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» sentiment. Qu'il me soit permis de vous proposer l'exemple de > Constantin le Grand. Des courtisans flatteurs l'animant à se » venger de quelques séditieux qui avaient défiguré ses statues à » coups de pierres, il porta la main à son visage, puis dit, en sou

riant, qu'il ne se sentait pas blessé. Tout le monde parle encore » de ce trait, qui fait plus d'honneur à la mémoire de ce prince, que

la fondation de tant de villes et la conquête de tant' de ► pays.

Rappelez-vous, seigneur, les admirables paroles que vous » fîtes entendre à Pâque, en ordonnant que

l'on ouvrît les prisons » pour mettre les criminels en liberté. Plút à Dieu, dîtes-vous alors, » que je pusse également ouvrir les tombeaux, et rendre la vie aux » morts! Le temps d'accomplir ce beau souhait est arrivé. Ressus» citez les habitans d'Antioche, qui ne vivent plus. Vous le pou» vez faire sans peine, et il ne vous en coûtera qu'une parole. Lais» sez agir votre clémence, et Antioche sera comptée encore parmi » les villes vivantes. Elle vous devra infiniment plus qu'à son fon» dateur. A sa naissance elle était fort peu considérable; vous la » relèverez dans un temps où elle est très-florissante, et où elle ren» ferme dans son sein une multitude innombrable d'habitans. Il y v aura plus de gloire à lui pardonner aujourd'hui, qu'il n'y en au» rait eu à la préserver des incursions des barı ares. Considérez » encore, seigneur, qu'il s'agit principalement ici de la gloire du » christianisine même. Les Juifs, les païens, les nations barbares ont » les yeux fixés sur vous, et attendent avec impatience l'arrêt que » vous allez prononcer. S'il est dicté par la clémence, ils seront frappés d'admiration ; ils rendront gloire au Dieu qui apaise l'in

dignation de ceux qui ne reconnaissent point de maître sur la v terre, et qui transforme les hommes en anges; ils embrasseront » une religion qui enseigne une morale si sublime. On ne man» quera pas de vous dire que l'impunité d'Antioche serait » d'une dangereuse conséquence, et qu'elle ne servirait qu'à en » tretenir l'esprit de révolte dans les autres villes. Cette crainte serait raisonnable, si vous ne pardonniez, seigneur, que par im•

puissance de punir. Mais non, l'acte de clémence que vous exer» cerez ne vous dépouillera point de votre pouvoir, il ne fera que » vous acquérir de nouveaux droits sur les cæurs de vos sujets; » et, loin d'enhardir à la rebellion, il sera un moyen efficace de » la prévenir. Il touchera plus vos peuples que des largesses im» menses, que des exploits éclatans; il les portera surtout à adres» ser au ciel de ferventes prières pour la conservation de votre

auguste personne et pour la prospérité de votre empire. Au | plaisir délicat de conquérir les cours, ajoutez la récompense

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»

» vous,

» que Dieu vous prépare. Un maître peut aisément punir; mais il » est rare qu'il pardonne.

» De quelle gloire ne vous couvrirez-vous pas, seigneur, si vous » vous laissez fléchir par les prières d'un vieillard revêtu du sacer» doce! Quelle haute idée l'univers n'aura-t-il pas de votre piété, lorsqu'il apprendra que, vous élevant au-dessus de l'indignité personnelle du ministre, vous n'avez vu en lui que l'autorité du » maître qui l'envoyait! Il est vrai que les habitans d'Antioche » m'ont député vers vous pour tâcher d'obtenir une grâce dont ils » se jugent tout-à-fait indignes; mais je viens encore de la

part

du > souverain Seigneur des anges et des hommes, pour vous déclarer » en son nom que si vous pardonnez les fautes commises contre

il vous pardonnera celles dont vous vous êtes rendu coupable envers lui : rappelez-vous ce dernier jour où nous de» vons tous rendre compte de nos actions, et pensez qu'il est au

jourd'hui en votre pouvoir de vous assurer un jugement favo» rable de la part de Jésus-Christ. En un mot, vous allez prononcer » votre propre sentence. Bien différens des autres députés qui pa» raissent devant vous avec de riches présens, je n'y parais, moi,

qu'avec la loi de Dieu, et que pour vous exhorter à imiter l'exemple qui vous a été donné par le Sauveur expirant sur la croix. » Flavien dit à l'empereur, en finissant, qu'il n'aurait jamais le courage de retourner à Antioche, s'il refusait de rendre ses bonnes grâces à cette ville.

