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» m'avez donné un parfait amour pour vous, et de ce que vous - permettez que je sois lié de chaînes, comme Paul votre apôtre. » En achevant ces paroles, il mit lui-même ses chaînes, puis il pria pour son église, et la recommanda a Dieu avec larmes. Il se livra ensuite aux soldats chargés de le conduire à Rome.

Etant arrivé à Séleucie, il s'embarqua sur un vaisseau qui aevait longer les côtes de l'Asie-Mineure; cependant on choisit une autre routé, qui alongeait de beaucoup le voyage, et l'on n'en sait

pas bien la raison : peut-être voulait-on montrer le saint en plus de lieux, afin que la connaissance du supplice qu'on lui destinait effrayât les Chrétiens, et tous ceux qui auraient envie de le devenir. Quoi qu'il en soit, cette longue navigation fut permise par la Providence, pour que la vue d'Ignace servît à consoler et à édifier plusieurs églises. Notre saint fut accompagné, depuis la Syrie jusqu'à Rome, par Philon, diacre, et Agathopode, que l'on croit être les auteurs des Actes de son martyre. Il y eut encore d'autres Chrétiens d'Antioche qui le devancèrent, et l'allèrent attendre à Rome. Ignace était gardé nuit et jour, sur terre comme sur mer, par dix soldats, auxquels il donna le titre de léopards, à cause de leur cruauté, et parce que sa patience et sa douceur ne faisaient que les aigrir de plus en plus.

Quoique le saint martyr fût observé de près par ses gardes, il ne laissait pas de trouver le moyen de confirmer dans la foi les églises des villes par où il passait. Dans les instructions qu'il leur donnait, il insistait particulièrement sur la fuite des schismes et des hérésies, et sur la nécessité de s'attacher inviolablement à la tradition des apôtres. S. Chrysostôme ajoute qu'il exhortait encore avec une onction toute divine à mépriser la vie présente, à ne soupirer qu'après les biens futurs, et à ne jamais craindre des maux passagers. Les fidèles dans le voisinage desquels il passait accouraient en foule pour le voir, et pour lui rendre tous les services qui dépendaient d'eux, espérant par là se rendre dignes de participer à la plénitude de sa bénédiction. Les églises d'Asie, non contentes de députer vers lui, par honneur, des évêques et des prêtres, chargèrent encore plusieurs fidèles de l'accompagner le reste du voyage; ce qui faisait dire au saint qu'il avait avec lui plusieurs églises. Tous étaient remplis d'une grande consolation, on voyant Ignace porter l'amour des souffrances au plus haut degré; car les fatigues d'un voyage aussi long que pénible ne faisaient qu'augmenter sa force et son courage.

Notre saint étant arrivé à Smyrne, profita de la liberté qu'on lui donna de descendre du vaisseau , pour aller saluer S. Polycarpe, qui était évêque de cette ville, et qui, comme lui, avait été

» su,

disciple de S. Jean l'Evangéliste. Il l'entretint des choses de Dieu, et lui témoigna combien il se tenait honoré d'être chargé de chaînes pour le nom de Jésus-Christ. Il reçut dans la même ville les députés de diverses églises. Celle d'Ephèse avait envoyé son évêque, nommé Onésime, avec Burrhus, diacre, Crocus, Euplus et Fronton; celle de Magnésie était représentée par Damas, son évêque, Bassus et Apollon, prêtres, et Sotion, diacre; Polype, évêque de Tralles, représentait son église. S. Ignace écrivit de Smyrne qua: tre lettres, qui toutes portent l'empreinte d'un esprit vraiment apostolique. La première est adressée aux Ephésiens. Le saint, après avoir fait l'éloge de l'évêque Onésime et de ceux qui l'avaient accompagné, exhorte les Ephésiens à glorifier Jésus-Christ en toutes choses, et à se soumettre avec docilité à l'évêque et aux prêtres. « Si je vous donne cet avis, continue-t-il, ce n'est pas que * je m'estime quelque chose, car je vous regarde tous comme mes » maîtres. Aussi était-ce de vous que je devais recevoir des instruc» tions; mais la charité dont je brûle pour vous ne m'a pas permis » de garder le silence. » Il revient encore sur la soumission à l'évêque, et recommande fortement la fuite des hérétiques. « J'ai

dit-il, qu'il a passé chez vous des hommes qui tiennent une » mauvaise doctrine, mais vous vous êtes bouché les oreilles pour » ne les pas entendre. Je me réjouis de ce que vous priez sans

