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LETTRE 598.
A la méme.

à Paris, vendredi 2 Février 168o.

SI je succombois aussi aisément à la tentation de vous entendre discourir dans vos lettres, que vous succombez à l'envie de causer, ce seroit une belle chose : je m'amuserois du combat du petit garçon, que vous réduisez en quatre lignes le plus plaisamment du monde : vous dites que vous n'ètes pas forte sur la narration ; et je vous dis, moi, qu'on me peut mieux abréger un récit. Je comprends que vous vous soyez divertie de ce petit garçon qui croit s'être battu à la rigueur. La sagesse du petit Marquis me plaît.Vous me représentez fort bien les divers sentimens de Mesdemoiselles de Grignan : ce que vous dites de Pauline est incomparable, aussi bien que l'usage que vous faites de votre délicatesse pour éviter les plaisirs du carnaval.Je n'oublierai jamais la hâte que vous aviez de vous divertir vitement, avalant les jours gras comme une médecine, pour vous trouver promptement dans le repos du carème. Vos personnes qualifiées au pluriel et au singulier vous soulagent beaucoup, et font très-bien leurs personnages. Il ne faut pas douter que de vous entendre expliquer tout cela , ne soit fort délicieux; mais cependant, ma fille, je chasse cette tentation par la pensée que rien ne vous est plus mauvais que d'écrire : je vous conjure donc de ne plus vous jouer à m'écrire autant que la dernière fois , si vous ne voulez que je réduise mes lettres à une demi-page, et que j'en use ainsi pour vous faire voir que vous me forcez à rompre tout commerce. J'embrasse M. de Grignan , puisqu'enfin , avec tant de peine et tant d'adresse, vous l'avez obligé à me pardonner ; et je le prie, en faveur de cette réconciliation, de prendre soin d'accourcir les lignes que je veux de vous. Il me paroît que vous l'avez trompé, et Montgobert aussi, dans la quantité de celles que vous m'avez écrites : je vous demande tendrement de n'y plus retourner. Vos raisonnemens sur Madame de Saint-Géran sont bien à propos ; il y a trois semaines que Madame de Buri est établie dans la place où vous croyiez Madame de Saint-Géran. Madame la Dauphine n'aura point de Dames ; vous connoissez sa Dame d'honneur et ses Dâmes d'atour, voilà tout. Il y a huit jours qu'elles sont parties avec toute la Maison pour Schélestat : les filles le sont aussi ; elles sont de grande naissance , sans nulle beauté extraordinaire, Laval, les Birons, Tonnerre, Rambure et la bonne Montchevreuil à leurs trousses. On laisse la sixième place à quelque Allemande, si Madame la Dauphine veut en amener. Le Roi caresse et traite si tendrement Madame la Princesse de Conti, que cela fait plaisir : quand elle arrive , il la baise et l'embrasse, et cause avec elle ; il ne contraint plus l'inclination qu'il a pour elle ; c'est sa vraie fille, il me l'appelle plus autrement : tirez to ll te S toutes vos conséquences.Elle est toujours des Grâces le modèle, et croît beaucoup : elle n'est point Surintendante (1), et n'a point eu cent mille écus de pension ; j'ai sur le cœur ces deux faussetés. Vous devriez lire les gazettes, elles sont bonnes et

point exagérées , ni flatteuses comme autrefois.

Mais quelle folie de parler d'autre chose que de Madame Voisin et de M. le Sage !

Monsieur DE VI G N É.

Ce n'est pas M. le sage qui prend la plume ,

comme vous voyez ; me revoilà enfin , ma belle petite sœur, tout planté à Paris, à côté de maman mignone, que l'on ne m'accuse point encore d'avoir voulu empoisonner ; et je vous assure que , dans le tems qui court, ce n'est pas un petit mérite. Je suis dans les mêmes sentimens pour ma petite soeur ; c'est pourquoi je souhaite ardemment le retour de votre santé; après celui-là nous en souhaiterons un autre.

Madame DE V I G N É.

Le voilà arrivé, ce fripon de Sévigné.J'avois des

sein de le gronder, et j'en avois tous les sujets du

monde ; j'avois même préparé un petit discours raisonné, et je l'avois divisé en dix-sept points, comme la harangue de Vassé ; mais je ne sais de

quelle façon tout cela s'est brouillé, et si bien

mêlé de sérieux et de gaîté, que nous avons tout

(i) De la Maison de la Reine.
T o MI V. JE

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confondu. Tout père frappe à côté, comme dit la chanson. On continue à blâmer un peu la sagesse des Juges qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement de si grands noms, pour si peu de chose. M. de Bouillon a demandé au Roi permission de faire imprimer l'interrogatoire de sa femme, pour l'envoyer en Italie et par toute l'Europe, où l'on pourroit croire que Madame de Bouillon est une empoisonneuse. Mme. de la Ferté, ravie d'être innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette qualité; et quoiqu'on lui eût mandé

, de ne point venir si elle ne vouloit, elle le voulut,

et cela fut encore plus léger que Madame de Bouillon. Feuquières et Madame du Roure , toujours des peccadilles. Mais voici ce qui est désagréable pour les prisonniers, c'est que la Chambre ne travaillera de vingt jours , soit pour tâcher de se racquitter, en faisant des informations nouvelles, soit en faisant venir de loin des gens accusés , comme, par exemple, cette Polignac qui a un décret , ainsi que la Comtesse de Soissons. Enfin , voilà vingt jours de repos, ou de désespoir ; cependant la Comtesse de Soissons gagne pays, et fait fort bien : il n'est rien tel que de mettre son crime ou son innocence au grand air ". J'ai eu toutes les

* La Comtesse de Soissons offrit de revenir , pourvu qu'on me la mît ni à la Bastille ni à Vincennes. La condition fut rejettée. Elle finit par se retirer à Bruxelles, où elle mourut , sur la fin de 17o8, « lorsque (dit Voltaire) le Prince Eugène, son fils , la » vengeoit par tant de victoires et triomphoit de Louis XIV ».

Oil verra, plus loin, qu'elle fut depuis accusée d'un nouveau t ) iine.

peines du monde à découvrir que cette pauvre Bertillac est morte. •?

LETTRE 599.
A la méme.
à Paris, mercredi 7 Février 168o.

Il est donc vrai , ma fille, que vous jouez quelquefois aux échecs : pour moi, je suis folle de ce jeu, et je voudrois le savoir seulement comme mon fils ou comme vous ; c'est le plus beau et le plus raisonnable de tous les jeux, le hasard n'y a point de part : on se blâme et l'on se remercie, on a som1 bonheur dans sa tête. Corbinelli veut me persuader que j'y jouerai ; il trouve que j'ai de petites pensées ; mais je ne vois point de trois ou quatre coups ce qui arrivera : je lui disois tantôt :

Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin,
Je ne sais point prévoir un échec de si loin.

Je vous assure que je serai bien honteuse et bien humiliée, si je n'arrive au moins à un certain point de médiocrité.Tout le monde y jouoit à Pompone , lorsque j'y fus en dernier lieu, les hommes, les femmes , les petits garçons : et pendant que le maître du logis gagnoit M. de Chaulnes, on lui donnoit un étrange mat à Saint-Germain. Madame de Vins a été ici une partie de l'après-dîner, nous avons bien causé de cette triste aventure. La der

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