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| fait la dernière fois : c'est tellement du fond de mon cœur que je vous demande cette grâce, qu'il est impossible que cette vérité ne se fasse sentir au vôtre. Quoi ! je pourrois me reprocher votre accablement, votre épuisement , ah ! ma chère enfant ! cette pensée me fait assez de mal , sans que j'y ajoute de vous tuer de ma propre main. Voilà qui est fait ; ôtez-moi, si vous m'aimez, du mombre de ce que vous croyez vos devoirs : il y a long-tems que je suis blessée du volume que vous m'écrivez, et que je me doute de ce qui vous est arrivé. Enfin, cela est trop visible, et j'aimerai toute ma vie Montgobert de vous avoir forcée à lui quitter la plume : voilà ce que j'appelle de l'amitié ; je m'en vais l'en remercier : voilà ce qui s'appelle avoir des yeux , et vous regarder. Je me moque de tout le reste : ils ont des yeux et ne voient point ; nous avons les mêmes yeux, elle et moi ; aussi je m'écoute qu'elle : elle n'a osé me dire un mot cette fois ; sa sincérité et la crainte de m'affliger, lui ont imposé silence, Mademoiselle de Méri se gouverne bien mieux : elle n'écrit point. Corbinelli se tue quand il veut, il m'a qu'à écrire ; qu'il soit huit jours sans regarder son écritoire, il ressuscite. Laissez un peu la vôtre, toute jolie qu'elle est; ne vous disois-je pas bien que c'étoit un poignard que je vous donnois ? Je vis l'autre jour Duchesne, qui me parla de votre santé, et me dit encore pis que pendre de cette chienne d'écriture. Vous avez été à Lambesc , à Salon ; ces voyages, avec votre poitrine , ont dû vous mettre en mauvais état, et vous ne vous en souciez point, et personne n'y pense. Vous seriez bien fâchée d'avoir rien dérangé ; il faut que la compagnie des Bohémes soit complète, comme si vous aviez leur santé. Votre lit , votre chambre , un grand repos, un grand régime, voilà ce qu'il vous falloit : au lieu de cela, du mouvement, des complimens, du déréglement et de la fatigue. Ma fille, il ne faut rien espérer de vous, tant que vous mettrez toutes sortes de choses devant votre santé. J'ai tellement rangé d'une autre façon cette unique affaire, qu'il me semble que tout est loin de moi en comparaison de cette intime attention que j'ai pour vous; mais je veux finir pour aujourd'hui ce chapitre. Je vous mandai avant-hier, par un guenillon de billet à la suite d'une grosse lettre, que Madame de Soubise étoit exilée ; cela devient faux. Il nous paroît qu'elle a parlé, qu'elle a un peu murmuré de n'avoir pas été Dame d'honneur (1), comme la Reine le vouloit, peut-être méprisé la pension auprès de cette belle place ; et sur cela la Reine lui aura conseillé de venir passer son chagrin à Paris. Elle y est, et même on dit qu'elle a la rougeole : on me la voit point ; mais on est persuadé qu'elle retournera, comme si de rien n'étoit. On faisoit une grande affaire de rien ; l'esprit charitable de souhaiter plaies et bosses à tout le monde (1) Voyez la Lettre du 25Décembre.

