vie se passe à » chanter des psaumes, à lire, à prier, à jeûner, à veiller; qui » mettent toutes leurs espérances dans les biens à venir, qui sont » unies par les liens d'une charité admirable, et qui travaillent » moins pour leur propre entretien que pour celui des pauvres. » C'est comme une vaste région absolument séparée du monde, et » dont les heureux habitans n'ont d'autre soin que celui de ► s'exercer dans la justice et la piété. » Tous ces solitaires étaient conduits par le grand S. Antoine, qui ne cessait d'animer leur ferveur par sa vigilance, ses exhortations et ses exemples. Et, quoiqu'il eût établi des supérieurs subalternes, il ne laissa pas de con server toujours sur eux une surintendance générale, même après qu'il eut changé de demeure.

Cependant le saint, après avoir recommandé à Dieu ses disciples, résolut de pénétrer plus avant dans les déserts, afin d'y vivre plus éloigné du commerce des hommes, et, pour ainsi dire, seul avec Dieu seul. Par là il se préservait encore de la tentation de la vanité, qu'il craignait extrêmement. Il se détermina donc à se retirer dans un lieu de la haute Egypte, où il n'y avait que des hommes sauvages. Etant arrivé sur le bord du Nil, il s'arrêta dans un lieu commode, attendant qu'il passât un bateau sur lequel il pût remonter le fleuve vers le sud. Mais, par une inspiration particulière de Dieu, il changea de dessein; et, au lieu de s'avancer

a C'est-à dire dans les déserts situés autour de la montagne où était le vieux château qu'il avait habité, et d'où il était sorti pour fonder et gouverner ccs monastères.

vers le sud, il se joignit à quelques marchands arabes qui allaient vers la mer Rouge, du côté de l'orient. Enfin, ayant marché trois jours et trois nuits, porté apparemment sur un chameau, il gagna le lieu où le ciel voulait qu'il fixât sa demeure pour le reste de ses jours. C'était le mont Colzin, qu'on a depuis nommé le mont SaintAntoine, et qui n'est qu'à une journée de la mer Rouge. Au bas est un ruisseau sur le bord duquel on voit un grand nombre de palmiers, qui contribuent beaucoup à rendre ce lieu cornmode et agréable. Cette montagne était si haute et si escarpée, qu'on ne pouvait la regarder sans frayeur : on la découvrait du Nil

, quoiqu'il y eût trente milles, ou douze a lieues, à l'endroit où elle en était le plus proche. S. Antoine s'arrêta au pied de cette montagne, et fixa sa demeure dans une cellule si étroite, qu'elle ne contenait en carré qu'autant d'espace qu'un homme en peut occuper en s'étendant. Il y avait deux autres cellules toutes semblables, taillées dans le roc, sur le sommet de la montagne, où l'on ne montait qu'avec bien de la difficulté, par un petit sentier fait en forme de limaçon. Le saint se retirait dans une de celles-ci, lorsqu'il voulait se dérober à la presse, car il ne put rester long-temps inconnu. Ses disciples le découvrirent à la fin, après beaucoup de recherches, et se chargèrent du soin de lui procurer du pain; mais il voulut leur épargner cette peine. Il les pria donc de lui apporter une bêche, une cognée, et un peu de blé qu'il sema, et qui lui rapporta suffisamment de quoi se nourrir. Sa joie fut extrême quand il vit qu'il n'était plus à charge à personne.

Quelque désir qu'il eût de vivre dans la retraite, il ne put résister aux instances qu'on lui fit d'aller visiter ses premiers monastères. Il y fut reçu avec les démonstrations de la joie la plus vive. Ses discours inspirèrent à ses disciples une nouvelle ardeur de croître en vertu et en sainteté. Ce fut dans ce même

voyage qu'il visita sa soeur, supérieure d'une communauté de vierges, qu'elle édifiait par l'exemple de toutes les vertus. Après avoir satisfait à ce devoir de charité, il reprit la route de sa montagne,

@ S. Antoine passa les demières années de sa vie, et mourut sur sa montagne. Il est dit dans la vie de S. Hilarion, qu'un diacre d’Aphrodite, nommé Baisan, louait des chameaux à tous ceux qui avaient envie de visiter notre saint, et qu'il y avait trois journées de chemin à faire pour gagner sa montagne; encore fallait-il que ces animaux allassent fort vite. Le monastère de Saint-Antoine, fondé sur cette montagne, a toujours été célèbre depuis par un grand nombré de pélerinages. ( Voyez les Commentaires de Kocher sur les Fastes des Abyssins, dans le journal de Berne, an. 1761, tom. 1, p. 160 et 169.) On voit encore, un peu au-dessus de l'ancienne ville d'Aphrodite, sur le bord du Nil, un monastère dont S. Antoine est patron. On l'appelle dans le pays der Dlar Antonious el buhr, c'est-à-dire le monastère de Saint-Antoine sur le fleuve. Voyez Pocock, p. 70, avec la carte qu'il a mise à la tête de cette partie de ses voyages, ibid. p. 128; Granger, Relation du voyage, etc. p. 107; Nouveaux mém, des missions tom. 5, p. 136; Maillet, Descript, de l'Egypte, p. 320, etc.

