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malgré qu'elle en ait ; son cœur la mène, et lui fait souhaiter le séjour de Pompone : cet attachement est digne d'être honoré, et adoucit les malheurs communs. Adieu , ma chère-belle, faites-moi écrire après avoir commencé ; car il me faut quatre lignes de votre main : Mademoiselle de Grignan, Montgobert, Gautier , ayez tous pitié de ma fille et de moi. Enfin, mon enfant, soulagez-vous , ayez soin de vous, fermez votre écritoire; c'est le vrai temple de Janus; et songez que vous ne sauriez faire un plus solide et plus sensible plaisir à ceux qui vous aiment, que de vous conserver pour eux , puisque ce seroit vous tuer que de leur écrire.

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LETTRE 589.

A la méme.
à Paris, mercredi 5 Janvier 168o.

DIEU vous donne une bonne et heureuse année 2 ma très - chère, et à moi la parfaite joie de vous revoir en meilleure santé que vous n'ètes présentement. Je vous assure que je suis fort en peine de vous ; il gèle peut-être à Aix comme ici, et votre poitrine en est malade.Je vous conjure tendrement de ne point tant écrire, et de ne point me répondre sur toutes les bagatelles que je vous écris ; écoutez-moi, figurez-vous que c'est une gazette ; aussi bien je ne me souviens plus de ce que je vous

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ai mandé : ces réponses justes sont trop longues
à venir pour être mécessaires à notre commerce.
Dites-moi quelque chose en trois lignes de votre
santé, de votre état; un mot d'affaires, s'il le faut,
et pas davantage, à moins que vous ne trouviez
quelque charitable personne qui veuille écrire pour
vous. Le Chevalier est au coin de son feu, incom-
modé d'une hanche : c'est une étrange chicane
que celle que lui fait ce rhumatisme. Madame de
Soubise est toujours enfermée chez elle , disant
qu'elle a la rougeole : on croit que cette maladie
durera quelque tems. Elle a prétendu avoir les
entrées de Dame d'honneur : les Majestés ne l'en-
tendoient pas ainsi. Elle dit que la pension n'étoit
pas une chose qui pût l'apaiser ; il faut qu'elle ait
dit plusieurs autres choses encore. Enfin, elle est à
Paris ; rien n'est vrai que cela, le reste est trouble,
et chacun dit ce qu'il veut. Madame la Dauphine
a écrit des lettres si raisonnables, si justes, si droi-
tes, qu'on est entièrement persuadé de son très-bon
esprit. Son portrait me paroît pas d'une belle per-
sonne. Vous avez vu comme la prophétie d'une
seconde Dame d'atour (Madame de Maintenon )
a été heureusement accomplie.
Gordes n'est pas encore arrivé ; j'ai bien envie
de voir un homme qui vous a vue. Vous m'envoyez
donc des étrennes, j'ai bien peur qu'elles ne soient
trop jolies : les miennes sont d'une légereté que la
bise doit emporter. Je n'ai rien ouï dire de celles
de Saint-Germain. Madame Royale fut transportée

de son écran (1) : mais le jeune Prince et les Courtisans n'y mordirent point ; cette transplantation les blesse autant qu'elle charme la mère. Cependant tout est réglé et signé en Portugal : je ne sais comme la Providence démêlera ces divers intérêts. M. de Pompone a sa démission, et n'a point encore son argent : il est retourné à Pompone. Madame de Vins estici; elle pensoit aller à Saint-Germain; elle a voulu auparavant demander l'avis de Madame de Richelieu qui est à Paris; c'étoit une affaire que de la voir. L'Abbé Tètu nous fit entrer, Madame de Coulanges ne l'avoit pu : Madame de Vins attendoit donc la réponse de Madame de Richelieu pour faire ce voyage.Je fis vos complimens avec les miens à cette Duchesse ;je lui dis que son mérite nous faisoit faire une sorte de compliment fort extraordinaire, qui étoit de nous réjouir avec elle de ce qu'elle n'étoit plus Dame d'honneur de la Reine (2) : qu'il n'y avoit qu'elle qui pût nous faire connoître qu'il y eût quelque chose au-delà : cela fut paraphrasé, et son amour-propre n'en fut point blessé.Je ferai vos complimens à Madame d'Effiat, à Madame de Rochefort, et si je puis, à Madame de Vibraye (5), qui, par l'état de ses affaires, a accepté la place de Dame d'honneur de Madame la Princesse de Conti : on (1) Voyez tome IV, pages 493 , 494. (2)Madame de Richelieu étoit Dame d'honneur de la Reine lorsqu'elle fut choisie pour être Dame d'honneur de Madame la Dauphine.

