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vous puissiez les savoir par d'autres. Je vous dirai donc que Madame la Comtesse de Soissons est partie cette nuit pour Liège, ou pour quelque autre endroit qui ne soit pas la France. La Voisin Ta extrêmement marquée, et je pense que Sa Majesté lui a donné charitablement le tems de se retirer. M. de Luxembourg s'est mis volontairement à la Bastille, et se croit assez innocent pour prendre ce ton. On parle de Madame de Tingry, de plusieurs autres encore; mais c'est un chaos, et je vous mande ce qui est positif 5 à vendredi le reste.

On a trompette Madame la Comtesse à trois briefè jours, c'est-à-dire, qu'on va lui faire son procès par contumace. Le Roi a dit à Madame de Carignan : « Madame, j'ai bien voulu que Madame la » Comtesse se soit sauvée ; peut-être en rendrai je » compte un jour à Dieu et à mes peuples ». Et pour son appartement que Madame de Carignan demandoit, il répondit qu'il y avoit pourvu.

LETTRE 596. A la même. à Paris, vendredi 26 Janvier 1680. Je veux commencer par votre santé\ c'est ce qui me tient uniquement au cœur. C'est sans préjudice de cette continuelle pensée, que je vois, que j'entends toutes les choses de ce monde : elles sont plus proches ou plus loin de moi, selon quelles ont plus ou moins de rapport à vous : vous me

donnez

donnez même l'attention que j'ai aux nouvelles. Je vous trouve bien dorlotée, bien mitonnée, ma chère enfant ; vous n'êtes point dans le tourbillon, je suis en repos pour votre repos ; mais je n'y suis pas pour cette chaleur et cette pesanteur, et cette douleur sans bise, sans fatigue. Je voudrois bien un peu plus d'éclaircissement sur un point si important : tant de soins qu'on a de vous, ne sont pas sans raison, ni par pure précaution. Je souhaite que ce soit sincèrement que vous ne vouliez plus vous tuer avec voire écritoire ; confirmez - moi cette bonne opinion de vous, et en nul cas ne m'écrivez de grandes lettres , puisque Montgobert s'en acquitte très-bien, et que, comme je vous ai dit, elle peut même vous soulager de dicter. Je voudrois qu'elle mêlât un mot du sien sur le sujet de votre santé.

J'ai reçu enfin une lettre de mon fils ; il est a Nantes : il n'a été que vingt jours à son voyage ; il n'a fait que quatre-vingt-dix lieues de Bretagne, au mois de Janvier, pour solenniser la fête des Rois, sans aucun amour. Je lui mande qu'il se garde bien de dire cela à d'autres, et que pour ne pas se décrier, il faut qu'il laisse entendre une passion vraie ou fausse; sans cela il paroîtra plus Breton que tous les Bretons. Je le prie aussi de ne point demeurer à Nantes pour nos affaires; elles ne sont plus vraisemblables, et je serois fort fâchée que l'on me crût assez sotte ou assez avare pour préférer

des affaires de rien à la nécessité de faire sa cour 7 Tome V, • • - ■. p

dans une occasion comme celle-ci. Il me paroît embarrassé5 mais enfin il reviendra assez tôt pour partir avec M. de Chaula es : voyez ma bonté : je lui ai retenu une place dans son carrosse.

En vérité, je ne me souviens plus du petit de Gonor ; je vous laisse le soin, et à votre frère , de ces anciennes dates. Sans la présence de MademoiSelle , j'aurois renoncé Mademoiselle d'Epernon^ je dis ce jour-là, et toujours, ees sottises que vous appelez jolies , et tout ce qu'on peut faire pour les adoucir5 vous voulez tirer de ce rang le compliment que je fis à Madame de Richelieu (1) ; je le veux bien, car il ressemble à ce que lui auroit dit M. de Grignan : j'y pensai : voilà justement de ces choses qui lui viennent quand il parle et quand il écrit} c'est ce qui fait que ses lettres font toujours, deux mois durant, l'ornement de toutes les poches. Madame de Coulanges avoit encore hier la sienne, et la montre : cela n'est-il pas plaisant? Au reste, ma très - chère, ne comptez point tant que vous soyez où vous devez être, que vous ne comptiez encore que volts devez être quelquefois ici ; c'est votre pays et celui de M. de Grignan 5 et je vivrois bien tristement, si je n'espérois vous y revoir cette année. M. de Rennes (1) vous garde votre appartement, et nous donnera pourtant tout le teins d'y

(1) Ployez ci-dessus la Lettre du 5 Janvier.

