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— Me suivre! répond le chef; et se mettant à leur tête, il traverse la troupe corse, fait un grand nombre de prisonniers et rentre vainqueur dans Ajaccio. La belle action de Corté n'est pas moins admirée, et toutes deux sont consacrées par deux tableaux que l'on voyait encore, il y a vingt ans, dans la chapelle des Grecs ( Madona del Carmine) située près d'Ajaccio.

Jean laissa après lui la réputation d'un brave et habile capitaine. Il avait cinq garçons, dont l'aîné, Théodore Comnène, embrassa l'état ecclésiastique et mourut à l'âge de vingt-six ans, lorsqu'il venait d'être nommé archevêque des Grecs à Rome. Il était mon grand-oncle.

Ce fut Constantin qui succéda à son père. Brave comme lui, il ajoutait aux qualités précieuses de Jean une plus grande connaissance du monde et desmanières excellentes que lui avaient données les différens voyages qu'il avait faits. A douze ans, il s'était déjà trouvé à plusieurs expéditions militaires, et à dix-sept ans, il marchait à la tête des Grecs, dont la république de Gênes le reconnut chef privilégié par un traité ', comme elle l'avait fait pour les trois chefs qui l'avaient précédé. Constantin mourut jeune; et bien que sa vie ait été courte, elle fut semée de peines, de tribulations qui la lui rendirent bien amère. Une circonstance singulière qui en fut le résultat, c'est l'aversion qu'il prit pour son origine. Son caractère noble et indépendant lui faisait trouver des causes d'humiliations et de vives souffrances dans mille choses qui, pour d'autres, eussent été inaperçues. Aussi n'en parlait-il jamais, et permettait-il encore bien moins qu'on lui en parlât. Cette aversion devint si forte qu'il forma le projet d'éteindre sa branche. Ce dessein devint surtout une chose arrêtée lorsqu'à la réunion de la Corse à la France il essuya les plus révoltantes injustices. Il avait quatre enfans, trois garçons et une fille1, qui était ma mère. Il détermina l'aîné de ses fils, Jean-Ëtienne-Comnène, à entrer dans l'état ecclésiastique. Le second fut envoyé à Rome au collége de la Propaganda-Fida, et destiné de même à l'ordre de prêtrise. Le troisième, trop jeune pour prendre parti activement dans cette grande résolution, fut néanmoins voué comme ses frères à un célibat perpétuel. Il devait suivre leur exemple dès que son âge le permettrait.

1 Lorsque les Grecs eurent tout perdu à Paomia, lors de l'invasion de ceux de Vico et de Niolo, la république de Gènes donna aux malheureux une autre partie de la Corse comme indemnité : c'était le canton de Cargère. Lorsqu'il fut aussi fertilisé que l'autre, il fut encore ravagé par les insulaires. C'est à Cargère, et avec les terres de Comnène même, que M. de Marbeuf avait construit un château et des jardins, comme on en voyait dans nos provinces, sans que ce fût un palais d'Armide, comme le disent quelques ouvrages.

Mon oncle Déroétrius, devenu l'aîné de sa maison par le parti qu'avait pris son frère aîné, ne se sentait aucune vocation pour l'état ecclésiastique, et avait protesté dès le premier jour; mais Constantin avait répété : « Je le veux! » et, pour qui connaît bien l'intérieur d'une famille grecque, on ne sera pas étonné qu'il se soit aussitôt soumis. Ainsi, lorsque mon grand-père mourut, il quitta ce monde dans la ferme persuasion que son nom s'éteindrait, avec les précautions qu'il avait prises, malgré les trois garçons qu'il laissait après lui. Il ne m'appartient pas de juger les intentions de mon aïeul dans ce qu'elles peuvent avoir de juste ou d'injuste. Cependant je trouve presque arbitraire de briser définitivement les liens qui unissent une famille à la société. J'irai plus loin et je demanderai si ce n'est pas aussi aller contre la volonté de Dieu. C'est une immense question que celle-là; la volonté, l'autorité paternelle, que je considère comme sans bornes, en trouvent ici. Mais mon grand-père avait beaucoup souffert des injustices commises envers lui et les siens: gardons le silence! Qui peut dire tout ce qu'il a éprouvé lorsqu'il a pris la résolution de vouer à

l'oubli un nom illustre et surtout illustré? Ne préjugeons pas.

Averti du danger de son père, mon oncle Démétrius quitta aussitôt le collège de la Propaganda-Fida où il était élevé, et se hâta d'arriver en Corse. Mais en débarquant, il apprit que mon aïeul était mort depuis deux jours, et qu'il restait seul à sa mère et à sa jeune sœur.

La perte d'un père n'était pas la seule peine qui l'attendît au rivage natal. Le rang de primatie que Gènes avait toujours conservé à sa famille par plusieurs traités authentiques passés entre la république ligurienne et les Comnène, ce rang fut aboli, et les biens personnels de la famille réunis aux domaines de la couronne de France. Démétrius fut douloureusement affecté de ce manque de foi j car on ne pouvait lui donner un autre nom en songeant aux pertes, aux sacrifices volontaires que les Grecs avaient faits pour la cause de la France. Le jeune chef fut blessé au cœur d'un pareil traitement; il n'avait que seize ans, et ne savait pas encore que l'injustice est l'histoire des hommes. Lorsque son âge le lui permit, il passa en France, et vint porter au pied du trône ses justes réclamations. Elles furent écoutées favorablement. Le gouvernement lui accorda un dédommagement pour ses biens qui déjà avaient été don

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