Images de page
PDF
ePub

gueur dont je fais mes lgttres; vous les trouverez au-dessus de vos forces , c'est ce que je veux : ainsi ma poitrine sauvera la vôtre. Il me semble que vous avez bien des commerces, quoi que vous disiez; pour moi, je ne fais que répondre, je n'attaque point : mais cela fait quelquefois tant de lettres, que les jours de courrier, quand je trouve le soir mon écritoire, j'ai envie de me cacher sous le lit, comme cette chienne de feue MADAME, quand elle voyoit des livres.

LETTRE 634.

A la méme.

Aux Rochers, 9 Juin, jour de la Pentecôte 168o.

VoU s êtes donc pour l'attention aux histoires, comme je suis pour le chapelet (1); vous me savez de quoi traite Justin. La petite de Biais disoit qu'elle avoit vu quelque chose de la conversion de S. Augustin dans la fin de Quinte-Curce : vous pourriez fort bien en dire autant, et vous ne voulez pas que je dise, ma fille a trop d'esprit; puisque vous n'en êtes pas plus grasse pour être ignorante, je vous conseille de répéter les vieilles leçons de votre père Descartes.Je voudrois que vous pussiez avoir Corbinelli ; il me semble que présentement il vous divertiroit. Pour moi, je trouve les jours d'une longueur excessive, je me m'aperçois point (1) Voyez la Lettre du 12 Mai.

qu'ils finissent; sept, huit neuf heures du soir n'y font riem. Quand il me vient des Madames, je prends vitement mon ouvrage, je ne les trouve pas dignes de mes bois, je les reconduis ; la Dame en croupe et le galant en selle s'en vont souper : et moi je vais me promener. Je veux penser à Dieu, je pense à vous ;. je veux dire mon chapelet, je rêve ; je trouve Pilois, je parle de trois ou quatre allées nouvelles, que je vais faire : et puis je reviens quand il fait du serein, de peur de vous déplaire.

Je lis des livres de dévotion, parce que je voulois me préparer à recevoir le Saint-Esprit ; ah ! que c'eût été un vrai lieu pour l'attendre, que cette solitude ! mais il souffle où il lui plaît, et c'est luimême qui prépare les coeurs où il veut habiter ; c'est lui qui prie en nous par des gémissemens ineffables. C'est S. Augustin qui m'a dit tout cela. Je le trouve bien Janséniste, et S. Paul aussi ; les Jésuites ont un fantôme qu'ils appellent Jansénius, auquel ils disent mille injures, et ne font pas semblant de voir où cela remonte : est-ce que je parle à toi (1) ? et là-dessus ils font un bruit étrange, et réveillent les disciples cachés de ces deux grands Saints.

(1) M. de Soyecourt étant couché dans la même chambre avec trois de ses amis, la fantaisie lui prit de parler fort haut pendant la nuit à l'un d'entre eux ; un autre impatienté s'écrie : Eh, morbleu !'tais-toi, tu m'empéches de dormir. M. de Soyecourt lui dit : Est-ce que je parle à toi ? Ce conte parut si plaisant à Madame de Sévigné , qu'elle en fit depuis de fréquentes applications dans see lettres .

Plût à Dieu que j'eusse à Vitré mes pauvres Filles de Sainte-Marie (de Nantes) ! je n'aime point vos baragouines d'Aix : pour moi, je mettrois la petite avec sa tante ; elle seroit Abbesse quelque jour ; cette place est toute propre aux vocations un peu équivoques : on accorde la gloire et les plaisirs. Vous êtes plus à portée de juger sur cela que personne du monde. L'Abbaye pourroit être si petite, le pays si détestable, que vous feriez mal de l'y mettre : mais si cela n'est pas, il me semble en gros qu'elle seroit mille fois mieux là qu'à Aix , où vous n'irez plus (1). C'est une enfant entièrement perdue, et que vous me verrez plus, puisque M. de Vendôme sera Gouverneur : elle se désespérera. On a mille consolations dans une Abbaye ; on peut aller avec sa tante voir quelquefois la maison paternelle; on va aux eaux, on est la nièce de Madame ; enfin, il me semble que cela vaut mieux. Mais qu'en dit M. l'Archevêque ? Son avis doit vous décider. Le vôtre me paroît bien mauvais sur tout ce que vous me dites de vous : à qui en avez-vous de parler si mal de votre esprit, qui est si beau et si bon ? Y en a-t-il quelqu'un au monde qui soit plus éclairé et plus pénétré de la raison et de ses devoirs ? Et vous vous moquez de moi : vous savez bien ce que vous êtes au-dessus

