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On regarde avec raison un dégoût continuel pour la nourriture, comme un présage infaillible du dépérissement du corps; il en est de même par rapport à l'âme. Rien n'annonce plus certainement la proximité de sa perte, qu’un dégoût persévérant pour les livres de piété. Qu'espérer en effet d'un

homme qui se ferme volontairement la voie du salut, et qui se met dans l'impossibilité d'y parvenir? Or tel est, selon saint Chrysostôme', celui qui n'a pas soin de se soutenir par des lectures, ou du moins par des réflexions pieuses.

Semblable à un insecte qui prend la couleur des plantes ou des feuilles dont il se nourrit, notre âme prendra , en quelque sorte, la teinture des maximes que nous aurons puisées dans nos lectures. De là vient que ceux qui s'occupent à lire des ouvrages frivoles ou romanesques contractent insensiblement le goût de la frivolité et du plaisir. Le propre de ces sortes d'ouvrages est d'é : touffer dans le coeur les plus beaux sentimens de vertu, et d'y jeter la semence d'une multitude de vices, qui, venant à se développer peu à peu, en couvrent bientôt toute la surface. Combien donc ne devons-nous pas être réservés dans le choix de nos lectures, afin de n'en faire jamais qui ne puissent tourner au profit de notre âme.

Mais si tous les Chrétiens, en général, sont obligés de nourrir leur piété par des lectures spirituelles, cette obligation devient encore plus étroite pour ceux qui vivent dans le monde. Plongés dans les embarras tumultueux du siècle, et entièrement occupés de leurs affaires temporelles, ils sont sans cesse exposés à la séduction. Or comment, au milieu du tourbillon rapide qui les entraîne, se préserveront-ils de cet épuisement intérieur que produit la dissipation inséparable du commerce des hommes? Comment résisteront-ils au torrent, et s'entretiendront-ils dans la ferveur nécessaire à tout chrétien, s'ils ne rappellent souvent leur âme vers Dieu, s'ils n'en purifient et n'en nourrissent les affections par la lecture de bons livres ? Le laboureur suspend de temps en temps son pénible travail, pour aller réparer ses forces. épuisées. Pourquoi, à son exemple, l'homme du monde ne cher. cherait-il

pas à recouvrer cette vigueur de l'âme, qui s'affaiblit et se perd insensiblement parmi les agitations du siècle ? Mais de tous les moyens propres à nous faciliter ce recouvrement, il n'y en a point de plus efficace que la lecture des Vies des Saints. La raison, l'autorité et l'expérience sont ici d'accord.

En effet, à ne consulter que les lumières de la raison, n'est-il ? Hom. III de Lazar. tom. 1, p. 738, edit, Ben,

pas certain que l'exemple a une vertu toute particulière pour nous porter au bien? C'est, de toutes les méthodes qu'on peut em. ployer pour instruire, la plus courte, la plus facile , la plus appropriée aux circonstances des états, des tenips, des lieux. L'orgueil se révolte contre l'austérité des préceptes : l'exemple la tempère, cette austérité , et, parce qu'il agit sans bruit et sans éclat, nous l'aidons

pour

ainsi dire nous-mêmes à tromper notre amourpropre. Les passions, ne voyant pas de maître, n'opposent que peu de résistance; le plaisir se met de la partie pour achever de produire l'effet. La vertu d'ailleurs ne paraît point, dans les exemples, sombre et décharnée comme dans les discours; elle y est au contraire vivante et animée, et son pouvoir a d'autant plus d'empire qu'elle a déjà su intéresser le cæur par ses charmes. Enfin l'exemple va au-devant des prétextes; il dissipe les difficultés, et fait taire les cris de notre délicatesse.