pour

les autres hommes. Vous pouvez aussi les instruire » par vos actions. Opposez la douceur à leurs emportemens, l’hu» milité à leur orgueil, la prière à leurs injures et à leurs outrages.» Il dit ensuite, en parlant de Jésus-Christ : « C'est

pour

lui » porte mes chaînes; puissé-je ressusciter avec elles

par

la vertu » de vos prières! Je sais qui je suis, et à qui j'écris : je suis con

damné, vous avez trouvé miséricorde; je suis dans le péril, vous » êtes affermis dans la grâce. » Il insiste sur la nécessité des bonnes cuvres, sans lesquelles la foi ne sert de rien pour le salut. C'était une exhortation indirecte aux Ephésiens, qu'il avait loués plus haut de ce que, par la pureté de leurs motifs, ils rendaient saintes et spirituelles leurs actions, même les plus indifférentes. Ensuite, parlant des erreurs de son temps, il dit que Jésus-Christ, notre Dieu, conçu de Marie du sang de David, et du Saint-Esprit, est né et a voulu être baptisé pour purifier l'eau; et que le démon a ignoré la virginité de Marie, son enfantement, et la mort du Seigneur. Il enseigne plus bas que le pain sacré de l'eucharistie est un antidote assuré contre la mort, et un gage d'immortalité. « Je

donnerais volontiers ma vie pour vous, continue-t-il, et pour » ceux que vous m'avez envoyés. Souvenez-vous de moi. Priez » pour l'église de Syrie, d'où l'on m'emmène à Rome , chargé de

> cesse

que je

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» fers, moi qui suis le dernier de cette église. Je vous salue en

Dieu le Père, et en Jésus-Christ, notre commune espérance. Les adnuirables instructions répandues dans la lettre que nous venons d'analyser se retrouvent encore dans celles que notre saint écrivit aux églises de Magnésie et de Tralles «; et elles, y sont pré

a Lesaint, dans sa lettre aux Magnésiens, leur témoigne, après les avoir salués, la joie que lui causent

leur svi ei leur charité; puis il ajoute : « Etant honoré » d'un nom d'une dignité divine, à cause des chaines que je porte, je publie la » gloire des églises, et je leur souhaite l'union selon la chair et l'esprit de Jésus» Christ, qui est notre éternelle vie, l'union de la foi et de la charité, à laquelle » rien n'est comparable; mais surtout l'union de Jésus-Christ et du Père, qui, en » nous fortifiant contre le prince de ce monde, et en nous faisant triompher de » ses assauts, nous procurera la possession de Dieu. » Il donne de grands éloges à Damas leur évêque, et les exhorte à lui obéir avec une docilité parfaite, malgré sa jeunesse. Il leur met devant les yeux la brièveté de la vie, ainsi que l'in-, certitude du moment de la mort; et il leur rappelle que nous devons porter, non la marque du monde, mais celle de Jésus-Christ, qui est la charité. «Si nous » ne sommes pas disposés, dit-il, à mourir pour imiter sa passion, sa vie n'est » point en nous..... Je vous exhorte à faire toutes choses avec cet esprit de con-, » corde qui vient de Dieu, et à regarder l'évêque comme tenant la place de Dieu » même au milieu de vos assemblées, les prêtres comme représentant le college » des apôtres, et les diacres, qui me sont si chers, comme ceux à qui est confié » le ministère de Jésus-Christ , lequel était avec le Père avant tous les siècles, » et s'est enfin montré au monde en ces derniers temps. Ayez donc tous les » mêmes sentimens, honorez-vous les uns les autres, que personne ne considère » son prochain selon la chair; aimez-vous mutuellement en Jésus-Christ. Comme » le Seigneur n'a rien fait sans le Père, de même ne faites rien sans l'évêque » et les prêtres...... Lorsque vous vous asseinblez, n'ayez qu'une même prière, » uu même esprit, une mème espérance; vivez dans la charité et dans une joie » exempte de reproches.... Venez tous ensemble comme à un seul temple de Dieu, » comme à un seul autel, comme à un seul Jésus-Christ, qui procède d'un seul » Père, qui existe en lui seul, et qui retourne à lui dans l'unité. » Le saint martyr, après avoir précautionné les Magnésiens contre l'erreur de ceux qui tenaient aux pratiques de la loi ancienne, et contre l'hérésie des Docètes, continue ainsi : « J'aurai le bonheur de partager vos mérites, si toutefois j'en suis digne. » Car quoique je sois prisounier pour la foi, je ne mérite pas d'être comparé à » personne d'entre vous qui êtes libres. Je sais que vous n'êtes point corrompus