(5) Polixène-le-Coigneux, femme de Henri Hurault, Marquis de Vibraye.

dit que le Roi la fera entrer dans le carrosse de la Reine , aussi bien que Madame de Montchevreuil ; c'est le remède à tous nos maux. Madame de Langeron y rentrera donc aussi; elle en étoit déchue ; car elle avoit eu cet honneur, quand elle étoit Gouvernante. Voilà cette pauvre Vibraye submergée dans les plaisirs ; il faudra bien qu'elle se mortifie comme notre ami Tartuffe. On avoit proposé cette place à Madame de Frontenac ; cela conviendroit assez à la femme du Gouverneur de Quebec : mais elle a répondu que son repos et Divine (1) valoient mieux qu'une vie si agitée et si brillante : tout est bien , car Madame de Vibraye aussi peut être flattée qu'à son âge, on l'ait prise pour être là. M. et Madame de Chaulnes vous font mille complimens ; prenez leurs tons : Madame de Coulanges cent mille ; elle n'a pas voulu que son père achetât cette maison (2), j'en suis ravie. J'ai toujours les échecs dans la tête ; je crois que je n'y jouerai jamais bien. Hébert donne six fois de suite échec et mat à Corbinelli qui enrage : voilà ce qu'il a gagné, à l'Hôtel de Condé. Ma fille , je vous dis adieu ; j'attends de vos nouvelles avec impatience 3 car pour voir de grosses lettres, c'est ce que je crains présentement plus que toutes choses. C'est ainsi que l'on change, selon les dispositions, mais toujours par rapport à vous , et à cette tendresse qui ne change point, et

(1) MademoissIle d'Outrelaise , amie intime de Madame de Frontenac. (2) L'hôtel de Carnavalet.

qui qui est devenue mon âme méme : je ne sais pas trop si cela peut se dire : mais je sens parfaitement que de vivre et de vous aimer, c'est la même chose

pour moi.

LETTRE 59 o.

A la méme. à Paris , vendredi 5 Janvier 168o. A H, ma très-chère ! que je suis obligée à Madame du Janet de vous avoir ôté la plume !Si, par l'air de Salon et par les fatigues, vous retombez à tout moment, quelles raisons n'ai-je point de vous conjurer mille fois de ne point écrire ? Vous parlez de votre mal avec une capacité qui m'étonne : mais l'intérêt que je prends à votre santé me fait comprendre tout ce que vous dites. Que j'ai d'envie que cette bise et

ce vent du midi vous laissent en repos ! Mais quel

malheur d'ètre blessée de deux vents qui sont si souvent dans le monde , et sur-tout en Provence ! Je vous demande, ma fille, si dans l'état où vous êtes, je puis m'empêcher d'y penser tristement. Je fus hier aux grandes Carmelites avec MADEMoIsELLE, qui eut la bonne pensée de mander à Madame de Lesdiguières de me mener.Nous entrâmes dans ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la Mère Agnès ; elle me parla de vous, comme vous connoissant par sa soeur (Madame de Villars). Je vis Madame Stuart belle et contente. Je vis Mademoiselle d'Epernon qui ne me trouva pas défigurée; ToM E V. B

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