Les solitaires et les personnes affligées venaient de toutes parts le consulter. Il donnait aux uns des avis salutaires, et obtenait par ses prières des miracles du ciel en faveur des autres. Nous apprenons de S. Athanase, qu'il guérit un nommé Fronton, de la famille de l'empereur, d'une maladie si extraordinaire, qu'il se coupait la langue avec les dents. Il rendit la santé à une fille paralytique et à plusieurs autres malades. Si quelquefois Dieu n'accordait point à ses prières la guérison des malades, il se soumettait à la volonté du ciel, et exhortait fortement les autres à faire la même chose. Souvent il les envoyait à d'autres solitaires, afin qu'ils obtinssent par leurs prières ce qui avait été refusé aux siennes. « Je leur suis bien inférieur en mérite, disait-il, et je m'étonne

qu'on vienne me trouver, tandis qu'on pourrait s'adresser à

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Le lieu de la retraite du saint ayant été découvert, comme nous l'avons dît, plusieurs de ses disciples se rendirent auprès de lui; mais ils ne purent, malgré l'envie qu'ils en avaient, obtenir de lui la permission de s'établir sur sa montagne. Ils bâtirent donc, avec son consentement et par son avis, le monastère de Pispir ou Pispiri a. Ce monastère, peu éloigné du Nil, et peut-être sur le bord de ce fleuve, était du côté de l'orient, et à douze lieues de la montagne du saint. Macaire et Amathas y demeurèrent jusqu'au temps où ils restèrent auprès du saint pour le servir dans son extrême vieillesse. Il s'y forma une communauté aussi nombreuse que

dans les déserts d'au-delà le Nil. On dit qu'après la mort du saint paa triarche, Macaire y eut sous sa conduite jusqu'à cinq mille moines. Dans la suite, Amathas et Pitirion gouvernèrent aussi un grand nombre de moines qui habitaient dans des cavernes, sur la montagne même du saint. Il y avait beaucoup de ces cavernes, à cause de la quantité de pierres qu’on avait tirees pour construire. les pyramides d'Égypte

s. Antoine était trop éloigné de ses premiers disciples pour les visiter souvent; mais il ne négligeait pas pour cela leurs besoins. spirituels. Outre les instructions particulières qu'il donnait à ceux qui venaient quelquefois le trouver, il leur écrivait encore, comme. nous l'apprenons de S. Jérôme. Quant au monastère de Pispir, qui était plus près, il y allait fréquemment. Ce fut là qu'il confondit les philosophes et les sophistes qui voulurent disputer avec

a Quelques-uns appellent S. Antoine fondateur du monastère de Pispir; tres donnent ce titre à Macaire, son disciple, qui en eut la conduite. Pispir était situé sur le bord du Nil, dans la Thébaïde. Pallade, Laus. c. 63, le met à trenteOrqueia de la montagne de Saint-Antoine. Les critiques sont partagés sur les mesures appelées en grec semeia. Les uns les entendent des milles romains ; les autres, des schæncs égyptiens, dont chacun était de trente stades. Pispir devait. étre fort éloigné des premiers monastères de S. Antoine. Voyez Kocher, loc. cit.

d'au

lui. C'était là aussi qu'il instruisait les étrangers, surtout les grands, qui ne pouvaient avec leur suite gagner le haut de la montagne. Macaire, son disciple, chargé de recevoir les étrangers, l'informait de ce dont voulaient lui parler ceux qui demandaient à l'entretenir. Ils étaient convenus entre eux d'appeler Egyptiens les personnes du monde, et Jérosolymitains celles qui faisaient profession d'une rare piété. Ainsi, lorsque Macaire disait à son maître que les Jérosolymitains étaient venus pour le visiter, il s'asseyait avec eux, et leur parlait des choses de Dieu. S'il lui disait au contraire que c'étaient des Egyptiens, il se contentait de leur faire une petite exhortation, après laquelle Macaire les entretenait et leur préparait des lentilles. Dieu lui ayant un jour fait voir toute la surface de la terre tellement couverte de piéges, qu'il était presque impossible de faire un pas sans y tomber, il s'écria tout tremblant : « Qui pourra done, Seigneur, éviter le danger ? » Une voix lui répondit aussitôt : « Ce sera l'homme vraiment humble '. » Antoine était assurément dans le cas de ne rien craindre; car il se regardait toujours comme le dernier des hommes et comme le rebut du monde. Il écoutait et suivait les avis qui lui étaient donnés par toutes sortes de personnes. Ses leçons sur l'humilité étaient aussi admirables que son exemple. Il disait à son disciple : « Lors» que vous gardez le silence, ne vous imaginez pas pour cela » faire un acte de vertu; mais reconnaissez plutôt que vous n'

n'êtes pas digne de parler. »

Antoine avait auprès de sa cellule un petit jardin qu'il cultivait de ses propres mains. Il en tirait de quoi procurer quelques rafraîchissemens aux personnes qui, pour arriver jusqu'à lui, étaient obligées de traverser avec beaucoup de fatigues un vaste désert. La culture de son jardin n'était pas le seul travail auquel il s'occupait; il faisait encore des nattes. Un jour qu'il s'affligeait de ne pouvoir se livrer. avec une continuité soutenue au saint exercice de la contemplation, il eut la vision suivante: Un ange lui apparut; cet esprit céleste se mit à faire une natte avec des feuilles de palmier, et il quittait de temps en temps son ouvrage pour s'entretenir avec Dieu dans l'oraison. Après avoir ainsi entremêlé plusieurs fois le travail et la prière, il dit au saint : « Faistes la même chose, et vous serez sauvé %. » Antoine n'omit jamais cette pratique; et il tint toujours son cœur uni à Dieu pendant que ses mains travaillaient. Qu'on juge de la ferveur de ses prières et de la sublimité de sa contemplation par ces traits. [1 se levait à minuit, priait à genoux, les mains levées au ciel, jus

Rosweide, 1.3,, c. 129; Cotel. etc. * S. Nil, ep. 24 ; Cotel. A pophth. Patr. p.340; Rosweide, l. 3, c. 105; l. 5, c. 7.

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