Images de page
PDF
ePub
[ocr errors]

que je l'embrasse. Vous prenez peu de part aux vanités du monde, et je vous vois toujours couchée et retirée, pendant que l'on danse et quel'on chante : vous vous reposez pour votre argent, comme je disois l'autre jour. Montgobert m'a conté fort plaisamment les manoeuvres de la belle Iris, et les jalousies de M. le Comte; je crois qu'il verra souvent la lune à gauche avec cette belle ; il s'est vengé cette fois par une très-jolie chanson. Montgobert m'a fait rire du respect qu'elle a eu pour M. de Grignan; elle avoit mis qu'il vint à ce bal la gueule enfarinée; tout d'un coup elle s'est reprise ; elle a effacé la gueule, et a mis la bouche ; tellement que c'est la bouche enfarinée. Cette gendarmerie est toute égarée. Mon fils s'en va en Flandres, il n'ira point au-devant de Madame la Dauphine. L'armée s'assemble : on dit que c'est pour avoir Charlemont*. On ne sait rien de positif, sinon que les Officiers s'en vont, et qu'il y aura dans un mois cinquante mille hommes sur pied. Le régiment du Chevalier n'en est pas. La Chambre de l'Arsenal a recommencé. Il y eut un homme qui n'est point nommé, qui dit à M. de la Reynie : « Mais, Monsieur, à ce queje vois, » mous ne travaillons ici que sur des sorcelleries » et des diableries , dont le Parlement de Paris ne » reçoit point les accusations. Notre commission » est pour les poisons, d'où vient que nous écou» tons autre chose « ? La | Reynie fut surpris, et lui dit : » Monsieur, nous avons des ordres secrets «. » Monsieur , dit l'autre , faites-nous en une loi , » et nous obéirons comme vous : mais n'ayant pas » vos lumières , je crois parler selon la justice et » la raison, de dire ce que je dis «. Je pense que vous ne blâmez pas la droiture de cet homme, qui pourtant ne veut pas être connu. Il y a tant d'hommêtes gens dans cette Chambre , que vous aurez peine à le deviner. Le petit Prince de Léon fut baptisé hier par un Evêque de Bretagne à Saint-Gervais ; le parrain étoit M. de Rennes, de la part des Etats de Bretagne ; la marraine, Madame LA DUCHEssE : du reste, c'étoit la Bretagne toute entière. M. le Gouverneur de Bretagne, MM. les Lieutenans-Généraux de Bretagne, M. le Trésorier de Bretagne, MM. les Evêques de Bretagne, MM. les Députés de Bretagne, plusieurs Seigneurs de Bretagne, l'enfant et le père Présidens de Bretagne : on auroit dansé les passe-pieds de Bretagne, si on eût dansé, et mangé du beurre de Bretagne, s'il eût été jour maigre. Je vous assure que mon fils sent toute la force secrète, qui attire naturellement les Bretons en leur pays ; il en est revenu charmé. Tonquedec a commencé, pour la première fois de sa vie, à être admiré et à paroître digne d'être imité : ce seroit vouloir arrêter le Rhône, que de s'opposer à ce torrent, et cela est au point de vouloir vendre sa charge : il a commencé par le dire à Gourville et à plusieurs autres, avant que de m'en avoir parlé. Il dit plusieurs bonnes raisons; il voit dans l'avenir, il craint les dégoûts qui peuvent venir par M. de la Trousse ; il est fâché de ceux qu'on donne à la Gendarmerie, il ne veut pas se ruiner ; conclusion, à force de faire voir le fond de son coeur , il nous met au point de lui dire qu'oui, assurément, il a raison de vouloir vendre sa charge. Je n'ai pas sur mon coeur de n'avoir pas dit tout ce que je devois sur cette étrange résolution, et avec cette facilité de parole que j'ai quelquefois.Je lui demandois, au moins, d'attendre un prétexte, l'ombre d'un dégoût, enfin, quelque chose qui pût cacher le fond du terrein ; mais il est impossible, et tout ce que nous pouvons faire, M. de la Garde et nous tous, c'est de le prier de me point s'en mêler. Nous sommes ravis de son absence, afin qu'il ne gâte point ses affaires, en décriant lui - même sa marchandise. Je lui disois que c'étoit une chose bien malheureuse, de ne donner le prix aux charges que selon son goût : le guidon excessif, parce qu'il · en étoit fou; la sous-lieutenance rien, parce qu'il en est dégoûté. Est-ce ainsi que l'on achète et que l'on vend, quand on est un peu raisonnable et habile, et qu'on ne veut pas s'égorger ? Adieu, ma chère enfant, ne vous fâchez point de tout ceci : aimons la Providence ; il est aisé, quand elle ne touche que ces sortes de choses ; je n'en aurai pas moins ma liberté, et je n'en serai pas moins à vous ; au contraire, au contraire. Tout ce qui aura l'honneur de suivre Madame la Dauphine, est à Schélestat; Madame de Mainlenon et M. de Condom (Bossuet) se sont séparés de la troupe ; ils sont allés à la rencontre de cette Princesse, tant que terre pourra les porter; ce sera peut-être trois ou quatre journées. Voilà une distinction bien agréable et bien marquée : si Madame la Dauphine croit que tous les hommes et toutes les femmes aient autant d'esprit que cet échantillon, elle sera bien trompée ; c'est, en vérité, un grand avantage que d'être dû premier ordre. On en faisoit l'autre jour un premier rang chez Madame de la Fayette : vous y fûtes mise d'abord sans balancer. Corbinelli disoit obligeamment pour Jes autres, qu'il me comprenoit point qu'on pût raisonner avec une autre femme que vous. C'est une bonne provision , ma très - chère, que d'avoir un bel et bon esprit; mais c'en est une fort mauvaise, comme vous dites, d'avoir son bon sens tout entier à la Bastille : on seroit bien plus heureux d'être dans une loge des Petites-Maisons.Adieu, je vous quitte, sans cesser pourtant de penser à vous; mais avec une si grande tendresse , avec des sentimens si vifs, et avec le cœur si souvent serré de vos maux et de votre absence, que je ne sais si une loge ne seroit point plus commode aussi pour moi. M. de Luxembourg a été mené deux fois à Vincennes pour être confronté; on ne sait point le véritable état de son affaire.

