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- par un meurtre. Les réflexions qu'il fit sur cette circonstance lui causèrent de vives inquietudes. Résolu de sien délivrer à quelque prix que ce fût, il consulta S. Guérm, abbé en Catalogne, qui était alors à Venise, sur les moyens qu'il devait prendre pour assurer son salut. I demanda aussi d'avis de S. Marin et de S. Romuald. Les trois serviteurs de Dieu lui conseillèrent d'embrasser - l'état monastique, comme étant le plus propre à un homme qui voulait se dévouer aux pratiques laborieuses de la pénitence. Urseolo les regarda comme les interprètes du ciel, et pensa sérieusement à sa retraite. Il prétexta donc un voyage à la campagne, et partit secrètement pour la Catalogne, avec S. Guérin, S. Marin, S. Romuald, Jean Gradenigo et Jean Morosini, son gendre. Urséolo et Gradenigo prirent l'habit religieux dans le monastère de Saint-Michel de Gusan, dant S. Guérin était abbé. Pour Marin et Romuald, ils se retirèrent dans un désert du voisinage, où ils vécurent en ermites. Plusieurs personnes, attirées par l'éclat de leurs vertus, vinrent les trouver dans leur solitude, et demandèrent à y vivre sous leur conduite. Il se forma

peu

à

peu une communauté dont Romuald fut créé supérieur. Ce saint homme pratiquait le premier ce qu'il recommandait à ses disciples. Il joignait au travail des mains le plus pénible, des jeûnes rigoureux, un parfait recueillement et une prière continuelle. Il avait surtout une ardeur incroyable pour ce dernier exercice; aussi n'y en avait-il point dont il inculquât plus fortement la nécessité. Il était vivement affligé lorsqu'il voyait quelqu'un prier avec tiédeur. « Il

vaudrait mieux, disait-il alors, ne réciter qu'un psaume avec fer-» veur, que d'en réciter cent avec nonchalance. » La sévérité avec laquelle il traitait son propre corps ne l'empêchait pas d'être fort indulgent envers les autres, et surtout envers Urséolo, qui avait quitté le monastère de Cusan pour venir se mettre au nombre de ses disciples b. Morosini se retira aussi dans la communauté de notre saint.

Romuald avait éprouvé de rudes tentations après sa sortie du monde. Elles venaient de l'esprit de ténèbres qui voulait décon.certer ses pieux projets. Tantôt il le sollicitait directement au grime, tantôt il représentait à son imagination les grands. biens qu'il eût possédés dans le siècle, et que sa retraite ferait passer à des parens ingrats. Quelquefois il l'attaquait par le découragement, en lui suggérant qu'il ne pourrait jamais plaire à Dieu; d'autres fois il lui exagérait les difficultés qu'il rencontrerait dans

Situé dans cette partie de la Catalogne qui était alors soumise à la France. b Urséolo est honoré comme saint à Venise, le 14 de janvier. Il est nommé le Jo du même mois dans le Martyrologe romain pubļié par Benoit XIV.

son nouveau genre de vie, et les lui peignait comme insurmontables à la faïblesse humaine. Mais le saint triompha de toutes ces tentations par les veilles et la prière, auxquelles il consacrait sou. vent les nuits entières. Il méprisa les ruses du séducteur, qui, pour le distraire de ce saint exercice, ébranlait toute sa cellule et le menaçait de l'ensevelir sous ses ruines. Ces épreuves, qui dųrèrent cinq ans, produisirent en lui une parfaite pureté de coeur, et de préparèrent aux plus intimes communications du ciel. La joie intérieure dont il jouissait fut encore augmentée par la conversion du comte Oliver ou Oliban, seigneur du pays. Ce comté, qui jusqu'alors avait tenu une conduite entièrement opposée aux maxi. mes de l'Evangile, rentra sérieusement en lui-même, devint un tvéritable pénitent, et alla prendre l'habit religieux au mont Cassin.'

Serge, touché de l'exemple de Romuald , son fils, ouvrit les yeux sur ses désordres. Il en conçut la plus amère douleur, et se xenferma, pour les expier, dans le monastère de Saint-Sévère, près de Ravenne; mais le démon le tenta quelque tenips après avec tant de violence, qu'il fut sur le point d'abandonner sa cellule et de se rengager dans les embarras du siècle. Romuald, informé de cette nouvelle, ne pensa plus qu'à repasser en Italie, afin de soutenir son père dans sa première résolution, et de l'affermir contre les assauts de l'ennemi du salut. Les habitans du pays

