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la voir. Tout ce que dit Madame la Dauphine est juste et d'un bon tour ; il n'y a rien à souhaiter, ni pour l'esprit, ni pour l'humeur,et cela est si bon, qu'on en oublie le reste. Le Roi instruisit en détail M. le Dauphin de tout ce qu'il avoit à faire, et imagina une manière de géographie, dont il se réjouit fort avec les Courtisans *. Pour M. le Prince de Conti, c'est une chose étrange que les mauvais bruits qui courent de lui, cela commence à l'embarrasser. Ce jeune Prince de la Roche-surYon (son frère) le désole : l'autre jour, Madame la Princesse de Conti dansoit , il dit tout haut : Vraiment, voilà une fille qui danse bien. Cette folie toute simple et toute brusque fit rougir ce pauvre frère aîné, et le défit à plate couture.Voilà bien des riens que je vous conte : ce seroit une belle chose d'y répondre. La bonne des Hameaux est décédée, comme dit Coulanges : elle a souhaité qu'on mît sa mort dans la gazette, afin que les amis qu'elle a encore dans les pays étrangers, prient Dieu pour elle ; elle a voulu qu'on sonnât à Saint-Paul la grosse sonnerie, et a prié un Gen- . tilhomme qui demeure chez elle, de ne point jouer le jour de sà mort. Elle laisse de médiocres biens, parce qu'elle a fait une dépense fort honorable pendant sa vie. M. de Marsillac est affligé outre me

* Cela étoit sans doute fort différent de la fameuse Carte de Tendre imaginée par Mademoiselle de Scudéry. Mais celle-ci paroît avoir donné l'idée de l'autre au Roi, qui les connoissoit fort bien toutes deux.

sure; son pauvre père est sur le chemin de Verteuil fort tristement ; et pour Madame de la Fayette, le tems, qui est si bon aux autres, augmente et augmentera sa tristesse. Je n'ai point encore vu les Grignans, ils sont tous séparés. Mon fils m'a écrit une grande lettre, toute pleine encore de ses raisons : j'avois envie de vous l'envoyer ; mais si j'avois pu vous copier la réponse que j'y ai faite, et vous faire voir comme je ridiculise et renverse tous ses raisonnemens, vraiment vous aimeriez cette lettre.

LETTRE 6 1 2.

A la méme.
à Paris , mardi 26 mars 168o.

VoUs n'avez donc pas été en Barbarie, et vous êtes revenue sur vos pas à Aix. Je comprends trèsbien les fatigues que vous avez à Marseille; vous avez voulu soutenir les extrêmes honnêtetés de M. de Vivonne, et son amitié vous a coûté cher à ce prix : il me semble que je vous vois prendre , sur votre courage ce que vos forces vous refusent. Mesdemoiselles de Grignan n'iront - elles pas tout d'un train à la.Sainte-Baume ? Ce sont des devoirs qu'il faut rendre en Provence.Vous avez fort envie d'aller à Grignan, je sais vos raisons 3 sans cela je vous dirois qu'il est bien matin : vous trouverez encore la bise en furie, elle renverse vos balustres, elle en veut à votre château : sera-t-elle plus forte

