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comprenons les raisons qui font que tout est réduit à ce bureau d'adressè ; mais cela est mêlé de tant d'amitié et de tendresse, qu'il semble que son tempérament soit changé en Espagne, et qu'elle ait même oublié de souhaiter qu'on nous en fasse part. Cette Reine d'Espagne est belle et grasse, le Roi amoureux et jaloux , sans savoir de quoi ni de qui. Les combats de taureaux affreux, deux Grands pensèrent y périr, leurs chevaux tués sous eux ; très - souvent la scène est ensanglantée : voilà les divertissemens d'un Royaume chrétien : les nôtres sont bien opposés à cette destruction, et bien plus aisés à comprendre. Vous êtes trop aimable de penser à Corbinelli ; il a triomphé dans cette occasion, et a redoublé sa dévotion à la Providence. Je ne connois personne dont les vues et les connoissances soient plus chrétiennes que les siennes ; il a été fort touché de ce tourbillon de bonheur dans la maison de Grignan : il a quelquefois tant d'esprit, que je voudrois que vous l'eussiez pour vous divertir : il a mis tous ses intérêts entre les mains du Lieutenant-Civil, qui, à ce que je crois, lui donnera une sentence arbitrale dans peu de jours : il a étudié le droit : il juge tous les procès, sans que personne l'en prie. Je n'ai pas voulu qu'il ait été à des assemblées de beauxesprits, parce que je sais qu'il y a des barbets qui apportent à merveilles ce qu'on dit à l'honneur de votre père Descartes. Nous apprenons , à votre exemple, à ne point soutenir les mauvais partis, et à laisser généreusement accabler nos anciens amis : voici le pays de la politique, aussi bien que le pays des objets; il est vrai que les idées n'y font pas un grand séjour.Vous dites fort bien, en vérité; il n'y a que moi qui passe sa vie à être occupée, et de la présence, et du souvenir de la personne aimée. , Vous me dites sur les échecs ce que j'ai souvent pensé;je ne trouve rien qui rabaisse tant l'orgueil : ce jeu fait sentir la misère et les bornes de l'esprit : je crois qu'il seroit fort utile à quelqu'un qui aimeroit ces réflexions. Mais , d'un autre côté , cette prévoyance, cette pénétration , cette prudence , cette justesse à se défendre, cette habileté pour attaquer, le bon succès de sa bonne conduite, tout cela charme, et donne une satisfaction intérieure qui pourroit bien nourrir l'orgueil. Je n'en suis donc pas encore bien guérie, et je veux être un peu plus persuadée de mon imbécillité. Nous sommes présentement occupés du voyage du Roi : mous ne songions pas à M. de Luxembourg quatrejours après; le tourbillon nous emporte, nous n'avons pas le loisir de mous arrêter si long - tems sur une même chose : nous sommes surchargés d'affaires. Le Roi a reçu plusieurs lettres de ces Dames qui l'assurent que Madame la Dauphine est bien plus aimable qu'on ne l'avoit dit ; elles eu sont contentes au dernier point : elle est fille et petite-fille de deux Princesses fort caressantes : je ne sais si c'est bien l'air d'ici, nous verrons. Cette Princesse d'Allemagne reçut en passant le compli

