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ait rien de noir aux sottises qu'on leur impute; il n'y a pas même du gris-brun. Si on ne trouve rien de plus, voilà de grands scandales qu'on auroit pu épargner à des personnes de cette qualité. Le Maréchal de Villeroi (1) dit que ces Messieurs et ces Dames ne croient pas en Dieu, et qu'ils croient au Diable. Vraiment, on comte des choses ridicules de tout ce qui se passoit chez ces abominables femmes, La Maréchale de la Ferté, qui est si bien nommée, alla par complaisance (chez la Voisin ) avec Madame la Comtesse (de Soissons), et me monta point : M. de Langres étoit avec la Maréchale ; voilà qui est bien noir : cette affaire lui donne un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement : c'est d'entendre dire qu'elle est innocente ". La Duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle avoit, et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimoit. Ce jeune homme étoit M. de Vendôme , qui la menoit d'une main, et M. de Bouillon ( son mari), de l'autre ; et de rire. Quand une Mancine ^ ne fait qu'une folie comme celle-là, c'est donné ; et ces sorcières vous rendent cela sérieusement, et font horreur à toute l'Europe d'une | (1) Nicolas de Neufville, Maréchal Duc de Villeroi, père du dernier Maréchal de ce nom. ,'

* Les Amours des Gaules ont rendu fameuses ses galanteries, qu'on pourroit appeler d'un nom moins doux.

* Madame de Bouillon, ainsi que la Comtesse de Soissons, étoit nièce du Cardinal Mazarin. On verra plus bas qu'elle n'étoit point coupable.

bagatelle. Madame la Comtesse de Soissons demandoit si elle ne pourroit point faire revenir un amant qui l'avoit quittée : cet amant étoit un grand Prince ; · et on assure qu'elle dit que s'il ne revenoit à elle, il s'en repentiroit : cela s'entend du Roi, et tout est considérable sur un tel sujet. Mais voyons la suite : si elle a fait de plus grands crimes, elle n'en a pas parlé à ces gueuses-là. Un de nos amis dit qu'il y a une branche aînée au poison, où l'on ne remonte point, parce qu'elle n'est pas originaire de France ; ce sont ici de petites branches de cadets qui n'ont pas de souliers. La T........ " fait imaginer quelque chose de plus important, parce qu'elle a été maîtresse des novices. Elle dit : J'admire le monde ; on croit que j'ai eu des enfans de M. de Luxembourg. Hélas ! Dieu le sait. Enfin, le ton d'aujourd'hui, c'est l'innocence des nommées, et l'honneur de la diffamation ; peut-être que demain ce sera le contraire. Vous connoissez ces sortes de voix générales, je vous en instruirai fidèlement ; on ne parle ici d'autre chose ; en effet, il n'y a guère d'exemples d'un pareil scandale dans une Cour chrétienne. On dit que cette Voisin mettoit dans un four tous les petits enfans dont elle faisoit avorter ; et Madame de Coulanges, comme vous pouvez penser, ne manque pas de dire, en parlant de la T........, que c'étoit pour elle que le four chauffoit. -

· * Madame de Tingry étant nommée deux fois dans cette lettre

et dans la précédente, ne seroit-ce pas elle qui est désignée par çe T. .. ? Elle étoit parente de M. de Luxembourg.

Je causai fort hier avec M. de la Rochefoucauld, sur un chapitre que nous avions déjà traité. Rien ne vous presse pour écrire ; mais il vous conjure de croire que la chose du monde qui le toucheroit le plus, seroit de pouvoir contribuer à vous faire changer de place, si l'occasion s'en présentoit.Je n'ai jamais vu un homme si obligeant ni si aimable.