où il demeurait, pénétrés de vénération pour sa personne, n’eurent pas plus tôt appris qu'il songeait à les quitter, qu'ils mirent tout en euvre pour le retenir chez eux. Désespérant de réussir, ils formèrent le projet de le tuer, afin d'avoir au moins son corps, qu'ils imaginaient devoir être un préservatif contre tous les maux qui pourraient menacer leur pays. Une entreprise aussi brutale et aussi extravagante fut découverte par Romuald. Il eut recours au stratagème dont David s'était servi dans une semblable circonstance : il contrefit l'insensé. Cet innocent artifice eut un heureux succès. Le peuple ayant perdu la haute idée qu'il avait de la sainteté de Romuald, ne chercha plus à le retenir. Ainsi le serviteur de Dieu , libre de toute crainte, prit la route de Ravenne, où il arriva en 994. Son premier soin fut de visiter son père. Il fit tant par ses exhortations, ses prières et ses larmes, qu'il le détermina à rester dans son monastère. Serge y vécut . ensuite dans une piété fort exemplaire, et y mourut en odeur de sainteté. Le saint, après avoir rendu à son père les devoirs

père les devoirs que la piéte çet la charité lui prescrivaient, se retira dans les marais de Classe, et se renferma dans une cellule écartée. Le démon l'y suivit, et lui livra de nouveaux assauts. Il essaya de le vainere par la tristesse

de la mélancolie, et il le battit même un jour cruellement. Romuald, plein de confiance en celui qui nous a tous sauvés, s'écria au fort de ses peines : « O mon doux Jésus! pourquoi m'avez-vous aban» donné? M'avez-vous donc entièrement livré à la puissance de » mes ennemis? - A peine eut-il prononcé ces paroles, que le démon prit la fuite. Non-seulement le saint recouvra sa première tranquillité, mais il goûta encore des délices et des consolations qui le ravirent hors de lui-même. Uni à Dieu par les liens de l'amour le plus tendre et le plus fort, il osait braver les ennemis de son salut. « Quoi! leur disait-il, est-ce que toutes vos forces sont

épuisées ? N'avez-vous plus d'armes à essayer contre un pauvre serviteur de Dieu ? »

Quelque temps après, les moines de Classe elurent notre saint pourabbé; mais il ne voulut point accepter cette charge. L'empereur Othon III, qui était alors à Ravenne, l'alla trouver dans sa cellule, où il

passa

la nuit pour obtenir son consentement. Ses sol. licitations n'ayant produit aucun effet, s'adressa aux évêques, assemblés pour lors à Ravenne, lesquels ordonnèrent à Romuald, sous peine d'excommunication, de se charger de la conduite du monastère de Classe. Les moines se repentirent bientôt d'avoir mis à leur tête un homme qui était inflexible par rapport à l'observance de la règle. Ils se soulevèrent contre lui, et le traitèrent avec la dernière indignité. Le saint abbé, qui était d'un caractère fort doux, souffrit d'abord avec patience les mauvais procédés de ses religieux, dans l'espérance que les coupables rougiraient de leur conduite, et rentreraient d'eux-mêmes dans la voie dont ils s'étaient écartés; mais quand il vit que le mal allait toujours en croissant, et qu'il ne pouvait y remédier, il prit la ré solution de quitter le monastère. Il alla rendre compte de sa sortie à l'empereur, qui faisait alors le siége de Tivoli; et comme ce prince ne voulait point recevoir sa démission, il déposa sa crosse à ses pieds en présence de l'archevêque de Ravenne a. Le voyage que

fit notre saint à Tivoli sauva cette malheureuse ville, qui avait été condamnée au pillage pour s'être révoltée, et pour avoir tué le duc Matholin, son gouverneur. L'empereur lui pardonna en faveur de Romuald, qui avait vivement sollicité sa grâce. Le chef des rebelles était un sénateur romain nommé Crescence. Il ne fut point excepté de l'amnistie générale, et l'empereur s'engagea même par serment à lui laisser la vie. Othon cependant, au mépris de son serment, le fit tuer ensuite, et enleva encore sa femme. Le saint, qu'il avait choisi pour son confesseur,

a C'était Gerbert, qui avait été auparavant archevêque de Reims, et qui de pais fut pape sous le nom de Sylvestre II.

