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mes compatriotes malade et à l'auberge! Charles! je ne te reconnais pas.

En parlant ainsi, ma mère remettait le chapeau de mon père sur sa tête et le poussait par les épaules pour qu'il marchât plus vite. A son retour, quel fut l'étonnement triste et joyeux à la fois de ma mère, eu apprenant que ce compatriote malade, auquel elle portait intérêt sans le connaître, était le mari de Laetitia Ramolino! — «II est fort malade, lui dit mon père,etjenecroispas qu'il soit bien dans la maison où il est; il faudrait le faire transporter dans une maison particulière.— Mon ami, lui dit ma mère, rappelle-toi combien tu as souffert, lorsque tu es tombé malade à Philadelphie, et que tu n'avais près de toi, pour te soigner, qu'un enfant de neuf ans et des domestiques. Nous devons épargner de telles inquiétudes à nos amis. »

Mon père n'aitnaitpas les Corses : il voulait bien avoir pour messieurs Bonaparte toutes les attentions que demandait la situation du malade; mais l'admettre dans sa maison, au milieu de sa jeune famille, cela ne lui convenait pas. Il fallut tout le crédit de ma mère sur lui pour le faire changer d'avis.

J'ai entendu bien souvent raconter, non pas par ma mère, ni par aucun de mes parens, mais

par les nombreux amis que nous avions alors à Montpellier, etdontunegrande partie existe encore aujourd'hui à Paris, la conduite de mamère à cette époque. Elle était jeune, belle et riche, entourée d'hommages: eh bien! le lit du pauvre étranger malade était le lieu où elle passait le temps qu'elle ne donnait pas à ses enfans. Tout ce que la fortune peut procurer de ressources dans une position désespérée, pour alléger au moins les souffrances •d'une longue agonie, fut employé par mesparens avec une délicatesse de soins tellement exquise que le moribond et ses parens ne se doutaient jamais de la difficulté qu'il y avait bien souvent à satisfaire les fantaisies que lui donnait la volonté fantasque d'un mourant. Je ne parle certes pas des sacrifices pécuniaires : qui serait capable d'exiger de la reconnaissance pour de pareils services? non; mais j'entends ces soins du cœur que rien ne peut balancer.

Ma mère reçut le dernier soupir de M. Bonaparte, et comme un ange envoyé pour lui en adoucir l'amertume. Il lui recommanda fortement son jeune fils qui venait de sortir de l'École militaire de Brienne pour entrer à l'École militaire de Paris '.

1 Napoléon est sorti de Brienne le i4 octobre 1784.

Ma mère ne borna pas là son pieux office. Joseph Bonaparte et son oncle Fesch, devenus nos commensaux, reçurent d'elle et de mon père tous les secours, toutes les consolations qu'une âme souffrante peut attendre de l'amitié; et lorsqu'enfin vint le moment de leur départ pour la Corse, tout ce qui put non-seulement faciliter, mais embellir leur voyage, fut prévu par mon père.

Depuis cette époque, j'ai revu bien des fois Joseph Bonaparte; jamais il n'a manqué de rappeler les obligations infinies qu'il avait à ma famille. Bon et excellent homme! Le roi Joseph est pour moi un être à part, pour l'amitié queje lui ai vouée. On est encore injuste pour celui-là comme pour d'autres membres de sa famille, parce qu'on a eu à lui reprocher quelques circonstances qui ne sont même pas des fautes; des choses qui auraient passé inaperçues sous le règne chevaleresquement libertin de Louis XIV, qui auraient été applaudies sous le règne avili de Louis XV, et tolérées sous le règne débile de Louis XVI. Mais il s'est vu mettre au ban de l'opinion; et dans quel lieu? en Espagne; et par qui? et pourquoi? peut-être parce qu'il avait pris la maîtresse du grand inquisiteur. Joseph Bonaparte partit avec son oncle, qui, je pense, était de son âge, si même il n'était pas plus jeune que lui.

Mes parens quittèrent le Languedoc pour venir à Paris et s'y fixer. Ils abandonnèrent Montpellier avec regret, car ils y laissaient des amis qu'ils aimaient chèrement. Cependant la mort venait d'eu frapper plusieurs dans la même année. Leur âge avancé ne fut pas une raison de consolation, comme on le voit souvent chez ceux qui veulent se dispenser des regrets. Deux d'entre eux étaient extrêmement âgés. L'un était M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc , l'homme le plus vertueux et le plus estimable qui ait peut-être rempli cette place, et l'autre M. Séguier. Dans les circonstances les plus difficiles, M. de Saint-Priest sut se faire aimer de ses administrés '. J'ai entendu avec attendrissement ma mère me parler de l'intérieur de là famille de M. de Saint-Priest, des fêtes de famille que l'on y donnait. Des sentimens que l'on ne connaît plus aujourd'hui les animaient tous. Malgré son grand âge, M. de Saint-Priest était gai, aimable, et causait à merveille. Madame de Saint-Priest2, aussi bonne, aussi aimable que son mari, contribuait aussi à rendre leur maison charmante. Toujours entouré d'une nombreuse famille, M. de SaintPriest, disait mon père, ressemble aux patriarches de la Bible, mais seulement dans ce qu'ils ont de bien. Il mourut hydropique, à soixantequatorze ans, regrettéde toute la province dont il fut le père, pendant les trente-quatre années que dura son administration.

1 Les états du Languedoc avaient été supprimés, la province en souffrait beaucoup; ce furent les sollicitations de M. de Saint-Priest qui obtinrent leur rappel.

2 Mademoiselle de Barrai; elle etait aimable, pieuse et bonne. Leur famille était fort nombreuse; ils avaient quatre filles et trois garçons : le comte de Saint-Priest, l'aîné de ses

Une autre perte fut profondément sentie par mon père; ce fut celle de M. Séguier, de Nîmes. Mon père, dans l'une de ces courses journalières qu'il faisait, soit à Narbonne, soit dans les environs de Montpellier, avait une fois rencontré M. Séguier, tandis qu'il herborisait autour des ruines du temple de Diane. Mon père aimait passionnément cettepartie denossciences; M. Séguier etlui se lièrent malgré la différence d'âgeimmense qu'il y avait entre eux '. Mais combien elle était

frères; le comte de Saint-Priest, qui fut ambassadeur à Constantinople; et le troisième fils était chevalier de Malte; la marquise d'Axe, la marquise de Bocaud, la marquise de Laurac et la comtesse d'Entragues. On sa.it que M. de SaintPriest n'était pas du Languedoc; mais, voulant exercer sa charge consciencieusement, il se naturalisa pour ainsi dire avec nous. .*

1 Mon père n'avait pas quarante ans, et M. Séguier en avait alors quatre-vingt-cinq.

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