Théodose, que ce discours avait attendri jusqu'aux larmes, ne répondit que ce peu de mots : «Si Jésus-Christ, notre souverain Sei* gneur, a pardonné à ses bourreaux, et a même prié pour eux;

dois-je balancer de pardonner à ceux qui m'ont offensé, moi qui » ne suis qu'un homme mortel comme eux, et serviteur du même » maîtr ? » Le patriarche s'étant jeté à ses pieds, pour lui marquer plus sensiblement la vivacité de sa reconnaissance, lui proposa de célébrer avec lui la fête de Pâque à Constantinople; mais l'empereur ne voulut point y consentir. « Partez, mon père, lui dit-il,

allez consoler votre peuple en lui portant les assurances du par» don que je lui accorde. » Flavien ne pensa donc plus qu'à retourner sans son diocèse. Il se fit cependant devancer par un courrier, auqu:l il remit les lettres de grâce qu'il avait obtenues de l'empereur, ein d'accélérer, autant qu'il serait en lui, la joie de son troupeau. Son arrivée suivit de près celle du courrier, et il eut la consolation de célébrer la fête de Pâque à Antioche. Les habitans de cette ville se livrèrent, à l'occasion de son retour, aux transports de la pius vive allégresse. Flavien, dans une circonstance aussi extraordinaire, ne perdit rien de son humilité et de sa modestie

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ordinaires; il attribuait à Dieu seul le changement de Théodose, et toute la gloire du succès de son entreprise.

Notre saint, pendant l'absence de son évêque, fut chargé du soin d'instruire le peuple. Il tâchait de relever son courage

abattu par le désespoir; mais en même temps il l'exhortait à se rendre Dieu propice par de dignes fruits de pénitence, et par la pratique de toutes sortes de bonnes oeuvres '. Après le retour de Flavien, il continua toujours ses travaux évangéliques avec autant de zèle que

de succès. Il était l'ornement et les délices d'Antioche et de tout l'Orient; car sa réputation avait pénétré jusqu'aux extrémités de l'Empire?. Mais Dieu, pour la gloire de son nom, le plaça sur un nouveau théâtre, où il préparait à sa vertu d'autres épreuves et d'autres couronnes.

Le siége de Constantinople étant devenu vacant par la mort de Nectaire, en 397, l'empereur Arcade résolut d'y élever notre saint. Il avait été instruit de son rare mérite par l'eunuque Eutrope, son chambellan. Il manda donc au comte d'Orient de se rendre maître de

saperso nne par quelque stratagème, afin de le faire conduire ensuite à Constantinople. Rien n'était plus sage que cette précaution; car les habitans d'Antioche auraient tâché de faire échouer. les desseins de l'empereur, s'ils les eussent connus, et en auraient rendu l'exécution très difficile. Le comte, étant arrivé à Antioche, ne s'occupa plus qu'à trouver le moyen de réussir dans la commission dont il était chargé. Enfin il crut, tout bien examiné, qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre que d'attirer le saint hors de la ville. Il lui dit donc qu'il serait bien aise de visiter avec lui les tombeaux des inartyrs, qui étaient hors de l'enceinte d'Antioche. Jean, qui ne se défiait de rien, consentit volontiers à accompagner le comte, d'autant plus que la religion paraissait entrer uniquement dans son désir. Mais il ne fut pas long-temps à s'apercevoir qu'on lui avait tendu un piége. Effectivement, le comte se saisit de sa personne, et le remit entre les mains d'un officier, qui le conduisit sur-le-champ à Constantinople. Le choix d'Arcade ne déplut qu'à Théophile, patriarche d'Alexandrie, parce que ce prélat voulait donner à Nectaire un autre successeur que Jean. Irrité de n'avoir pu réussir dans ses desseins, il eut recours aux voies détournées, et employa mille pratiques sourdes pour traverser la promotion canonique de notre saint. Mais ses intrigues furent à la fin découvertes, et sur la menace qu'on lui fit de porter à un concile les accusations formées contre lui, il cessa de cabaler, et sacra Jean le 26 février 398 3.

. Voyez les homélies au peuple d'An % Sozom, l. 8, c. 2, etc. tioche, et surtout la vingt-unième, ; Socrat. c. 2; voyez Stilting, $ 35, tom. 2, p. 217.

p. 511.

