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le jour d'après par celle de Bretagne, et puis par celle de la Franche-Comté; et remarquez bien que jamais dans ces diverses adresses, un intérêt général n'était invoqué. Il semblait que la France fut contenue dans le Daupbiné, dans la Bretagne ou dans la Franche-Comté. C'était toujours les anciens droits, c'était toujours d'anciennes prérogatives que l'on voulait faire revivre. De là ces querelles perpétuelles entre les États et les parlemens et le conseil du roi. Par exemple, en FrancheComté , trente-deux membres de la noblesse protestent contre l'arrêté de la majorité des États; le parlement casse la protestation, le conseil du roi casse à son tour l'arrêt du parlement. Il semblait que ce fût un défi. Louis XVI était capable de gouverner dans des temps ordinaires; mais si des vertus ornent un trône paisible, au jour des orages un mâle et grand caractère peut seul les conjurer.

La crise était même si forte, que je ne sais si elle eût été maîtrisée par un Richelieu ou un Napoléon; l'habileté, le talent de l'un, la fermeté despotique de l'autre, auraient également fléchi sous cette volonté immense de force par son unité qui se présentait pour combattre ces vieilles prétentions arbitraires qui tombaient de vétusté. Cependant il y avait un moyen , non pas de pré

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Monsieur avait établi ou jouait une opposition bien autrement dangereuse qu'en Angleterre, où il est de règle que l'héritier du trône la dirige. La sienne était sournoise et moqueuse. Il a fait beaucoup de mal à son frère, peut-être sans en avoir l'intention ', et Madame encore plus. Quant à M. le comte d'Artois, homme aimable, gracieux, bon, il eût été nul, quoique placé sur les marches du trône, s'il n'eût regardé comme point d'honneur inattaquable, de ne pas admettre d'autre loi politique que l'antique autorité de la couronne.

Tel était à peu près l'état de la France et de la famille royale en 1789, aumoment de l'ouverture des états-généraux.

1 On peut metlre au rang de ses fautes les plus graves, celle qu'il commit en prenant en 1791 le titre de régent. Louis XVI le sentit vivement. Aussi écrivit-il à l'instant même au baron de Breteuil, qui était alors à Vienne, de désavouer, non-seulement près de l'empereur d'Autriche, mais de toutes les puissances, l'existence légalement autorisée de cette régence intempestivement établie. « Cette démarche peut m'ôlre fu» neste , disait le malheureux monarque , et ne fera qu'irriter » mon peuple contre moi. Je suis libre etmaître de mes actions. »

La reine avait ajouté quelques lignes à cette lettre. M. le baron de Breteuil l'a montrée à plusieurs personnes qui m'en ont parlé ; entre autres; l'abbé Junot et le cardinal Maury. Je sais que l'abbé de Bévy l'a également vue.

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Ouverture des états-généraux. —Ma mère à Versailles et opinion de mon père. — Conversation avec M. Necker. — Mot de M. Necker. — Les cahiers des bailliages et les cahiers du ducd'Orléans. —Retraite du tiers au jeu de paume. — Opinion de Bonaparte sur cet événement. — Conversation de Napoléon avec le comte Louis de Narbonne. — Le baron de Breteuil. —La reine, le gouvernement oculte et opinion de M. de Narbonne. — La reine à l'Opéra.

Ce fut le 5 mai1 de l'année 1789 que se fit l'ouverture des états-généraux. Tétais trop jeune alors pour bien sentir la grandeur imposante du spectacle qu'offraient les États, se rendant en masse à Saint-Louis de Versailles, pour y entendre la messe, la veille de l'ouverture de leurs séances. Mais je vois encore cette foule immense et joyeuse qui encombrait les trois avenues et bordait la route que suivaient les députés. Je vois ces femmes si bien parées, agitant leurs mouchoirs, tout une population animée d'un même sentiment et dans l'ivresse de la joie et de l'espérance. Ma mère, ayant beaucoup d'amis dans les trois ordres, avait voulu être témoin de cette première démarche, faite par eux sur le terrain qu'ils venaient de sarcler, disait-elle. Mon père, n'ayant pas voulu l'accompagner, elle m'avait pris avec elle, ainsi que mon frère; et M. de Falgueyrètes, major du régiment de Poitou, lui donnait le bras.

1 C'est un jour fastique pour la France; c'est aussi un cinq mai que Napoléon est mort sur le roc aride où la trahison lui avait préparé une si longue et si amère agonie.

Ma mère avait, à cette époque, la même manière de voir que beaucoup de personnes dans sa position : elle était fille de qualité, mariée à un homme de finances. Il lui arrivait tous les jours des choses qui auraient été inaperçues par tout autre, mais qui, pour elle, lui paraissaient vexatoires; et son désir était de voir un nivellement qui ne permît d'autre distinction que celle du mérite.

Le curieux était que mon père, qui était, lui, autant roturier qu'on peut l'être, n'avait pas la même manière de voir : il semblait que chacun d'eux eût le rôle de l'autre; aussi mon père avait-il refusé d'aller à Versailles. Son opinion n'était pas pour la mesure qu'on prenait, non qu'il refusât

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