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lait toujours à merveille, mais dont il ne pouvait pas servir tous les intérêts: « Je ne puis demander cette place pour vous; je l'ai demandée pour un autre. » Jamais il ne donnait de ces promesses trompeuses, dont les hommes sont si prodigues. Il avait pour cela une probité rigide. Mais j'ai tort de faire une exception : Cambacérès était un honnête homme. L'esprit de parti a voulu, mais vainement, mordre sur lui.Il avait de l'honneur, de la droiture, et une grande bienveillance dans les manières, cequile faisait généralement aimer. Je lui portais, pour mon compte, une véritable amitié qui ne s'est jamais démentie.

Cambacérès avait de l'aisance, mais il n'était pas riche, lorsqu'il habitait Montpellier. Parent du marquis de Montferrier, il était accueilli avec intérêt dans cette maison, et il ne l'oublia pas, non plus que d'Aigrefeuille, lorsqu'il fut au pouvoir. Quant à sa vie politique, j'en parlerai plus tard et en son lieu.

CHAPITRE VI.

Mon père et ma mère conduisant Bonaparte à Saint-Cyr. — Visite à Marianne Bonaparte.—Vifs reproches adressés par mon oncle à Napoléon en revenant à Paris. — Orgueil humilié. —Si I'étais Le Maître!... — Bonaparte nommé souslieutenant. — Le premier jour de Bonaparte en uniforme.— Les petites jambes et les grandes bottes. — Ma sœur et Bonaparte Chat-Botté. — Singulier présent de Bonaparte à ma sœur. — Souvenir postérieur, et scène avec Bonaparte à la Malmaison. —La comtessed'Escarbagnas et le marquis de Carabas.

Joseph Bonaparte avait adressé à mon oncle Démétrius, une lettre dans laquelle il le remerciait de vouloirbien aller voir Marianne Bonaparte,qui était-élève deSaint-Louis, àl'établissementdeSaintCyr. C'était ma mère qui se chargeait de ce soin. Elle le remplissait avecune grandebienveillance, et pendant lelong temps que Marianne passaàSaintCyr, ma mère fut pour elle une amie bonne et tendre.

Un jour que Napoléon était venu avec mon on» cle qui l'avait fait sortir, on fut à Saint-Cyr exprès pour lui. Marianne vint au parloir fort triste, fort abattue, et le cœur tellement gros qu'au premier mot qu'on luidit pour lui demander ce qu'elle avait, elle fondit en larmes. Ma mère l'embrassa, la consola, sans savoir ce qu'elle avait d'abord; ce qu'elle ne parvint à tirer d'elle qu'avec beaucoup de peine, car elle avait bien pleuré parce que la nature l'avait vaincue, mais ici la vanité s'en mêlait, et elle ne voulait pas desserrer les dents. Enfin, ma mère apprit que, mademoiselle de Montluc, je crois, sortant dans huit jours, les élèves de sa classe devaient donner un goûter d'adieu; chacune contribuait, et Marianne ne pouvait donner, parce que sa pension était à sa fin, et qu'il ne lui restait que six francs.

«Si je les donne, disait-elle, jen'aurai plus rien, et ma pension ne me sera payée que dans six semaines; et puis, d'ailleurs, ce n'est pas assez. »

Le premier mouvement de Napoléon, m'a dit ma mère en me contant cette anecdote, avait été de porter la main à sa poche; mais comme la réflexion lui dit qu'il ne trouverait pas ce qu'il y cherchait, il s'arrêta et rougit en frappant du pied. Quant à ma mère, elle ne put s'empêcher de rire en pensant au rapport singulier qu'il y avait entre le goûter de Saint-Cyr et le déjeuner de l'Ecole militaire de Paris, et elle le dit en grec à mon oncle. Au fait, la chose était toute simple; le frère et la sœur étaient tous deux boursiers dans des écoles où se trouvaient en même temps des enfans de nobles et riches familles. Ce qu'ils souffraient aurait été inaperçu par eux-mêmes s'ils eussent été dans une position seulement aisée ; or la famille Bonaparte, loin d'être riche, pouvait être regardée comme pauvre. M. Bonaparte le père en convenait hautement lui-même lorsqu'il écrivait au ministre de la guerre pour lui demander de placer Lucien à Brienne. Je ne sais pourquoi on a voulu parler du luxe de M. Bonaparte le père; luxe qui avait, dit-on, dérangé ses affaires, que l'oncle le chanoine, comme l'appelait Madame, avait remises en ordre : et à propos de cela suit un long article sur les richesses de l'oncle le chanoine. Tout ce qui est dit à cet égard est vraiment ridicule. Qu'importait à la grandeur de la famille de Napoléon, lorsque chacun de ses frères occupait un trône, lorsque Madame mère était altesse impériale , et qu'elle habitait un palais somptueux où elle représentait fort dignement comme mère du plus grand homme qui ait jamais existé, comme mère de l'empereur, ce qu'elle faisait fort convenablement, quoi que la haine et la méchanceté puissent dire aujourd'hui; qu'importe, mon Dieul qu'avant d'entrer dans cette nouvelle vie de merveilles ils aient été plus ou moins riches, plus ou moins heureux? Cela fail-il un point d'appui pour le départ? Cela fait-il un point de comparaison? Eh! non, sans doute. Le seul effet d'aussi misérables reproches, c'est de prêter à rire de ceux qui les font.

Pour en revenir à la pauvre affligée, ma mère lui demanda ce qu'il lui fallait pour calmer son chagrin ; la somme n'était pas énorme, il s'agissait de dix à douze francs1; ma mère les lui donna, et fit la remarque qu'elle ne s'en mit pas autant en peine que son frère à la proposition de mon père.

Lorsqu'on fut remonté en voiture, Napoléon, qui s'était contenu devant sa sœur, éclata en invectives contre la détestable administration des maisons comme Saint-Cyr et les Ecoles militaires. On voyait que l'humiliation de sa sœur lui avait fait mal. Mon oncle, qui était extrêmement vif, s'impatienta à la fin du ton d'amertume tranchant qu'il mettait dans son discours et le lui dit assez sèchement.Napoléonsetutaussitôt,parcequ'alorslajeu

i 'La somme est modique en elle-même, mais au fait elle est énorme pour un piqueniqued'élèves, dans un lieu où elles sont censées peu riches.

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