Notre saint commença son épiscopat par régler sa propre maison. Il retrancha les grandes dépenses que ses prédécesseurs avaient crues nécessaires au soutien de leur dignité, ne voyant en elles qu'une fastueuse superfluité qui ne convenait point à un successeur des apôtres. Les fonds que ces dépenses absorbaient, il les appliqua au soulagement des pauvres, et surtout des malades. Il fonda et entretint plusieurs hôpitaux dont le gouvernement fut confié à de saints prêtres. Le choix des différens officiers de ces maisons devint encore l'objet de ses soins; jamais il ne tombait que sur des personnes recommandables par leur prudence, leur vertu et leur charité. Le saint archevêque travailla ensuite à la réformation de son clergé. Il vint à bout de cet important ouvrage par des exhortations aussi tendres que solides, et en prescrivant des règles de conduite dont la fin était de faire mener à ses clercs une vie sainte et édifiante. Comment n'aurait-il pas réussi, puisqu'il pratiquait le premier ce qu'il recommandait aux autres ? A la vérité, quelques hommes indisciplinés, qui ne voulaient point entendre parler de réforme, voulurent le traverser; mais ils n'eurent point assez d'autorité pour empêcher le bien général. Jean, après avoir renouvelé la face de son clergé, chercha le moyen de remédier aux abus qui s'étaient glissés parmi les simples fidèles. Celui de ces abus qui excita principalement son indignation fut l'immodestie des femmes dans leurs parures. Quelques-unes d'entre elles paraissaient avoir oublié que les habillemens furent destinés, dans leur origine, à couvrir l'ignominie du péché; et qu'ainsi c'est renverser l'ordre, que de faire servir à une vanité criminelle ce qui devrait être pour nous un motif de pénitence, de confusion et de larmes. Le saint s'éleva hautement contre ce désordre, et en parla avec tant de force, que plusieurs dames, touchées de ses discours, se convertirent et renoncèrent absolument à l'usage de la pourpre, de la soie et des diamans. Autre scandale, encore plus intolérable que le premier. Quelques femmes osaient se montrer en public avec des nudités indécentes, ou si elles se servaient de voiles, ils étaient si transparens, qu'ils devenaient une amorce pour les yeux lascifs. Notre saint leur représenta vivement l'énormité de leur péché, et ne craignit pas d'assurer qu'elles étaient en un sens plus coupables que les femmes prostituées. « Car enfin,

disait-il, celles-ci ne séduisent par leurs funestes attraits que » dans l'enceinte de leurs maisons. Mais vous, vous allez tendre » des piéges à l'innocence dans les places publiques. Vous me ré

pondrez peut-être que vous n'avez jamais invité personne à pé » cher. Je veux que vous ne l'ayez jamais fait par vos discours; » mais votre voix n'eût-elle pas été mille fois moins dangereuse

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que ne l'ont été vos parures et vos indécences ? Prétendriez-vous » donc être innocentes en faisant pécher les autres dans leur

cæur? Vous tirez, vous aiguisez le fer meurtrier, vous portez le • coup qui fait à l'âme une blessure mortelle '. Dites-moi qui le • monde condamne, qui les juges punissent? Est-ce celui qui avale i le poison ou ceux qui le préparent et le présentent? Vous avez

préparé la coupe fatale, vous avez présenté le breuvage de » mort. Je vois même dans votre crime un degré d'énormité qui

ne se trouve point dans celui des empoisonneurs; ils ne donnent » la mort qu'aux corps, et vous la donnez à l'âme, ce qui est infi» niment plus énorme. Encore si les malheureux que vous séduisez » étaient vos ennemis; si vous aviez reçu d'eux quelque injure; si

quelque raison vous rendait une telle conduite nécessaire ; mais » non, vous ne cherchez qu'à satisfaire un orgueil insensé, une » vanité pitoyable. Vous vous faites un jeu de la mort spirituelle » des âmes. » De toutes ces vérités, le saint docteur concluait qu'on. ne doit point écouter ces femmes mondaines qui prétendent se justifier en alléguant pour raison qu'elles ne pensent point au mal. Il eut la consolation d'abolir les scandales dont nous venons de parler, ainsi que plusieurs autres. Il bannit de Constantinople les juremens, comme il les avait autrefois bannis d'Antioche. Il convertit une multitude innombrable de païens et d'hérétiques ? Il ramena au devoir les pécheurs les plus endurcis dans le crime; mais sa bonté pour eux devint l'objet de l'injuste censure des Novatiens, qui faisaient profession d'un rigorisme outré; il n'en continua pas moins de les exhorter à la pénitence avec la tendresse du plus compatissant des pères. Il avait coutume de s'écrier, en leur adressant la parole : « Fussiez-vous tombés mille fois dans le » péché, venez à moi, et vous serez guéris .. » Au reste, quand il s'agissait de maintenir la discipline, il était ferme et inébranlable, évitant toutefois l'aigreur et la dureté. Il serait difficile d'exprimer le fruit merveilleux que produisaient ses discours parmi le peuple. Nous allons en citer un exemple.

Le mercredi de la semaine sainte de l'an 399, il survint un orage si violent, qu'on avait tout lieu de craindre la perte entière des fruits de la province. Le peuple consterné implora le secours du ciel. L'archevêque indiqua des prières publiques, et alla processionnellement avec son troupeau à l'église des Apôtres, afin d'obtenir la délivrance du fléau par l'intercession de S. Pierre, de S. André a, de S. Paul et de S. Timothée. L'orage se calma, mais

L. quod regular. fem. t. 1, p. 250. *S. Chrys. Serm. contra lud. et spect. Stilting, $ 41, p. 526.

tom. 6, p. 272. s Phot. Cod. 59; Socrat. l. 6, c. 21; Stilting , 540, p. 523.

S. André était regardé comme le fondateur de l'église de Byzance , appelés depuis Constantinople.

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