par l'orgueil, parce que vous avez Jésus-Christ en vous. Et tandis que je vous » donne des louanges, votre modestie en devient plus grande selon qu'il est écrit: » Le juste est lui-même son propre accusateur. Prov. XVIII, 17. » Il revient encore sur la concorde et l'union, ainsi que sur la soumission à l'évêque; puis il continue : « Souvenez-vous de moi dans vos prières, afin que je parvienne à la » possession de mon Dieu. Souvenez-vous aussi de l'église de Syrie (d'Antioche), » dans laquelle je ne mérite pas d'être compté. J'ai besoin de l'union de vos prières » et de votre charité, afin que Dieu daigne arroser cette église par les douces winfluences de la vôtre. »

L'épître aux Trulliens commence ainsi : « Je sais que la pureté de vos senti» mens et l'union de vos cours dans les travaux que vous souffrez, ne sont point » en vous des vertus passagères, mais qu'elles y sont comme naturelles , ainsi » que je l'ai appris de Polybe, votre évêque, qui m'a félicité dans les chaines que je porte pour Jésus-Christ, et qui m'a tellement comblé de consolation, que j'ai w cru voir en lui votre multitude. En recevant par lui le témoignage de la bien» veillance que Dieu vous a inspirée pour moi, je me suis réjoui de vous voir » les imitateurs de ce même Dieu. Etant soumis à l'évêque comme à Jésus-Christ, » vous ne paraissez pas vivre selon l'homme, mais selon Jésus-Christ, qui est » mort pour vous. » Le saint, après les avoir exhortés à respecter les diacres comme les ministres des mystères sacrés, établis par l'ordre du Sauveur, les prêtres comme le sénat de Dieu, l'évêque comme son représentant, ajoute : « Sans cux, on ne doit point parler d'Eglise.... Je sais plusieurs choses en Dieu : » mais je ne mesure à ma faiblesse, de peur que je ne périsse par la vaine gloire. » J'ai plus à craindre présentement que jamais; et je ne dois point écouter ceux ” qui parlent avantageusement de moi, car les louanges qu'ils me donnent » ni’affigent. A la vérité, je désire souffrir; mais je ne sais si j'en suis úigne..... » Qnoique je sois chargé de chaines, que je connaisse les choses célestes, les range,

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il se juge indigne d'être membre. 454 S. IGNACE, ÉVÊQUE, MARTYR. [107 février. sentées toujours avec la même force et la même onction. Un des points sur lesquels le saint martyr insiste le plus, est l'horreur qu’un vrai Chrétien doit avoir du schisme et de l'hérésie. Rien n'est plus touchant que la manière avec laquelle il demande des prières aux fidèles, tant pour lui que pour l'église de Syrie, dont

S. Ignace, qui connaissait tout le pouvoir qu'ont les saints auprès de Dieu, appréhendait que l'on ne demandât et que l'on n'obtînt sa délivrance. Il conjura donc S. Polycarpe et les autres fidèles de réunir leurs prières aux siennes, afin que Dieu lui fît la grâce d'être dévoré par les bêtes, et d'aller ainsi à Jésus-Christ. Ce fut encore dans cette vue qu'il écrivit de Smyrne aux Chrétiens de Rome, qui auraient pu demander sa grâce, et lui ravir la couronne du

martyre, si les bêtes l'épargnaient miraculeusement, comme elles avaient déjà épargné d'autres martyrs. La lettre dont nous parlons, qui est peut-être unique dans son genre, est en même temps l'expression d'un coeur embrasé de la plus ardente charité. Nous la rapporterons presque en entier pour l'édification du lecteur.

« Je crains, dit le saint martyr aux Romains, que votre charité » ne me nuise; car il vous est aisé de faire ce que vous voulez, et » il me sera difficile d'arriver à Dieu si vous m'épargnęz.... Non, ja» mais je n'aurai une si belle occasion d'aller à lui.... Si vous ne

parlez point de moi, je serai réuni à Dieu; mais si vous m'aimez » selon la chair, je retournerai à la course. Vous ne pouvez donc » me donner une plus grande preuve de votre tendresse, que de » me laisser immoler à Dieu, tandis que l'autel est préparé; toute z la grâce que je vous demande, c'est que, formant tous ensemble » un cour uni