Les écrivains sacrés sentaient tellement la force merveilleuse de l'exemple, qu'ils nous ont conservé le détail des actions des personnages illustres par leur piété. L'apôtre en faisait dépendre la fidélité à remplir les devoirs du christianisme. « Souvenez-vous, » disait-il aux Hébreux, de ceux qui vous ont prêché la parole de » Dieu, afin que, considérant quelle a été la fin de leur vie, vous » imitiez leur foi '. » L'Eglise, toujours conduitė par l'Esprit qui dirigea la plume des écrivains sacrés, proposa å ses enfans le même moyen de salut, en insérant dans l'office de chaque jour un abrégé de l'histoire des martyrs et des autres saints a. Ce fut aussi le zèle de la sanctification des âmes qui porta plusieurs Pères à écrire la vie des personnes que des vertus éminentes, avaient rendues recommandables.

L'exemple des saints ayant une telle influence sur notre conduite, on ne peut donc trop recommander la lecture de leur histoire, qui rapproche de nous toutes leurs actions, et nous les rend comme présentes. Et voilà pourquoi les plus grands docteurs de l'Eglise ont si souvent insisté sur cet article. Qu'on lise surtout S. Chrysostôme et S. Nil b; ils traitent le sujet en question avec une force et une énergie admirables. Les maîtres de la vie spirituelle qui ont écrit depuis , et qui sont connus de tout le monde, ont constamment tenú le même langage.

Nous ne finirions pas si nous voulions rapporter ici tous les passages qui prouvent combien il est avantageux de lire l'histoire

* Hebr. XIII, 7.

a Dès les premiers siècles du christianisme, on lisait dans l'Eglise les Actes de S. Polycarpe, comme nous l'apprenons de l'auteur de la Vie de S. Pione. S. Augustin, serm. 280, tom. 5, p. 1134, dit la même chose de ceux de ste Perpétue et de ste Félicité. Il est parlé, dans le canon 47 d'un concile d'Afrique tenu en 397, d'Actes de martyrs qu'on lisait à l'église le jour de leur anniver-, saire. (Conc. tom 2, p. 1072.) Il parait , par ș. Césaire, serm. 95, vel ap. Aug. tom: 5, app. serm. 300, que les fidèles étaient debout pendant cette lecture, qu'il n'y avait que les infirmes et les convalescens qui l'écoutassent assis.

6 Vojez S. Nil, ep. 1, 4, ep. 1, p. 458; Tract. de Monast. Exercit. c. 34 et p. 49, et Perister. sec. 4, p. 99,

et

des saints. Mais écoutons ce que dit sur cette matière un célèbre Calviniste. C'est Joseph Scaliger, qui parle ainsi des Actes de quelques martyrs de la primitive Eglise: «La lecture ( de ces Actes ) » fait une telle impression sur les âmes pieuses, qu'elles ne quit• tent jamais le livre qu'à regret. Chacun peut s'en convaincre par v sa propre expérience. Pour moi, j'en fais ici l'aveu : il n'y a rien, » dans toute l'histoire ecclésiastique, dont je sois aussi touché. > Quand je lis ces Actes, je ne me possède plus a.»

Au reste, les Pères de l'Eglise et les auteurs ascétiques sont d'autant plus croyables dans ce qu'ils ont dit de la lecture des Vies des Saints, qu'ils ne parlaient que d'après ce qu'ils avaient eux-mêmes éprouvé. C'était là qu'ils puisaient les plus efficaces, motifs de vertu. C'était là qu'ils trouvaient de quoi nourrir leur ferveur, et ce zèle ardent dont ils brûlaient pour la perfection évangélique b. On en a vu qui, après la lecture des Actes des martyrs, se sentaient eux-mêmes embrasés du désir de verser leur sang pour Jésus-Christe

Mais que serait-ce, si nous rapportions en détail les avantages qu’un grand nombre de pécheurs ont tirés de la lecture des V ies des Saints ? Combien ne pourrions-nous pas citer de conversions qu'elle a opérées, même parmi les hérétiques d? En voici une des plus frappantes. Un fameux ministre luthérien de Brème s'était mis à lire la Vie de ste Thérèse, écrite par elle-même, pour en faire la critique. Mais à peine eut-il achevé cette lecture, que ses yeux s'ouvrirent à la lumière. Il quitta ses préjugés, rentra dans le sein de l'Eglise, et y mena toujours depuis une vie très-édifiante.