lui représenta toute l'énormité de ce double crime, et lui imposa une pénitence sévère et publique. Il lui conseilla aussi d'abdiquer la couronne, pour aller pleurer ses iniquités dans un monastère. Le prince se soumit à la pénitence canonique, et promit de renoncer au trône, ce qu'il eût sans doute exécuté si la mort ne l'eût prévenu. Les remontrances de Romuald firent encore la plus vive impression sur Tham, favori de l'empereur, lequel avait trempé dans l'assassinat de Crescence. Il consacra le reste de ses jours à la pénitence, et reçut l'habit monastique des mains de notre saint. Sa conversion fut suivie de celle de plusieurs autres seigneurs de la cour, qui tous embrassèrent le même genre de vie sous la conduite de Romuald. C'était sans doute un spectacle bien édifiant de voir de jeunes seigneurs et de jeunes princes se dépouiller du faste de la grandeur pour se consacrer à Dieu dans l'obscurité de la retraite. Ils y goûtaient une joie pure dans la pratique de tout ce que la pénitence a de plus rigoureux. Tout leur temps était partagé entre la prière, le chant des psaumes, et le travail des mains. Chacun avait son emploi particulier : les uns cultivaient la terre; les autres s'appliquaient à différens métiers, gagnant ainsi, à la sueur de leur front, de quoi fournir à leur subsistance. Quoique tous ces solitaires fussent très-fervens, on distinguait pourtant Boniface au-dessus des autres. Ce Boniface était proche parent de l'empereur Othon, qui l'avait toujours tendrement aimé. Il avait des talens supérieurs pour la musique et les autres beaux-arts. Il vécut long-temps sous la conduite de notre saint, fut ensuite ordonné évêque, et envoyé par le pape en Russie, pour y prêcher l'Evangile. Dieu donna une bénédiction étonnante à ses travaux. Le roi de Russie, frappé de l'éclat de ses miracles, se convertit lui-même, et cette conversion en aurait procuré beaucoup d'autres, si ce saint missionnaire n'eût été décapité par l'ordre des frères du rọi; mais le sang de ce bienheureux martyr ne coula pas en vain. Les princes qui l'avaient répandu ne purent résister à la force des prodiges qui accompagnèrent la mort de Boniface. Ils abjurèrent l'infidélité, et demandèrent le baptême. Plusieurs autres disciples de S. Romuald furent aussi martyrisés en Esclavonie, où le pape les avait chargés de porter la }umière de l'Évangile.

Romuald, qui ne savait plus où loger ses disciples, båtit d'autres monastères, dont un était près de Parenzo. Il passa un an dans ce dernier, pour y établir le bon ordre et la discipline religieuse, après quoi il se retira dans une cellule voisine, où il vecut pendant deux ans. Il y éprouva une telle sécheresse, qu'il ne pouvait pas répandre une seule larme, Il ne quitta pas pour cela

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TOME I.

et de

ses exercices de piété; il s'en acquitta au contraire avec une nou. velle ferveur, espérant que Dieu récompenserait à la fin sa persévérance. Son espérance ne fut point confondue. Un jour qu'il récitait ces paroles du Psalmiste : Je vous donnerai l'intelligence, et vous instruirai, il fut tout-à-coup rempli d'un esprit de lumière

componction qu'il posséda jusqu'à la mort. Il reçut du ciel l'intelligence des saintes Ecritures, et il expliquait les Psaumes avec une onction admirable. Il parut en plusieurs occasions doué de l'esprit de prophétie. Il donnait des avis dictés par une sagesse toute divine à ceux qui venaient le consulter, et surtout à ses disciples, qui s'adressaient à lui dans leurs doutes et dans leurs peines. Jamais ils ne sortaient d'auprès de lui, sans se sentir pénétrés de joie et de consolation. Comme il avait supérieurement le don des larmes, il pensait que les autres l'avaient aussi ; c'était ce qui lui faisait souvent dire à ses moines : « Ne pleurez pas trop, » car cela affaiblit la vue et la tête. » Il évitait, autant qu'il le pouvait, de célébrer en public, parce qu'il n'était point maître d'arrêter le cours de ses larmes en offrant le saint sacrifice. Souvent, dans la ferveur de la contemplation, il lui arrivait d'être ravi en extase, et de s'écrier, dans un vif transport d'amour : « Doux Jé» sus! Mon doux Jésus! Mon ineffable désir! Ma joie! Joie des an» ges! Délices des saints ! » Et ces paroles enflammées, il les prononçait avec une effusion de cour infiniment au-dessus de toute expression.

Zélé à saisir tous les moyens de contribuer à la gloire de Dieu, il quitta son désert pour se retirer dans un autre où il y aurait plus de bien à faire. Il agissait en cela par l'avis de plusieurs personnes de piété, du nombre desquelles était l'évêque de Pola., L'évêque de Parenzo, qui voulait absolument le retenir dans son diocèse, s'opposa à son départ, en défendant à tous les passagers de le recevoir dans leurs barques; mais l'évêque de Pola lui en envoya une qui le conduisit à Capréola. Dans le trajet, il calma miraculeusement une violente tempête qui s'était élevée. Arrivé à Bifurcum, il trouva que les cellules des moines de ce lieu étaient trop magnifiques, et il ne voulut loger que dans celle d'un religieux nommé Pierre. Ce religieux, qui pratiquait des austérités extraordinaires, n'avait pour demeure qu'une cellule de quatre coudées en largeur. Il ne pouvait se lasser d'admirer l'esprit de componction dont Romuald était pénétré, et il rapporta dans la suite que quand ils récitaient alternativement les Psaumes, pendant la nuit, ce saint homme avait coutume de sortir plusieurs fois de sa cellule, sous prétexte de quelque besoin; mais qu'il avait remarqué que l’unique but qu'il se proposait dans ses frá

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