par la charité, vous chantiez un cantique d'actions » de grâces à Dieu le Père, de ce que, par les mérites de Jésus» Christ, il a fait passer l'évêque de Syrie d'Orient en Occident, » afin de le transporter de ce monde dans le sein de sa gloire. Vous » n'avez jamais été envieux de personne : vous avez instruit les au» des anges et des principautés, les choses visibles et invisibles, suis-je pour » cela un vrai disciple? Il nous faut encore bien des choses, pour que nous ne »-soyons point séparés de Dieu. Je vous conjure, non pas moi, mais la charité de » Jésus-Christ, de n'user que de la nourriture chrétienne, et de rejeter les fruits » empoisonnés de l'hérésie. Les hérétiques joignent Jésus-Christ à ce qui est » souillé; ils donnent du poison dans une liqueur agréable; et ceux qui en boi» vent avec plaisir y trouvent la mort. Gardez-vous de ces maîtres dangereux. » Le moyen de ne pas vous laisser corrompre, est de rester unis à Dieu, à Jésus» Christ, à l'évêque, et d'être inviolablement attachés à la doctrine des apôtres. » Celui qui est dans l'enceinte de l'autel est pur; mais celui qui est hors de » cette enceinte, c'est-à-dire sans l'évêque, n'est point pur. » Le saint martyr exhorte ensuite les Tralliens à l'union, et il leur demande le secours de leurs prières, tant pour lui que pour son église, dont il ne se croit pas digne d'être iembre. « Puisse mon esprit, dit-il en finissant, vous sanctifier, non-seulement à » présent, mais lorsque je serai en possession de mon Dieu ! »

c'est la solidité de la vertu S. IGNACE, ÉVÊQUE, MARTYR. [1€* février.J. 455 » tres; agissez donc conformément aux instructions que vous avez » données. Obtenez-moi par vos prières la force dont j'ai besoin » au dedans et au dehors, afin que je ne dise pas seulement, mais » que je veuille; que l'on ne me nomme pas seulement chrétien, » mais qu'on me trouve tel.... Car ce qụi fait le chrétien, ce ne ,

gran» deur d'âme dans les épreuves. J'écris aux églises, et leur mande » à toutes que je vais mourir pour Dieu, si vous ne m'en empê» chez. Ne vous laissez donc pas aller à une fausse compassion » pour moi. Souffrez que je sois la pâture des bêtes, afin que je jouisse de Dieu. Je suis le froment de Dieu, et il faut que je sois » moulu par les dents des bêtes, pour devenir un pain tout pur », de Jésus-Christ. Flattez plutôt les bêtes, afin qu'elles soient mon tombeau, et qu'elles ne laissent rien de mon corps, de

peur qu'après ma mort je ne devienne à charge à quelqu'un. Je serai

véțitablement disciple de Jésus-Christ, lorsque le monde ne » verra plus mon corps. Priez le Seigneur pour moi, pour que je sois » une victime digne de Dieu. Je ne vous ordonne pas comme Pierre » et Paul : c'étaient des apôtres, et je ne suis qu'un condamné. Ils » étaient libres, je suis encore esclave; mais si je souffre, je serai » l'affranchi de Jésus-Christ, et il me ressuscitera dans une parfaite » liberté. Dès aujourd'hui j'apprends, dans les chaînes que je porte » pour lui, à ne rien désirer de temporel'ou de vain.

» Dans mon voyage de Syrie à Rome , il me faut combattre nuit et jour contre les bêtes féroces, et sur terre et sur mer, étant » enchaîné avec dix léopards, c'est-à-dire avec dix soldats, que le » bien que je tâche de leur faire rend encore plus méchans; mais » leurs mauvais traitemens m'instruisent de plus en plus, et je ne » suis pas pour cela justifié ! Je soupire après les bêtes qui me sont

préparées. Puissent-elles me mettre en pièces sur-le-champ! Je » les irriterai, afin qu'elles me dévorent promptement, et qu'il » n'en soit pas de moi comme de quelques-uns qu'elles n'ont osé » toucher. Si elles ne le veulent pas, je les y forceraia. Pardonnez» le-moi, je sais ce qui m'est utile; je commence maintenant à » être disciple de Jésus-Christ. Les choses visibles et invisibles, » tout m'est indifférent. Je ne désire que le bonheur d'être réuni á » Jésus-Christ. Oui, pourvu que je jouisse' de Jésus-Christ, je ne » crains ni le feu, ni la croix, ni les bêtes, ni la séparation de mes

mi la division de mes membres, ni la destruction de mon

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1 1 Cor. IV,

4 @ Jl faut supposer dans le saint martyr une inspiration particulière ; autrement il ne pourrait irriter les bêtes contre lui pour s'en faire dévorer.'Les expressions dont il se sert marquent la fermeté de son courage et la vivacité dy uésir qu'il avait d'être réuni à Jésus-Christ.

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