S'il nous restait encore des doutes sur ce sujet, nous n'aurions qu'à consulter notre propre expérience. Pouvons-nous, en considérant la ferveur et le courage des saints, ne pas nous confondre à la vue de notre engourdissement et de notre lâcheté? Nos prétextes frivoles ne peuvent tenir contre l'exemple; et comme nous voyons les plus sublimes maximes de l'Evangile réduites en pratique, nous sommes forcés d'avouer qu'elles ne sont point impraticables. Quand nous lisons que des jeunes gens distingués par leur nais

a Voyez Scaliger, Animadv, in Chron. Euseb. ad. an. 2178.

b On peut citer entre autres S. François d'Assise, S. Etienne de Grandmont, S. Antonin, S. Thomas, Ste Thérèse, etc. $. Sigiran, apôtre d'Allemagne, et plusieurs autres grands personnages , avaient coutume de porter toujours avec eux les Actes des martyrs, afin de pouvoir les lire, même en voyage.

c Tels furent entre autres Ş. Boniface de Mayence, et le saint martyr Anastase. Le premier avait une telle estime pour les vies des Saints, qu'il en envoya chercher en Angleterre. Voyez la trente-cinquième de ses lettres, dans la Bi. bliothèque des Pères.

d S. Augustin parle dans ses Confessions, l. 8, 6, 6, de deux officiers que la lecture de la Vie de S. Antoine fit renoncer au monde, et changea en moines fervens. Un seigneur, nommé Jean Colombin, qui avait de grands vices, se convertit pour avoir lu par hasard la vie de sté Marie d'Egypte. (Voyez Fleury, tom. 20, l. 97, R., 2. ) L'histoire de tous les siècles fournit plusieurs exemples de ce genre.

e Ce trait est rapporté dans la préface que M. Palafox, évêque d'Osma, a mise à la tête du quatrième tome des Lettres de ste Thérèse. On peut ajouter à la conversion du ministre luthérien celle du célèbre Woodhead.

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sance, que des vierges délicates, ont généreusement méprisé le monde pour se

se charger de leur croix et pour embrasser les austérités de la mortification, un feu secret s'allume dans notre cour; nous nous animons' à souffrir patiemment les épreuves que Dieu nous envoie; nous nous assujettissons sans murmure à des pénitences proportionnées à nos fautes. Quand nous envisageons qu'un grand nombre de Chrétiens se sont sanctifiés dans toutes les conditions : sur le trône, au milieu du tumulte des armes, dans le mariage comme dans les déserts, nous nous persuadons alors que la perfection ne nous est point impossible, que nous pouvons devenir des saints sans quitter le monde, et qu'il nous suffit pour cela d'ennoblir nos actions ordinaires par des actes fervens de religion. Enfin, quand nous voyons que des hommes pétris du même limon que nous, et placés dans des circonstances peut-être plus critiques, ont triomphe de tous les obstacles et de toutes les contradictions qu'ils rencontrèrent dans le chemin de la vertu, nous nous reprochons l'inaction volontaire qui nous tient dans une espèce de léthargie, et nous nous écrions avec S. Augustin: Pourquoi ne pas faire ce que tels et tels ont fait ? »

Il est vrai que la vie de quelques saints nous offre des vertus que nous ne pouvons imiter; mais il y a toujours quelque chose qui peut et qui doit être l'objet de notre imitation. En effet, tous les Saints ont été humbles, patiens dans les épreuves, détachés du monde, unis à Dieu par un amour sans partage. Or est-il un Chrétien qui, sous ces divers rapports, ne puisse et ne doive les prendre pour modèles ?

Concluons. La raison, l'autorité et l'expérience déposent donc en faveur des Vies des Saints, et leur assurent le second rang dans la classe des livres écrits pour nous instruire et nous sanctifier.

