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et mourait à Novi, ayant à peine trente ans; tandis qu'à Paris un jeune homme du même âge était jugé digne de présider la convention.

Ainsi tout se développait avant le moment avec une rapidité presque effrayante. Notre esprit, nos facultés mûrissaient avant la saison *.

C'est à peu près vers cette époque que des intérêts particuliers, d'une haute importance pour

1 Bien que je ne doive compte de mes opinions à personne, je veux dire ici que ce chapitre tel qu'il est a été écrit dans le mois de juin dernier. M. Ladvocat, mon éditeur, l'a eu pendant trois jours dans les mains (du 14 au 17 juillet) pour faire son prospectus. Ma tête , comme toutes les têtes de femmes, a pu être frivole et légère; mais l'âme, mais le cœur!... ils furent toujours fortement trempés. Jamais ils n'ont failli au cri de la patrie. Ce cri y trouva constamment un écho. Les larmes les plus amères que j'aie peut-être versées de ma vie, furent celles que je versai le jour où je me dis avec une douloureuse conviction : II n'y a plus de France!... Et ce jourlà n'a pas eu de consolateur!...

Cependant si la nature était alors aidée par elle-même, on ne doit pas accuser le gouvernement conventionnel de ne s'être pas occupé de l'instruction publique. L'Ecole polytechnique, tout ce qui tient au génie, à l'artillerie, à la navigation , les Écoles centrales, l'École normale, l'Institut national, tous ces établissemens ont été fondés par le gouvernement conventionnel. Il faut y ajouter le Jardin des Plantes, tel qu'il est aujourd'hui; la formation du Muséum des tableaux et des statues, et une foule d'autres établissemens.

ma famille, dans les suites qu'ils eurent relativement à elle, vinrent s'enchaîner à l'intérêt général.

Je veux parler des relations très-étroites qui existaient entre ma mère et la maison Bonaparte. Celui qui fut depuis le maître du monde a vécu long-temps dans notre intimité. Je l'y ai vu, moi étant encore une toute petite enfant, lui à peine un jeune homme. Mon œil s'est attaché à son étoile depuis le jour où elle s'est élevée sur l'horizon, jusqu'au jour où, devenue soleil dévorant, elle a tout consumé, jusqu'à lui-même. J'ai assisté aux scènes de sa vie entière; car mariée à l'un de ceux qui lui étaient le plus dévoués, et qui pendant bien des années ne cessa d'avoir sur lui le regard de l'affection, ce que je n'ai pas vu il me l'a fait connaître.

Je ne crains donc pas d'affirmer que, de toutes les personnes qui ont parlé de l'empereur, je suis la seule qui puisse donner des détails aussi complets. Ma mère l'a vu naître; amie de Laetitia Ramolino, elle a porté Napoléon dans ses bras, l'a balancé dans son berceau; et plus tard elle a protégé, guidé sa toute première jeunesse, lorsque après avoir quitté Brienne il vint à Paris. Non-seulement elle aimait Napoléon, mais ses frères et ses sœurs étaient presque de notre famille. Je parlerai des relations d'amitié qui se formèrent même plus tard entre les sœurs de Napoléon et moi; amitié que l'une d'elles a bien entièrement oubliée. Lorsque ma mère quitta la Corse pour suivre mon père en France, les rapports d'intimité qui l'unissaient à la famille Bonaparte ne furent détruits ni par l'éloignement ni par l'absence; et la conduite de mes parens envers monsieur Buonaparte le père, lorsqu'il vint à Montpellier avec son fils et son beau-frère, pour y mourir loin de sa patrie et de tout ce qui lui était cher, ne doit jamais être oubliée par les deux familles, dont l'une doit se la rappeler avec le sentiment d'une bonne action, l'autre avec celui de la reconnaissance.

Les autres membres de la famille Bonaparte étaient également aimés de ma mère. Lucien trouva plus qu'une amie ordinaire en elle. Lorsqu'il fit cet étrange mariage avec mademoiselle Boyer, ma mère l'accueillit comme sa fille et devina d'abord qu'il y avait un ange sous cette enveloppe de femme. Madame Joseph Bonaparte, madame Leclerc, étaient dans notre plus grande intimité. Les détails dans lesquels j'entrerai en parlant des événemens de ma vie et de celle de mes parens en donneront une juste idée.

Lorsque Bonaparte quitta Brienne pour venir à l'école militaire de Paris, ma mère et mon père furent pour lui comme les correspondons de sa famille, avec cette différence qu'ils prenaient sur eux d'agir avec le jeune élève qu'ils voyaient si malheureux comme n'aurait pas osé le faire un correspondant ordinaire.

Ce fut au siège de Toulon que mon mari fut

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attaché à Bonaparte; et, à dater de cemoment, il ne l'a plus quitlé que pour mourir. Sans être près de lui, j'avais donc des yeux, des oreilles à moi, pour le voir, pour l'entendre.

On voit, par ce que je viens de dire, qu'en ayant la prétention d'être la seule personne qui connaisse parfaitement Napoléon, je n'ai pas une prétention présomptueuse. Les détails qui seront relatifs à sa personne et à toute sa famille seront puisés à une autre source que celle qui alimente l'administration des mémoires.

On ne croirait peut-être pas que ma position envers la famille Bonaparte a été long-temps une des raisons qui m'empêchaient de publier ces Mémoires , surtout relativement aux attaques faite» au général Junot. Il m'était impossible de parler de lui sans parler de l'empereur. La vie de mon mari a été presque entièrement liée à la sienne depuis le siège de Toulon. Je ne voulais d'ailleurs parler de Napoléon qu'avec une entière liberté. Il en était de même pour moi et pour la famille de ma mère, puisque Bonaparte tient à tout ce que j'en puis dire. Par suite d'une erreur bizarrement admise par le rédacteur du Mémorial de Sainte-Hélène, je me trouve dans la désagréable position de relever le gant qui m'a été jeté. Je le fais à regret; mais une fois dans la lice, je parlerai avec la force que donne le bon droit et la certitude d'avoir raison.

Je ne suis ni ennemie ni Séide. Je réfuterai cependant des imputations méchantes et fausses; je prouverai des droits qu'on veut méconnaître; je laverai de tout reproche une mémoire qui n'en mérite aucun ; enfin, je remplirai mon devoir comme je l'ai dit plus haut. En accomplissant cette tâche, je suis obligée de feuilleter un grand nombre de pages où sont inscrits des souvenirs tout empreints de la couleur du temps dont ils retracent les époques ; je les joindrai à mes réfutations. Ils peuvent avoir de l'intérêt. Sans doute cet ouvrage est fort incomplet, et surtout bien éloigné de la touche sévère que demande l'histoire: mais il peut être utile et intéressant, en rappelant à notre souvenir les noms d'une foule d'amis que depuis long-temps la mort nous a enlevés. Ces noms m'ont été presque douloureux à replacer en ordre dans ma pensée; ce travail a été pour moi pénible même jusqu'à la souffrance.

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