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gouvernement génois, qui les avait vendus à mon arrière-graml-pèrc. — Et quel droit le gouvernement de Gènes avait-il de vous vendre ce qui était à nous ?»

On voit que nous étions dans un cercle dont rien ne pouvait nous tirer. C'était toujours le même refrain et la même attaque; cependant j'avais trouvé grâce aux yeux de Savéria. Je n'étais pas Française, si je n'étais pas Corse; je parlais italien ensuite : je n'étais pas une sauvage. Un jour, m'étant rendue le matin de très-bonne heure tout au bout du château, dans une grande galerie abandonnée, où se trouvait tin piano, ou plutôt une mauvaise épinette que mademoiselle de Jl/aunay1, lectrice de Madame mère, et moi, avions réparée de notre mieux; me trouvant devant ce piano, tout mauvais qu'il était, je me mis à répéter une petite chanson de chevrier qu'on chante dans les montagnes de la Corse, dans l'intention d'en faire un petit nocturne à deux voix pour le chanter à Madame. Savéria m'avait entendue e$ sanglota bientôt derrière moi. Je me retournai, et voulus la railler de sa sensibilité; car dans la maison elle ne passait pas du tout pour une personne sensible.

1 C'était une aimable personne que mademoiselle de Lau. nay; possédant tous les talens à un degré supérieur, avec toute la modestie que devrait avoir l'ignorance. Depuis bien long-temps je l'ai perdue de vue. Mais quel que soit le lieu où elle se trouve, je désire que ce livre tombe entre ses mains, pour qu'elle uit fc preuve <pe la v n- ic beauté

« Basta, basta, buon sangue non è buggiardo E si vede signora mia benedetta, si vede che il vostro è rosso e caldo, si vede! El che non siete de questi cani di Francesi! Fi sentite voi, Fi »

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Et en appuyant fortement sur ces E! locution fort usitée chez le peuple italien, elle remuait long-temps la tête de haut en bas, comme un Chinois de cheminée.

Savéria était, après tout, une femme supérieure à sa manière. Elle offrait le type original de ces Corses que les Romains redoutaient et refusaient d'acheter pour esclaves, mais qui donnaient leur viepour sauver celle du maître qu'ils aimaient. Le caractère corse a été en général fort méconnu. Nous avons jugé les Corses comme nous avons jugé les Espagnols. Nous entrons en conquérans dans un pays; nous le prenons, sans demander aux habitans: Cela vous plaît-il? et puis nous crions au secours quand ils veulent se débarrasser de nous. Il ne nous manquerait plus que de dire quelesRusses sont des misérables. En vérité, nous ressemblons quelquefoisà ces voleurs qui, entrant dans la chambre du voyageur, et trouvant qu'il est parti avec son argent, s'écrient : « Ah! le coquin !... »

Les Corses ont trouvé une sorte de mauvaise foi dans la manière dont la France, après être venue pour un autre, est restée pour elle. Bien des Corses ont pensé que, dès le premier jour, les intentions de la France étaient de s'emparer d'eux. Le caractère de l'homme qui s'est mis à leur tête pour défendre leur cause en dit toute la bonté; Paoli est une grande figure de l'histoire. Qui oserait parler en mal du pays qui lui a donné naissance? Savéria, qui raisonnait fort bien sur les affaires de Corse, ne pouvait pardonner à M. Bonaparte lepèrede s'êtremis contre Paoli.— «Mais aussi celui-ci, disait-elle, pourquoi était-il avec ses Anglais!!» Et elle avait raison. C'est une tache dans la vie de Paoli.

Ma famille a la prétention, non pas de n'être pas corse, mais d'être grecque. C'est au fait un véritable enfantillage. Des gens qui sont depuis deux cent cinquanteans sur une terre sont les enfans de cette terre, ou bien il n'y a plus de patrie. Au reste, cette prétention n'existait que dans la parole, et encore rien n'était plus curieux que d'entendre mamère chanterdes airs composés par le chevrier corse ou par le chasseur de la montagne; tandis que mon grand-oncle me racontait comment ils étaient lors de l'arrivée de la colonie, combien ils étaient malheureux dans de certaines juridictions : celle de Vico, par exemple, qui n'était peuplée que par des pâtres presque sauvages, vêtus d'une saie de poil de chèvre ou de laine de mouton non préparée, qui leur servait à la fois de vêtement et d'abri, en formant une cahute pour les recevoir pendant la nuit ou pendant l'orage. Les infortunés ne se nourrissaient que de châtaignes et du lait de leurs troupeaux. Quelques chaumières éparses çà et là se faisaient apercevoir dans cette contrée désolée. Telle était la condition de ceux de Vico et de Niolo. Cette profonde misère émut les Grecs; ils tâchèrent de soulager lesVicolésiens. On sait quelle en fut la récompense. Mais ceux de Vico et deNiolone sont pas cequ'on appelle le montagnard corse. «Ne va pas t'y tromper, au moins! observait mon oncle Démos.—Non, non,» disait ma mère avec vivacité, en faisant aller son petit rouet d'ébène avec son joli pied et sa petite main blanche comme du lait qui cassait le coton au moins dix mille fois par heure. « Non, je ne veux pasqu'elle le croie. » Etlà dessus elle chantaitd'une voix si harmonieuse la ballade du chasseur mêlée au chant guerrier des Grecs, et puis elle se mettait a pleurer, Il était bien rare qu'il en fût autre* ment. On pouvait facilement juger que ma mère , toute fière qu'elle était de son origine grecque , était pourtant une fille de la Corse. Aussi lorsqu'elle parlaititalien à Bonaparte, et qu'il affectait de répéter qu'il l'avait oublié, que d'ailleurs il était.Français:— «Allons donc,Napoléon! nedites pas ainsi des choses ridicules,» s'écriait-elle avec cette vivacité qui lui donnait un caractère si particulier et si charmant. — « Qu'entendez-vous par là : Je suis Français? —Qui vous dit que vous êtes Chinois? Mais tout en étant Français, vous êtes né dans l'une des provinces de France qui s'appelle la Corse.Pour être Auvergnat, un homme en est-il moins Français? Qui donc ne s'honorerait pas aujourd'hui d'être le compatriote de Paoli? Allons! ne medites plus de pareilles choses, ou je croirai que les honneurs de votre république vous ont tourné la tête.» Ma mère lui parlait ainsi après le i3 vendémiaire.

C'est en écoutant l'expression de l'opinion de ma mère sur la Corse que j'en ai pris moi-même une toute autre que celle qui est vulgairement répandue. Que de fois, pendant notre sanglante révolution , ai-je vu pleurer mamère en pensant aux montagnes deson île!... «C'est là qu'on est libre!» répétait-elle en me serrant dans ses bras et frémissant à chaque instant qu'ont ne vint la chercher

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