Observons toutefois, avant de finir, que la lecture des Vies des Saints ne peut nous être profitable, si elle n'a pour but que la satisfaction d'une vaine curiosité. Nous devons y apporter un vrai désir de faire du progrès dans la vertu. Ne la commençons qu'après avoir imploré le secours de celui qui est l'auteur de toute grâce. Ayons soin de nous appliquer à nous-mêmes ce que nous lisons, d'en faire notre profit, et de prendre une ferme résolution de pratiquer le bien : car, dit un grand serviteur de Dieu, « ce » serait en vain que nous lirions les meilleures instructions, » si nous ne nous proposions d'y conformer notre conduite. » La connaissance de nos devoirs sans les ouvres, ne servirait qu'à » nous rendre plus coupables, et deviendrait pour nous la matière » d'un jugement plus rigoureux'. » Ce serait ressembler à un homme qui, jetant les yeux sur un miroir, y voit son image, et qui, à peine l'y a vue, qu'il s'en va, oubliant à l'heure même quel il étaita,

* Lanspergius, Enchir. c. 11. * Jacob, I, 23 et 24,

DISCOURS PRELIMINAIRE

Nous donnons au public les Vies des Pères, des Martyrs, .et des autres principaux Saints dont l'Eglise révère la mémoire. Il serait inutile de vouloir justifier une pareille entreprise. Les avantages de l'histoire sont trop connus et trop frappans. La force de ses charmes va si loin, qu'indépendamment du choix du sujet, et des ornemens dont on le pare, elle est presque toujours sûre de plaire; elle l'est du moins de trouver des lecteurs.

Mais de toutes les parties de l'histoire, il n'y en a pas de plus attrayante et de plus instructive que celle qui embrasse les vies des grands hommes. En nous présentant un détail judicieux de leurs actions particulières, elle nous offre une image vivante de ces héros qui furent l'admiration des siècles passés ; elle nous trace un tableau fidèle de leurs qualités intérieures, de leurs vertus, et, pour ainsi dire, de l'esprit qui les animait. Par là nous nous trouvons initiés sans effort dans la connaissance des hommes, la plus utile de toutes pour la conduite de notre vie. Les sages maximes, l'expérience, les fautes même de ceux qui nous forcent encore à les admirer, quoiqu'ils n'existent plus, tournent à notre profit. La narration n'étant pas interrompue, l'attention du lecteur ne se partage point; son esprit et son cour en sont plus disposés à se laisser toucher.

Outre ces avantages généraux qui résultent de toutes les Vies particulières, celles des Saints ont encore celui de tenir de tort près, et d'être intimement liées, au récit des triomphes de l'Eglise, des trophées de la vertu la plus héroïque, de la conversion des peuples : ce qui lui assure incontestablement la supériorité sur toutes les hisa toires profanes. Que sont en effet ces histoires ? des archives de scandales. Que sont ces triomphes si vantés d'un Alexandre ou d'un César? un tissu de brigandages, de meurtres et d'autres crimes, couronnés par le succès. Si les princes aimaient toujours la paix, s'ils étaient les pères de leurs peuples, si tous les hommes conformaient invariablement leur conduite aux règles de la religion, l'histoire profane ne serait presque plus qu'une liste de noms et de dates a. « Elle n'est, v suivant la remarque d'un bel-esprit de notre siècle, presque autre » chose qu'une vaste scène de faiblesse, de fautes, de crimes, d'inforv tunes, parmi lesquelles on voit quelques vertus et quelques succès, » comme on voit des vallées fertiles dans une longue suite de rochers » et de précipices 6. » Il n'est personne qui ne sente la justesse de cette réflexion; mais il ne faut pas en étendre la généralité aux Vies des

a Cette remarque est de l'historien Socrate.

5 Voyez les Annales de l'Empire depuis Charlemagne , par Voltaire, impri: mées en 1753, à Colmar , sous le nom de Basle. C'est un ouvrage indigeste, ou il n'y a presque point de page qui ne renferme des erreurs historiques. Le savant Schoëpliu, auquel Voltaire avait communiqué son manuscrit , en avait porté ce jugement. Les Annales ont été refondues et ont reparu sous le titre d'Essau sur I'llistoire universeile,

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