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sidéré les Languedociens comme mes compatriotes.

Ma mère était, comme moi, née sous la tente que ses parens avaient dressée sur la terre étrangère. Du Bosphore, ses pères avaient émigré aux solitudes du Taygète, qu'ils avaient ensuite quittées pour aller habiter les montagnes de la Corse. Je vais à ce propos donner ici une très-courte explication relative à ma famille; j'aurai à revenir plus tard sur ce sujet.

Lorsque la France devint maîtresse de la Corse par le traité qu'elle fit avec la république de Gênes, il y avait déjà long-temps que les troupes françaises tentaient la conquête ou plutôt la réduction de l'île, comme alliés des Génois 1. Le comte de Boissieux, le marquis de Maillebois ', avaient déjà tenté, bien avant M. de Castries2, de soumettre les Corses. Ces insulaires, forts de leur position, animés d'un ardent amour de liberté, se raillaient de nos soldats du haut de leurs rochers sauvages; et rien n'aurait pu les réduire, s'ils n'avaient commis l'immense faute de mettre contre eux les Grecs de la colonie de Paomia. Jamais ceux-ci ne leur pardonnèrent le ravage de leurs champs, l'incendie de leurs maisons, leur existence détruite. Il fallut d'aussi justes sujets de vengeance pour que les Grecs se déterminassent à aider à l'asservissement d'un peuple libre, eux qui pendant deux cents ans avaient résisté à toute une grande nation, pour conserver leurs droits et leur liberté.

1 Ce fut sous le règne de Louis XV. M. le duc de Choiseul, alors ministre des affaires étrangères, et M. le marquis de La Sorba, plénipotentiaire de la république de Gênes, conclurent ce traité , ou, pour parler plus juste, ce marché , par lequel on vendait et achetait des hommes à réméré. La France, aux termes du traité , devait occuper pendant dix ans l'île révoltée, l'assouplir, la rendre bonne à servir enfin; puis, au bout de ce temps, la rendre à ses maîtres. Mais

Je suis pvrlc à sortir avec toute ma bande,
Si vous pouvez nous mettre hors!
Ses enfaus étaient déjà forts, .

La colonie grecque de Paomia était composée des familles grecques réfugiées, que le sénat de Gênes avait accueillies, lorsque, sous la conduite de Constantin Stephanopoulos, et fuyant les discordes civiles de leur pays, elles quittèrent Mania pour chercher un asile en Italie. Les Grecs

1 Depuis maréchal de France, mort en 1761.

2Depuis maréchal de France. Ces trois hommes précédèrent M. de Marbeuf en Corse : lorsque celui-ci arriva, toute la besogne était faite, ou au moins bien préparée.

de cette partie du Péloponèse obéissaient alors a un seul d'entre eux; ce chef était toujours un Comnène , depuis que Georges Nicéphore Comnène, le dernier des fils de David II, avait été accueilli à Mania. Cet événement eut lieu en 1^6.

Constantin Comnène, dixième protogéras de Mania, quitta le 3 d'octobre 1675 sa seconde patrie pour aller de nouveau dressersatente dans un autre pays d'exil , suivi de trois mille personnes qui préféraient l'exil à l'esclavage des musulmans.

Après avoir relâché en Sicile, lacolonieabordaen partie à Gênes le i" janvier 1676. Les arrangemens définitifs furent conclus entre le sénat et Constantin Comnène parlant comme chef de la colonie grecque. Lorsque tout fut signé, les nouveaux colons se rembarquèrent et arrivèrent en Corse le i4 mars 1676.

Les terres de Paomia, Salogna et Reviuda, appartenant à la république de Gênes, furent cédées aux Grecs à de certaines conditions que Constantin s'engagea à faire observer. Le sénat de Gênes lui conservait le titre de chef privilégié. Le clergé avait reçu l'ordre de lui donner l'encens le premier. Il était autorisé à avoir une garde pour sa personne. Le jour de Pâques et des autres fêtes solennelles, il recevait à l'église des honneurs particuliers : les Grecs lui offraient, par les mains du desservant, un gâteau appelé vlogia(p\ofix).hes Comnène avaient aussi le droit de porter les couleurs qui leur étaient exclusivement affectées :c'é* tait le violet et l'écarlate.

Ces distinctions, qui eussent été choquantes dans tout autre pays, ne l'étaient nullement à Paomia. Jusqu'au moment où les troubles de l'île forcèrent les Grecs à s'allier aux insulaires, c'eût été la chose la plus étonnante qu'un mariage entre une Corse et un Grec. Bien qu'une telle alliance soit encore rare, elle se voit cependant, mais il faut pour la motiver de fortes raisons. Sans doute, cela tient à des préjugés, mais enfin le fait n'en est pas moins positif.

Paomia fut bientôt appelée le jardin de la Corse. Les arbres fruitiers de la plus excellente qualité, les légumes les plus savoureux, tout fut planté, semé et vint à miracle dans toutes les dépendances de la colonie. Les céréales surtout y étaient d'une beauté et d'une qualité si supérieures qu'on venait en acheter de tous les points de l'île. Paomia devint donc un Eden au milieu d'un désert. La république de Gênes crut devoir protéger des étrangers qui apportaient ainsi des bienfaits réels, et le sénat leur accorda de nouveaux privilèges.

Mais le bonheur de la colonie fut court. Ceux de Niolo et de Vico devinrent jaloux de la prospérité des nouveaux colons et de la protection que leur accordait la république. Le repos des Grecs ne dura que cinquante-trois ans (depuis 1676 jusqu'en 1729)', époque à la laquelle les Corses s'insurgèrent pour secouer le joug des Génois. Les Vicolésiens, profitant de la position difficile dans laquelle se trouvaient les Grecs, leur demandèrent de se joindre à eux, et, sur leur refus, ils ravagèrent leurs propriétés. Ce fut en vain que Cecaldi et Giafferi, chefs de cette première insurrection, ordonnèrent aux Vicolésiens et aux Niolins de ne plus attaquer les Grecs. Ils continuèrent leurs désordres; les champs furent ravagés, les maisons brûlées. C'étaient la haine et l'envie qui se contentaient à leurs propres dépens, car la Corse entière avait éprouvé le bienfait du séjour des Grecs. Ce dernier événement mit le comble aux désastreuses vicissitudes dont les Comnène ne cessaient d'être victimes depuis deux siècles! Les malheurs de leur ancienne patrie semblaient encore les poursuivre dans ce dernier asile!... Ils furent enfin forcés de quitter Paomia et de se retirer à Ajaccio.

Les Grecs avaient alors pour chefs privilégié, Jean Stephanopoulos, Comnène. Ce fut le premier Comnène de sa branche qui naquit sujet

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