est extrêmement répandu *. Il y a de certaines choses au contraire , sur quoi on se trouve disposé à souffler du bonheur, comme du tems des fées. Le mariage de Mademoiselle de Blois plaît aux yeux. Le Roi lui dit de mander à sa mère ( Madame de la Vallière) ce qu'il faisoit pour elle.Tout le monde a été faire compliment à cette sainte Carmelite ; je crois que Madame de Coulanges m'y menera demain. M. le Prince et M. le Duc ont couru chez elle : on dit qu'elle a parfaitement bien accommodé son style à son voile noir , et assaisonné sa tendresse de mère avec celle d'épouse de Jésus-Christ. Le Roi marie sa fille comme si elle étoit celle de la Reine qu'il marieroit au Roi d'Espagne ; il lui donne cinq cents mille écus d'or, comme on fait toujours avec ces Couronnes, hormis que ceux-ci seront payés, et que les autres fort souvent, ne font qu'honorer les contrats. Cette jolie noce se fera vers le 15 de Janvier. Gautier me peut plus se plaindre ; il aura touché en noces cette année plus d'un million. On donne d'abord cent mille francs à la Maréchale de Rochefort pour commencer les habits de la Dauphine. L'Electeur avoit mandé les marchands de Paris pour habiller sa sœur ; le Roi l'a prié de ne se mettre en peine de rien, puisqu'avec la maison qu'on envoyoit à la Princesse, elle trouveroit tout ce qu'elle pourroit souhaiter. Ce mariage se fera avec beaucoup de dignité ; on ne partira qu'en Février. J'attendrai Gordes avec impatience, et laisserai bien assurément écumer mon pot (1) à qui voudra, pour lui demander comment se porte ma fille , et que fait-elle ? S'il me répond comme le Chevalier de Buous ", je le laisserai là, en soupirant ; car ce n'est pas sans douleur que je n'ose m'accommoder des merveilles qu'on dit de votre santé. M. l'Intendant est bien heureux d'ètre si galant, sans craindre de rendre sa femme jalouse ; je voudrois qu'il mît les échecs à la place du hère : autant de fois qu'il seroit mat, seroient autant de marques de sa passion. La mienne continue pour ce jeu ; je me fais un honneur de faire mentir M. de la Trousse , et je crains quelquefois de n'y pas réussir. Je suis fort bien reçue quand je fais vos complimens, votre souvenir honore. Madame de Coulanges veut vous écrire, et vous remercier elle-même, mais ce sera l'année qui vient : elle est dans l'agitation des étrennes, qui est violente cette année. Il me semble que vous croyez que je mens, quand je vous parle de la connoissance de Fagon et de Duchesne ; ç'a été, ma belle, pendant la blessure de M. de Louvois

* On voit dans les Mémoires de Montpensier que Madame de Soubise prétendoit que le Roi lui avoit promis la place de Dame d'honneur, et qu'elle fit des caquets qui donnèrent de l'humeur au Roi, malgré son goût secret pour elle. Dans son dépit , il découvrit à la Reine, dont Madame de Soubise avoit surpris l'amitié, combien elle en étoit dupe. Cette tracasserie causa son absence, dont la Cour akors ne coanoissoit qu'à demi les causes, (1) C'est-à-dire, je laisserai à qui voudra le soin de faire les honneurs de chez moi à ma compagnie.

* Il disoit qu'elle se portoit à merveille, vantoit son embonpoint, etc. pour faire plaisir à Madame de Sévigué.

qu'ils furent quarante jours ensemble , et se sont liés d'une estime très-particulière. Oui , n'en riez point ; c'est à votre montre qu'il faut regarder si vous avez faim : et quand elle vous dira qu'il y a huit ou neuf heures que vous n'avez mangé, avalez un bon potage, et vous consumerez ce que vous appelez une indigestion. Nous pouvons donc espérer de voir M. le Coadjuteur, et de compter une Princesse dans la multitude de ses poulettes. Hélas ! que sait-on si cette petite Pri ncesse est contente ?La fantaisie présente de son mari est de sonner du cor à la ruelle de son lit : ce n'est pas l'ordre de Dieu, qu'autre chose que lui puisse contenter pleinement notre coeur. Ah ! que j'ai une belle histoire à vous conter de l'Archevêque ; mais ce ne sera pas pour aujourd'hui. M. de Pompone est retourné sur le bord de sa Marne : il y avoit l'autre jour plus de gens considérables le soir chez lui qu'avant sa disgrâce ; c'est le prix de n'avoir point changé pour ses amis : vous verrez aussi qu'ils ne changeront point pour lui. Madame de Vins m'en paroît toujours touchée jusqu'aux larmes, dont j'ai vu plusieurs fois rougir ses beaux yeux. Elle ne veut faire de visites qu'avec moi,

puisque vous et Madame de Villars lui manquez ;

elle peut disposer de ma personne tant qu'elle s'en accommodera ; j'ai trop de raisons pour me trouver heureuse de ce goût. Elle n'a point été à SaintGermain ; elle a des affaires qui la retiennent ici,

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