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DE MADAME LA DUCHESSE

D'ABRAIVTÈS

CHAPITRE PREMIER.

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Aujourd'hui chacun publie des mémoires; tout le monde a des souvenirs. Depuis long-temps j'aurais pu, comme bien d'autres, faire un appel au temps passé, et lui redemander aussi une foule de faits curieux et inconnus sur une époque qui fixe tous les regards ; mais, je l'avoue, cette manie , qui exerce si universellement son influence , ne m'avait pas encore atteinte. J'éprouvais même de l'humeur toutes les fois que je voyais annoncer de nouveaux mémoires; il m'était odieux de penser qu'un regard étranger , indifférent, était porté sur la vie privée d'un ami j que les intérêts de sa famille, de sa veuve , de ses orphelins étaient apI. i

pelés à être discutés, jugés par un tribunal composé de gens qui donnent ainsi la question à leur manière, par la raison que cela fait toujours passer une heure ou deux.

Bientôt cette humeur, qui d'abord n'était qu'un sentiment général, devint un sentiment particulier. .Le .général Junot a été un personnage trop marquant sous les divers gouyernemens qui ont précédé le retour des Bourbons pour ne pas attirer l'attention de tous ceux qui cherchenlpâture. L'occasion était belle; il n'était plus là pour répondre. Aussi ce fut d'abord un déluge. Tous les mémoires qui paraissaient parlaient de lui en bien et en mal, et toujours avec aussi peu de vérité '.

Bientôt je fus moi-mème en scène; et ce monde à qui j'avais dit adieu, auquel je ne tenais plus que comme mère de famille, par les rapports qu'établissait entre nous cette .jeune génération que j'élevais pour lui, eut à s'occuper non-seulement de moi, qu'il avait déjà également oubliée, mais de ma mère, de mon père, de mon aïeul, enfin de toute ma famille.

La chose était trop ennuyeuse par elle-même pour n'être pas l'œuvre de la malveillance. Cepen

'De toutes les nombreuses biographies qui parlent de lui, 'deux seulement dieent le véritable lieu de sa naissance,

dant je fus long-temps à le croire; mon doute était fondé sur la certitude de n'avoir jamais nui à personne. Toutefois il fallut se rendreàl'évidence;mes amis et ceux de Junotme pressèrent de répondre. Je ne le voulais pas; je résistai long-temps. La réfutation n'est jamais calme. Elle est presque toujours passionnée, et devient alors ridicule dans la bouche d'une femme. Mais enfin, à la vue de cette foule de mémoires qui doivent, dit-on , servir de matériaux pour édifier l'histoire de notre époque, je me suis demandé si je n'étais pas coupable de laisser établir comme vérités des faits erronés, des temps, des dates intervertis, du bien omis, du mal inventé, enfin des choses dont l'altération peut porter atteinte à la mémoire du père de mes enfans, de mon aïeul, demamère....3'avoue qu'en regardant cette masse de faits réunis, toutes les craintes puériles qui avaient pu retenir la femme du monde s'évanouirent devant le devoir de la veuve, de la fille et de la mère. A mesure que le temps appesantit sa main sur notre tête, tout ce que le jeune âge lui donnait de légèreté disparaît, pour faire place au caractère sacré que ces titres lui impriment, et nous montrer les obligations qu'ils imposent.

C'est donc en grande partie sous ce point de vue, et pour les causes que je viens d'énoncer que j'ai rédigé ces Mémoires, et mis en ordre une foule de souvenirs qu'il m'a été fort pénible de rappeler. J'ai été peu excitée par des sentimens haineux. Aucune pensée de vengeance ne s'est jointe à la pensée première, bien que j'en eusse la possibilité et qu'on m'ait fortement provoquée.

Entrée dans le monde à une époque fertile en mouvemens remarquables, vivant journellement avec les acteurs du grand drame politique dont la représentation occupe l'Europe depuis trentecinq ans, il me sera sans doute difficile de ne pas parler des individus, lorsque les choses les placeront en scène. Cela pourra être désagréable, je le sais; mais qu'y faire? C'est une conséquence, une suite naturelle de la mode des mémoires. J'ai bien passé par le scalpel de gens qui, sans me connaître, disaient les uns du mal, les autres du bien de moi, sans que le bien fût plus mérité que le mal, sans que ces gens m'eussent vue, sans qu'ils sussent même si j'étais brune ou blonde, laide ou jolie, droite ou crochue. On aurait dit qu'ils avaient pris mon nom dans l'almanach des vingt-cinq mille adresses. Quant à moi, je puis certifier qu'il est une chose sur laquelle se portera toute l'attention, non pas de mon esprit, mais de mon âme; ce sera de n'affliger personne par des attaques offensantes et directes.

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