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LETT R E 6 o 9.
A la méme.
à I'aris, vendredi 15 Mars 168o.

JE crains bien pour cette fois que nous ne perdions M. de la Rochefoucauld , sa fièvre a continué ; il reçut hier Notre-Seigneur : mais son état est une chose digne d'admiration. Il est fort bien disposé pour sa conscience, voilà qui est fait : mais du reste, c'est la maladie et la mort de son voisin , dont il est question ; il n'en est pas effleuré, il n'en est pas troublé; il entend plaider devant lui la cause des médecins, du frère Ange, et de l'Anglois, d'une tête libre , sans daigner quasi dire son avis ; je reviens à ce vers : Trop au-dessous de lui, pour y prêter l'esprit.

Il me voyoit point hier matin Madame de la Fayette, parce qu'elle pleuroit, et qu'il recevoit Notre-Seigneur ; il envoya savoir à midi de ses nouvelles. Croyez-moi, ma fille , ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie ; il s'est approché de telle sorte ces derniers momens, qu'ils n'ont rien de nouveau , ni d'étranger poux lui. M. de Marsillac arriva avant-hier à minuit, si comblé de douleur amère, que vous ne seriez pas autrement pour moi. Il fut long-tems à se faire un visage et une contenance : il entre enfin , et trouve M. de la Rochefoucauld dans cette chaise, peu différent de ce qu'il est toujours. Comme c'est M. de Marsillac qui est son ami, de tous ses enfans , on fut persuadé que le dedans étoit troublé; mais il n'en parut rien, et il oublia de lui parler de sa maladie. Ce fils resortit pour crever ; et après plusieurs agitations , plusieurs cabales , Gourville contre l'Anglois, Langlade pour l'Anglois, chacun suivi de plusieurs de la famille, et les deux chefs conservant toute l'aigreur qu'ils ont l'un pourl'autre, M. de Marsillac décida pour l'Anglois; et hier à cinq heures du soir, M. de la Rochefoucauld prit le remède de l'Anglois ; et à huit, encore. Comme on n'entre plus du tout dans cette maison , on a peine à savoir la vérité ; cependant on m'assure qu'après avoir été cette nuit à un moment près de mourir, par le combat du remède et de l'humeur de la goutte, il a fait une si considérable évacuation, que, quoique la flèvre ne soit pas encore diminuée, il y a sujet de tout espérer : pour moi, je suis persuadée qu'il en réchappera. M. de Marsillac n'ose encore ouvrir son coeur à l'espérance ; il me peut ressembler dans sa tendresse et dans sa douleur, qu'à vous, ma chère enfant, qui ne voulez point que je meure. Vous croyez bien que dans l'état où il est, je me lui donne pas la lettre de M. de Grignan ; mais elle ira avec les autres qui viendront : car je suis convaincue avec Langlade, de qui j'ai appris tout ceci, que ce remède fera le miracle entier.

Je vous demande comment vous vous portez de

votre voyage de Marseille : je gronde M. de Grignan , de vous y avoir menée ; je ne saurois approuver cette trotterie inutile. Ne faudra-t-il point que vous alliez montrer Toulon, Hières , la Sainte-Baume, Saint-Maximin , et la fontaine de Vaucluse, à Mesdemoiselles de Grignan ? Je suis quasi toujours chez Madame de la Fayette, qui connoîtroit mal les délices de l'amitié et les tendresses du coeur, si elle n'étoit aussi affligée qu'elle l'est. Je fais ce paquet chez elle à neuf heures du soir; elle a lu votre petit billet; car, malgré ses craintes, elle espère assez pour avoir été en état de jeter les yeux dessus. M. de la Rochefoucauld est toujours dans la même situation, il a les jambes enflées ; cela déplaît à l'Anglois ; mais il croit que son remède viendra à bout du tout : si cela est, j'admirerai la bonté des médecins, de ne pas le tuer, assassiner , déchirer, massacrer ; car enfin, les voilà perdus : c'est leur ôter la vie, que de tirer la fièvre de leur domaine. Duchesne ne s'en soucie pas : mais les autres sont enragés.

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QUoI QUE cette lettre ne parte que mercredi, je me puis m'empêcher de la commencer aujourd'hui 2 pour vous dire que M. de la Rochefoucauld est mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême affliction de notre pauvre amie, qu'il faut que je vous en parle. Hier samedi, le remède de l'Anglois avoit fait des merveilles ; toutes les espérances de vendredi , que je vous écrivois, étoient augmentées; on chantoit victoire, la poitrine étoit dégagée, la tête libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires; dans cet état, hier à six heures, il tourne à la mort : tout d'un coup , les redoublemens de fièvre, l'oppression, des rêveries; en un mot, la goutte l'étrangle traîtreusement ; et quoiqu'il eût beaucoup de force, et qu'il ne fût point abattu de saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq heures pour l'emporter; et à minuit il a rendu l'âme entre les mains de M. de Condom. M. de Marsillac ne l'a point quitté d'un moment; il est dans une affliction qui ne peut se représenter : cependant il retrouvera le Roi et la Cour ; toute sa famille se retrouvera à sa place : mais où Madame de la Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils ? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de la Rochefoucauld étoit sédentaire aussi ; cet état les rendoit nécessaires l'un à l'autre, et rien me pouvoit être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, vous trouverez qu'il est impossible de faire une perte plus considérable, et dont le tems puisse moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci; elle n'alloit point faire la presse parmi cette famille; en sorte qu'elle avoit besoin qu'on eût pitié d'elle. Madame de Coulanges a très-bien fait aussi, et nous continuerons quelque tems encore aux dépens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse. Voilà en quel tems sont arrivées vos jolies petites lettres, qui n'ont été admirées jusqu'ici que de Madame de Coulanges et de moi : quand le Chevalier sera de retour, il trouvera peutêtre un tems propre pour les donner; en attendant, il faut en écrire une de douleur à M. de Marsillac ; il met en honneur toute la tendresse des enfans, et fait voir que vous n'ètes pas seule : mais, en vérité, vous ne serez guère imitée. Toute cette tristesse m'a réveillée, elle me représente l'horreur des séparations, et j'en ai le coeur serré.

Mercredi 2o /Mars.

Il est enfin mercredi. M. de la Rochefoucauld est toujours mort, et M. de Marsillac toujours affligé, et si bien enfermé, qu'on ne croiroit pas qu'il songe à sortir de cette maison. La petite santé de Madame de la Fayette soutient mal une pareille douleur ; elle en a la fièvre, et il ne sera pas au pouvoir du tems de lui ôter l'ennui de cette privation. Sa vie est tournée d'une manière qu'elle trouvera tous les jours un tel ami à dire. N'oubliez pas de m'écrire quelque chose pour elle.

Je suis troublée de votre santé et du voyage que vous faites. Vous n'irez pas en Barbarie : mais il y aura bien de la barbarie, si cette fatigue vous

fait

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