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que cette autre tempète qui le bat depuis si longtems ? Il faut qu'il soit bon pour y avoir résisté : j'espère que Dieu le soutiendra contre tant d'efforts redoublés. Mais vous, ma chère enfant , soutiendrez-vous cet air pointu et glacé qui perce les plus robustes ? Je n'ose vous parler de votre retour ; voudriez-vous passer l'hiver à Grignan ? est-ce une chose praticable?" et voudriez-vous le passer à Aix, où sera M. de Vendôme ? Je vois souvent Mademoiselle de Méri; sa santé, c'est-à-dire, sa maladie est comme vous l'avez vue; elle n'est pas plus mal : mais ses chagrins augmentent tous les jours ; son petit ménage est plus difficile à régler que l hôtel de Lesdiguières. Elle a loué la plus jolie maison du monde, elle n'en veut plus. Le Chevalier est à Paris, j'espère que je le verrai ; je ne puis me passer de quelque Grignan. J'eus l'autre jour beaucoup de plaisir de causer avec le Coadjuteur ; il s'en faut bien que nous n'ayons tout dit. Le Chevalier fait bien de vous divertir par toutes les nouvelles qu'il sait ; pour moi , je vous mande celles que j'attrape : quand je n'en sais point, je me jette sur le nez de Mi. du Rivaux. J'ai vu le Chevalier, il a été à son régiment : nous avons fort parlé de vous, et de vos affaires, et de votre santé : il est aussi mal content que moi de voir que vous vous comptiez pour rien dans le monde : eh, bon Dieu ! qui est-ce qui vaut mieux que vous ? Cela est triste, ma fille, de voir sa vie et la douceur de sa vie menacée et dérangée par l'embarras des affaires domestiques : je n'ose vous demander certains détails ; mais quel chagrin pour moi de ne pouvoir vous être bonne à rien?Madame de Verneuil me parloit en dernier lieu de son rang qui croît tous les jours : ce n'est pas cela que je lui envie : quel bonheur d'avoir sa famille auprès de soi, et d'être en état de les combler de biens ! En vérité, ma fille, il faut songer à ceux qui sont plus malheureux que nous, pour nous faire avaler nos tristes destinées. Voilà une lettre de mon fils : je crois qu'il vous mande les mêmes choses qu'à moi : jamais il n'y eut une vocation pareille à la sienne. Il voit que personne n'est de son avis ; on lui dit des raisons assommantes : il renouvelle ses voeux ; et la plus forte volonté qu'il ait jamais eue est celle qu'il ne devroit point avoir. La Fare " a été rudement repoussé, quand il a proposé d'ètre à M. le Dauphin : le Roi ne peut souffrir ceux qui quittent le service ; et quand mon fils n'aura plus de charge, je lui conseillerai d'être un provincial plutôt qu'un coureur de comédie et d'opéra : il se trompe dans toutes les vues qu'il a sur ce sujet. Pour moi, mon enfant, je ne songe qu'à vous revoir : plus la mort de M. de la Rochefoucauld me fait penser à la mienne, plus je désire de passer le reste de ma vie avec vous. Madame de la Fayette * La Fare n'avoit quitté le service que sur le refus très-dur que fit Louvois de lui donner un avancement auquel il avoit un droit certain. Il dit dans ses Mémoires que Louvois amoureux

de la Maréchale de Rochefort, me lui pardonnoit pas d'avoir été en coquetterie avec cette Dame. o

est tombée des nues ; elle s'aperçoit à tous les momens de la perte qu'elle a faite : tout se consolera hormis elle. M. de Marsillac, à présent M. de la Rochefoucauld, est déjà retourné à son devoir.Le Roi l'envoya querir ; il n'y a point de douleur qu'il me console; la sienne a été au-delà des bornes ; et le moyen de courre le cerf avec une affliction violente ? Ne trouvez - vous pas que le nom de la Rochefoucauld est quasi aussi chaud à prendre que celui de M. d'Aleth (1) ? M. de Marsillac vouloit le laisser refroidir, mais le public ne l'a pas voulu ; le public est le maître. Jamais Rouville (2) nous a-t-il voulu laisser passer celui d'Adhémar ? Vous voulez que j'écrive à M. de Vivonne ; eh, bon Dieu ! n'est-il pas trop bien payé de vous avoir vue, de vous avoir régalée ? Ce seroit donc pour se réjouir avec lui de ce qu'il est plus raisonnable cette année que l'autre, qu'il faudroit lui faire un compliment; j'en avois tantôt commencé un, ma plume m'étoit pas en train, j'ai tout planté là. Je crois qu'enfin Madame la Dauphine aura l'honneur de me voir. Madame de Chaulnes l'a entrepris ; je me laisse vaincre : je vous en manderai des nouvelles. Vous ne me parlerez de long-tems de ce pauvre M. de la Rochefoucauld, lui qui me parloit si souvent de vous : j'ai un billet et des

(1) Nicolas Pavillon, Évêque d'Aleth, un des plus grands et des plus saints Prélats de l'Église de France, mort le 8 Décembre 1677. , (2) Le Comte de Rouville, vieux Courtisan, que son mérite , et sa vertu avoient mis en droit de décider à la Cour.

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