ment des Députés de Strabourg; elle leur dit : « Messieurs, parlez - moi François, je n'entends plus » l'Allemand ». Elle m'a point regretté son pays, elle est toute Françoise. Elle a écrit à M. le Dauphin avec des nuances de style, selon qu'elle a été près d'être sa femme, qai ont marqué bien de l'esprit : c'est à MoNsEIGNEUR à mettre la dernière couleur, et à lui faire oublier le pays qu'elle quitte avec tant de joie. Madame de Maintenon a mandé au Roi que sa personne est aimable , sa taille parfaite, sa gorge, ses bras et ses mains, et que, parmi cette envie de dire toujours tout ce qui peut plaire, il y a bien de l'esprit et de la dignité. Adieu, ma très-chère, il me faut pas vous épuiser en lecture, non plus qu'en écriture : je souhaite que votre rhume ait passé légèrement par - dessus votre délicatesse. J'embrasse le joli Marquis; je trouve que vous jugez fort bien de sa petite conduite; être hardi quand il le faut, et remplir tout ce qu'on attend dans les occasions où l'on est compté pour tenir une place, voilà ce qui fait les grands mérites à la guerre et ailleurs. Je vous assure que ce petit homme fera une figure considérable ; il me semble que je le vois dans l'avenir. M. et Madame de Pompone, et Madame de Vins, partirent hier pour Pompone jusqu'au retour de la Cour. Madame de Vins me parut aise d'aller avec eux passer ainsi le Carnaval : ils avoient été prendre congé à Saint-Germain : le Roi fit fort bien à M. de Pompone, et lui parla comme à l'ordinaire : mais d'être dans la foule, après avoir vu tomber les portes devant lui, c'est une chose qui le pénètre toujours. Ces devoirs-là, à quoi pourtant il ne veut pas manquer dans les occasions, lui font une peine incroyable.Ils reprendront des forces tous ensemble à la campagne : le tems ne guérit pas ces sortes de maux, mais le courage les soutiendra.. Ils sont parfaitement contens, et de vous , et de moi.

Au reste, ces allées coupées à Condé, dont j'étois affligée, n'ont fait que les plus belles routes du monde : c'est une des plus agréables maisons qu'il y ait en France.

LETTRE 6 o 6.

A la méme. à Paris, vendredi premier Mars 168o.

J E veux vous parler de l'opéra; jene l'ai point vu, je ne suis point curieuse de me divertir , mais on dit qu'il est parfaitement beau : bien des gens ont pensé à vous et à moi : je ne vous l'ai point dit, parce qu'en me faisant Cérès, et vous Proserpine , tout aussitôt voilà M. de Grignan Pluton ; et j'ai eu peur qu'il ne me fît répondre vingt mille fois par son choeur de musique : Une mère vaut - elle un époux ? C'est cela que j'ai voulu éviter; car pour le vers qui est devant celui-là, Pluton aime mieux que Cérès, je n'en eusse point été embarrassée.Tant y a, ma très-chère, je suis fort persuadée que nous nous retrouverons, et je me vis que pour cela. Vos champs élysiens sont bien réjouissans 3 vous sentez le Carnaval dans toute son étendue : il est tout défiguré ici. La Cour toute entière est en chemin : bien des gens sont allés à la campagne 3 nous avions résolu d'y aller aussi, dans l'espérance que le soleil seroit fidèle au Roi : mais le tems vient de changer d'une si étrange manière , que je ne sais plus ce qui arrivera de nous. On mande qu'on s'est fort diverti à Villers - Coterets ; je ne vois pas que les visites à ce carrosse gris (1) aient été publiques; la passion m'en est pas moins grande. On reçut, en montant dans ce carrosse, dix mille louis, et un service de campagne de vermeil doré : la libéralité est excessive, et on répand comme on reçoit. Vous saurez plus de nouvelles de la Cour que personne ; vous y avez présentement un résident qui doit vous informer de tout. Mon fils est à sa charge ; car ce n'est pas à la Cour. Nous ménagerons ses intérêts du mieux que nous pourrons , parce que ce sont les miens : pour lui, dans l'humeur où il est, n'être plus attaché comme le loup (2), est tout ce qu'il désire ; et trois mille louis d'or dans sa cassette feroient son entière satisfaction : mais je n'irai pas si vite : j'ai bien voulu m'embarquer et me presser les côtes pour faire sa fortune, et je ne le veux pas pour l'envoyer à Quimper. Je songe à mes affaires ,

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(1) De Mademoiselle de Fontanges.

(2) Voyez la Fable du Loup et du Chien , par La FontaineT O M E V. - - G

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