(2) L'Évêque de Rennes ( Jean-Baptiste de Beaumanoir ) occupent dans ce tems-là l'appartement de Madanje de Grignau à l'kôtel de Carnavalet.

faire travailler. Vous ne m'avez aucune obligation de cette société, ce nen est point une, c'est un homme admirable 3 il ne pèse rien non plus que ses gens ? sa conversation est légère $ on le voit peu ; il trotte assez^ et ne hait pas d'être dans sa chambre ; on le souhaite 5 il ne ressemble pas à feu M* du Mans (1) : enfin, il est tel que si on souhaitoit quelqu'un qui ne fût pas vous, ce seroit un autre comme celui-là : il m'a priée déjà plusieurs fois de vous faire bien des compiimens, et de vous dire que j quelque joie qu'il ait d'être ici, il m'aime trop, pour Savoir pas beaucoup d'envie de vous quitter la place*

On ne parle plus de Madame de Soubise, on n'y pense même déjà plus. Vraiment, il y a bien d'autres affaires; et je crois que je suis folle de m'amuse^ à parler d'autre chose. Il y a deux jours que Tort est assez, comme le jour de Mademoiselle et cleM. de Lauzun : on est dans une agitation, on en-1 voie aux nouvelles, on va dans les maisons pour en apprendre, on est curieux5 et voici ce qui a paru en attendant le reste *<

(1) Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, Évêque du Mans y mort en Juillet 1671. 11 étoit cousin-germain de M. de Rennes.

* La Voisin , la Vigoureux et un Prêtre nommé le Sage , «onnus à Paris comme devins et tireurs d'horoscopes, joignirent à cette jonglerie le commerce secret des poisons ^ qu'ils appeloienl poudre de succession. Ils ne manquèrent pas d'accuser tous ceux qui étoientvenus à eux pour une chose, d'y avoir recouru pour l'autre. C'est ainsi que le Maréchal de Luxembourg fui compromis $ par son Intendant Bonard, qui avoit fait chez te Sage je ne sais quelle extravagante conjuration pour retrouver des papiers perdus. Le vindicatif Louvois saisit l'occasion pour le perdre ou au moins le tourmenter.

M. de Luxembourg étoit mercredi à Saint-Gei**

main, sans que le Roi lui fît moins bonne mine

qu'à l'ordinaire : on l'avertit qu'il y avoit contre

lui un décret de prise de corps : il voulut parler au

Roi; vous pouvez penser ce qu'on dit. Sa Majesté

lui dit que, s'il éloit innocent, il n'a voit qu'à s'aller

mettre en prison, et qu'il avoit donné de si bons

Juges pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur

en laissoit toute la conduite. M. de Luxembourg

monta aussitôt en carrosse, et s^en vint chez le

Père de la Chaise : Mesdames de Lavardin et de

Mouci, qui venoient ici, le rencontrèrent dans la

rue Saint-Honoré 7 assez triste dans son carrosse :

après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la

Bastille, et remit à Baisemeaux (le Gouverneur)

l'ordre qu'il avoit apporté de Saint-Germain. Il

Outre les personnes nommées ici, Madame de Polignac fut décrétée de prise de corps, et la Maréchale de la Ferté, ainsi que Ja Comtesse du Roure, d'ajournement personnel.

On accusoit la Comtesse de Soissons d'avoir empoisonné son mari, Madame d'Alluie son beau-père, Madame de Tingry ses enfans, Madame de Polignac un valet-de-chambre, maître de son secret ; et ce secret étoit qu'elle avoit voulu donner au Roi un filtre pour s'en faire aimer.

Le Roi rendit à la Duchesse de Foix un billet écrit par elle k la Voisin, conçu en ces termes :

a Plus je frotte et moins ils poussent ». Il lui en demanda Vexplication. Il s'agissoit d'une recette pour faire venir de la gorge. Elle mandoit à la Voisin que sa drogue ne faisoit rien.

Ou devine assez que la Voisin avoit beaucoup de ces secrets f à l'usage des Dames.

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