* Une des conditions du traité avec l'Espagne étoit , qu'avec les autres places cédées à la France , elle auroit encore , ou Dinant, ou Charlemont. Mais l'Empereur, dont le consentement étoit nécessaire, ayant préféré de garder Dinant, la France fut mise en possession de Charlemont. Il n'y eut qu'une démonstration militaire. Il y a sur cette acquisition de Charlemont un couplet de Coulanges. Il finit ainsi :

Louis est un enfant gâté ;
On lui laisse tout faire.

Cette complaisance de l'Europe entière coûta bien cher à la France. L'habitude qu'eu avoit prise le Roi, fut ce qui Iui fit prendre trois résolutions funestes ; la révocation de l'édit de Nautes, la protection de Jacques II, et l'acceptation du testament du Roi d'Espagne.

LETTRE 6 o 2. -
A la méme. #

à Paris , vendredi 16 Février 168o. JE suis toujours occupée avec raison de votre santé, ma chère enfant : j'ai envoyé à Montgobert une consultation que je fis l'autre jour avec le frère Ange. Il me semble qu'elle aura mieux pris son tems, que n'auroit pu faire ma lettre, pour vous proposer les remèdes dont il s'agit : j'attendrai la réponse de Montgobert, c'est-à-dire, la vôtre ; mais c'est en cas que vous ne vous accommodiez point du lait : il se peut que vous en soyez trop peu nourrie, ou que votre sang soit encore trop échauffé, pour pouvoir s'unir à la fraîcheur du lait : car s'il vous étoit bon, vous seriez guérie. Le frère Ange comprit parfaitement l'effet de cette contrariété, qui fait comme de l'eau sur une pelle trop chaude. Voilà ce que disoit Fagon, et ce que vous avez expérimenté; c'est donc à vous à juger

« PrécédentContinuer »