Voici ce que j'apprends de bon lieu. Madame de Bouillon entra comme une petite reine, dans cette chambre : elle s'assit dans une chaise qu'on lui avoit préparée ; et au lieu de répondre à la première question , elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle vouloit dire ; c'étoit : « Quelle ne venoit » là que par le respect qu'elle avoit pour l'ordre » du Roi, et nullement pour la Chambre, qu'elle » ne reconnoissoit point, me voulant point déroger » au privilége des Ducs ». Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit, et puis elle ôta son gant , et fit voir une très-belle main : elle répondit sincèrement jusqu'à son âge. Connoissez-vous la Vigoureux ? Non. Connoissez-vous la Voisin ? Oui. Pourquoi voulez-vous vous défaire de votre mari ? Moi, me défaire ! vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé; il m'a donné la main jusqu'à cette porte. Mais pourquoi alliez - vous si souvent chez cette Voisin ? C'est que je voulois voir les Sibylles qu'elle m'avoit promises; cette compagnie méritoit bien qu'on fit tous les pas. N'avez - vous pas montré à cette femme un sac d'argent ? Elle dit que non, par plus d'une raison , et tout cela , d'un air fort riant et fort dédaigneux. bien , Messieurs , est-ce tout ce que vous avez à me dire ? Oui , Madame. Elle se lève, et en sortant , elle dit tout haut : Vraiment , je n'eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander tant de sottises. Elle fut reçue de tous ses parens, amis et amies avec adoration, tant elle étoit jolie, naïve, maturelle, hardie, et d'un bon air, et d'un esprit tranquille. Pour la T. ..... ", elle n'étoit pas si gaillarde , M. de Luxembourg est entièrement déconfit ; ce n'est pas un homme, ni un petit homme, ce n'est pas même une femme, c'est une vraie femmelette. Fermez cette fenétre; allumez du feu; donnez-moi du chocolat; donnez-moi ce livre; j'ai quitté Dieu, il m'a abandonné. Voila ce qu'il a montré à Baisemeaux et à ses Commissaires, avec une pâleur mortelle. Quand on n'a que cela à porter à la Bastille, il vaut bien mieux gagner pays, comme le Roi, avec beaucoup de bonté, lui en avoit donné les moyens, jusqu'au moment qu'il s'est enfermé; mais il faut en revenir malgré soi à la Providence ; il n'étoit pas naturel de se conduire comme il a fait, étant aussi foible qu'il le paroît (1). Je me trompois, Madame de Meckelbourg ne l'a point vu ; et la T...... , qui revint avec lui de Saint-Germain, n'eut pas la pensée, non plus que lui, de domner le moindre avis à Madame de Meckelbourg ; il y avoit du tems de reste : mais la T. ..... éloignoit tout le monde de lui, et l'obsédoit au point qu'il ne connoissoit plus qu'elle. J'ai vu cette Meckelbourg aux filles du Saint-Sacrement , où elle s'est retirée. Elle est très-affligée, et se plaint fort de la T...... , qu'elle accuse de tous les malheurs de son frère. Je lui fis par avance tous vos complimens, l'assurant que vous seriez fort touchée de son malheur : elle me dit mille douceurs pour vous: On pourroit faire présentement tout ce qu'on voudroit dans Paris , qu'on n'y penseroit pas. On a oublié Madame de Soubise, et l'agonie de cette pauvre Bertillac : je ne sais en vérité comme cela va. Je veux pourtant peuser à ma pauvre petite d'Adhémar ; la pauvre enfant ! que je la plains d'être jalouse ! ayez-en pitié, ma fille, j'en suis touchée. (1) Madame de Sévigné semble avoir dans ce moment adopté les bruits ridicules qui couroient sur le sujet de M. de Luxembourg. Cepentdant étoit-il croyable qu'une âme comme la sienme fût susceptible des petites misères qui lui étoient attribuées ? Et ne falloit-il pas y apercevoir la conduite ordinaire de l'envie et de la malignité qui , du vivant des hommes du premier

* Voyez la note ci-dessus, page 59.

Il faut achever ce tableau piquant par un dernier trait que rapporte Voltaire.

« La Reynie, l'un des Présidens de cette Chambre, fut assez » malavisé pour demander à la Duchesse de Bouillon si elle » avoit vu le Diable : elle répondit qu'elle le voyoit dans ce » moment, qu'il étoit fort laid et fort vilain , et qu'il étoit dé

» guisé en Conseiller d'État. L'interrogatoire ne fut guère poussé » plus loin ».

erdre, s'applique sans cesse à donner quelque atteinte à leur Eéputation ?

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