(1)Madame de Sévigné se flattoit que M. le Duc de Vendôme, qui étoit Gouverneur de Provence, y commanderoit à l'avenir, et que M. et Madame de Grignan viendroient s'établir à Paris et à la Cour.

des autres; vous avez de la tête, du jugement, du discernement, de l'incertitude à force de lumières, de l'habileté, de l'insinuation, du dessein quand vous voulez , de la prudence, de la conduite , de la fermeté, de la présence d'esprit, de l'éloquence, et le don de vous faire aimer, quand il vous plaît, et quelquefois plus, beaucoup plus que vous ne voudriez : le papier me manque mon plus que la matière : mais pour tout dire en un mot, vous avez du fonds pour être tout ce que vous voudrez. Il y a bien des gens à qui l'étoffe manque, qui voient à tout moment le bout de leur esprit : ma chère enfant, ne vous plaignez pas.

Je reçois une lettre de Madame de Vins ; elle me dit de vos nouvelles , vous êtes notre lien ; elle est abîmée dans ses procès, et ne regrette cette sujétion que parce que cela l'empêche d'être à Pompone. Elle est d'une sagesse qui me touche et que j'admire : elle me paroît triste, et aussi éloignée de désirer les plaisirs qui ne lui conviennent plus, que persuadée de la Providence qui l'a mise en cet état : elle ne cherche plus de douceur que dans sa famille. Je vous envoie un morceau d'une lettre de votre frère; vous y verrez en quatre mots l'état de son âme : il est à Fontainebleau. On me mande qu'on y est au milieu des plaisirs sans avoir un moment de joie. La faveur de Madame de Maintenon croît toujours : celle de Quantova diminue à vue d'oeil. Cette Fontanges est au plus haut degré,

Madame de la Fayette me mande qu'elle est plus

touchée qu'elle-même ne le croyoit, étant occupée de sa santé et de ses enfans : mais ces soins ont fait place à la véritable tristesse de son cœur ; elle est seule dans le monde; elle me regrette fort, à ce qu'elle dit : j'aurois fait mon devoir assurément dans cette occasion unique dans la vie.Cette pauvre femme ne peut serrer la file d'une manière à remplir cette place. Rien ne peut réparer les biens que j'ai perdus. Elle me dit ce vers que j'ai pensé mille fois pour elle. Sa santé est toujours très-mauvaise; cela contribue à la tristesse. Ses deux enfans sont hors de, Paris, Langlade , moi, tous ses autres amis sont à Fontainebleau : Madame de Coulanges s'en va. Madame de Lavardin est dans la noce par-dessus les yeux ; je lui ferai vos complimens ; elle m'écrit qu'elle est contente, et je vois que non : une bellefille la dérange ;je ne crois pas même qu'elles logent ensemble. Je suis assurée que son coeur est brisé du personnage héroïque de Madame de Mouci ; elle me se plaindra point, mais elle pourra bien étouffer, je vois leurs coeurs. Madame de Lavardin me parle de Malicorne, où elle veut venir achever doucement sa carrière. Je vois un dessous de cartes funeste, je vois encore l'embarras du fils déchiré d'amitié, de reconnoissance pour sa mère, chagrin de l'incompatibilité de son humeur, empêtré d'une jeune femme, sacrifié sottement à son nom et à sa maison : quand je serois à cette noce, je n'y verrois éo pas plus clair. En vérité, je prends intérêt à tous

« PrécédentContinuer »