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pour des dates et par quelques faits, dont les souvenirs étaient, non pas effacés, mais avaient reçu du temps cette teinte pâle dont il revêt tout. Quelques jours de travail leur a rendu la vivacité de leurs couleurs, mais je le répète, ce travail m'a été pénible jusqu'à la souffrance; il a fallu de nouveau vaincre une forte répugnance, et me dire : II faut lefaire.

On m'objectera peut-être que je pouvais répondre à tout ce qui a été dit dans une brochure de cinquante pages. J'y ai certes bien songé la première, mais cela était impraticable; il valait mieux garder le silence ; il ne s'agit pas de répondre: Vous en avez menti! pour avoir raison de celui qui vous impute une chose absurde; une réfutation sommaire ne me suffit pas; dès que je prends la plume,je dois détruire jusqu'à la plus légère atteinte. Cela ne se fait pas en quelques lignes.

Je n'incriminerai personne; je me contenterai de rétablir des faits, mais rien ne sera avancé qu'avec une preuve écrite. Les pièces autographes, déposées par moi entre les mains de mon éditeur, seront à la disposition de ceux qui voudront les examiner. Il existe quelque part une fort sotte et fort ridicule attaque portée au duc d'Abrantès; l'agresseur a manqué de mé' moire, et, par un hasard assez plaisant, une lettre de sa propre main dément ce qu'il dit dans son ouvrage. C'est fâcheux pour lui, parce que cela a un côté ridicule, et que rien n'est plus mortel que la morsure du ridicule.

Quant à ce qui me concerne, ainsi que ma famille, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, il est également de mon devoir d'y répondre : j'ai toujours regardé comme le comble de la sottise , tout orgueil fondé sur une origine plus ou moins illustre. Mais si cet orgueil est un ridicule, l'usurpation d'un grand nom, une fausse prétention à une noble ascendance est le complément de la bassesse. C'est vil, c'est infâme. Avec cette manière de voir, on peut juger si je laisserai passer sous silence le chapitre de Sainte-Hélène où il est question de la famille de ma mère. Je prouverai que mon aïeul et mes oncles, loin d'être coupables d'un tel délit, voulaient au contraire éteindre un grand nom qui, dépouillé de tout l'éclat dont il devrait être entouré, n'est plus pour ceux qui le portent qu'une source d'humiliations et de souffrances. Telle était l'intention de mon grand-père, qui fut le dernier chef privilégié de la colonie grecque, ombre de souveraineté et véritable jouet d'enfant dont il ne voulait plus.

Il n'avait qu'une fille, qui était ma mère. Il lui afait fait jurer de ne consentir jamais à aucune substitution de nom; ce que ma mère aurait sans doute observé religieusement si elle eût vécu jusqu'à ce jour. Ainsi assuré contre la crainte de voir naître une génération nouvelle portant un nom qui n'était pas entouré de la splendeur que lui voulait son juste orgueil, mon grand-père est mort jeune encore, capitaine de cavalerie au service de France, dans le régiment de Yallière, royal Corse, et non pas fermier, comme le dit le Mémorial de Sainte-Hélène. Il n'était nullement question de reconnaître les Comnène, comme l'on voit. Mon grand-père est mort en 68, et la famille fut reconnue en 82, les lettres-patentes sont de 83 et 84.

Enfin jene sais si j'ai bien exprimé le sentiment qui m'a fait écrire cet ouvrage: je le désire, parce qu'il est pur et louable. 11 intéresse tous les miens, mais mon mari réclame surtout de moi ce que je fais aujourd'hui. Souvent au milieu des orages politiques, un coup de vent jette un voile sur quelque partie d'une vie illustre. La main de Junot, cette main qui défendit vingt-deux ans sa patrie, est aujourd'hui dans le cercueil et ne peut plus soulever ce voile, dont la jalousie et la basse envie voudraient l'envelopper même dans le tombeau; c'est donc à moi, à la mère de ses fils, à remplir ce devoir. Il est temps enfin que chacun paraisse dans son vrai rôle, et le sien était trop digne de l'empereur et de lui pour que je ne répande pas sur sa vie entière toute la lumière et toute la vérité qui peuvent la faire bien juger.

CHAPITRE II.

Généalogie des Comnène. — Lieu et date de ma naissance. — Ce qu'était la colonie grecque en Corse. — Constantin Comnène en Corse. — Traité avec la république de Gênes, alors maîtresse de la Corse. — État prospère de la colonie. — Jalousie des indigènes. — Incendie des possessions des Grecs. — Mon grand-père voulant éteindre son nom. — Ses enfans prêtres. — Mon oncle Démétrius. — Abolition de la primatie des Comnène en Corse. — Réclamation de Démétrius. — Mot de M. Chérin. — Origine grecque des Bonaparte.

Je suis née à Montpellier le 6 novembre 1784. Ma famille était alors établie passagèrement en Languedoc, pour faciliter à mon père l'exercice de la charge de finance qu'il avait acquise à son retour d'Amérique. Cet établissement temporaire explique comment, étant née à Montpellier, je n'y ai conservé que des amis, et point de parens. Néanmoins les souvenirs qui m'en restent ont tous la couleur de la patrie, et j'ai constamment con

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