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Grignan est parti pour Provence , mon fils est encore en Flandre (1).

(1) L'original de cette lettre a été donné à M. le Comte de Grave , qui l'a remise à M. de Walpole ; ce dernier désiroit avoir une lettre en original de Madame de Sévigné.

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MADAME la Dauphine est accouchée hier jeudi à dix heures du soir d'un Duc de Bourgogne * : votre ami vous mandera la joie éclatante de toute la Cour, avec quel empressement on la témoignoit au Roi, à M. le Dauphin , à la Reine , quel bruit , quels feux de joie, quelle effusion de vin, quelle danse de deux cents Suisses autour des portes, quels cris de vive le Roi, quelles cloches sonnées à Paris, quels canons tirés, quels concours de complimens et de harangues, et tout cela finira.

* Benserade dit à ce sujet, que ce Prince seroit un jour un des plus braves hommes du monde, puisque, à son âge, il avoit déjà fait reculer Monsieur le Prince (le Grand-Condé. )

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Madame DE SÉVIGNÉ au Comte DE BUSSY. à Paris, ce 25 Décembre 1682.

S1 l'on vous faisoit , mon très-injuste Cousin, aussi peu de justice que vous m'en faites, je ne vous conseillerois pas de revenir à Paris. Vous jugez témérairement : vous dites que je ne vous ai point écrit sur le mariage de ma Nièce de Rabutin. J'espère bien que notre ami Corbinelli, avec son droit et sa justesse d'esprit, vous fera voir la conséquence de ces sortes d'arrêts sur l'étiquette du sac. Sachez donc, mon beau Monsieur, pour vous confondre, que je vous avois écrit dans la lettre de notre ami. Cherchez-la, et me demandez pardon. Cependant je vous dirai que l'amour fait ici des siennes. Le Comte de Soissons " a déclaré son mariage avec Mademoiselle de Beauvais. Le Roi a fort bien reçu cette nouvelle Princesse. Elle parut belle et modeste. On dit qu'elle est mariée il y a deux ans et demi, et que de peur que la jouissance ne refroidît les feux du futur, elle n'a accordé aucune faveur que le lendemain des vingt - cinq · ans, qui fut justement vendredi dernier. Il y a beaucoup à dire, et nous pourrons bien discourir sur ce sujet quelque jour que vous dînerez ici à votre retour : a-t-elle bien fait ? a-t-elle mal fait ? Car enfin, quand un homme de cette qualité donne

· * L'un des trois frères aînés du fameux Prince EUGÈNE.

à une Demoiselle la plus grande marque d'amour qu'il lui puisse donner, en l'épousant, est-on deux ans et demi sans lui faire voir autre chose qu'une parfaite et unique ambition, soutenue d'une grande défiance et d'une extrême froideur? Pour moi, je me souviens d'un vers de l'Arioste, dont j'ai ri autrefois : Angélique avoit couru les quatre coins du monde seule avec Roland, et on assure le lecteur qu'elle étoit aussi entière que quand elle étoit sortie de chez son père, et l'Auteur dit :

· Forse era ver, ma pero non credibile. Quoi qu'il en soit, elle a réussi, voilà ce qui ne se peut contester. | Le Roi a donné au Comte de Soissons vingt mille Jivres de pension ; car Madame de Carignan ( sa grand'mère), dans le dernier désespoir, le déshérite, et il y a déjà long-tems que sa mère a lancé J'exhérédation sur lui. D'un autre côté, le Marquis de Richelieu a enlevé Mademoiselle de Mazarin des Filles Sainte-Marie de Chaillot. Elle court avec son amant, qui, je crois, est son mari, pendant que son père va consulter à Grenoble, à la Trappe et à Angers, s'il doit marier sa fille ". Le moyen * Voici un passage de la Bruyère qui se rapporte à cette aven

tuYe. « Faire une folie et se marier par amourette, c'est épouser » Mélite, qui est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui » vous aime, qui a moins de bien qu'AEgine qu'on vous propose, » mais qui , avec une riche dot, apporte de riches dispositions » à la consumer, et tout votre fonds avec sa dot ». Le Roi, peu

de tems après, approuva le mariage, et rappela M. de Richelieu,

de ne pas perdre patience avec un tel fou ! M. de Marsan épousa hier Madame d'Albret. Je pense que l'amour n'étoit pas de cette fête *. Ma fille a été bien malade; elle est guérie, et moi avec elle ; car nous sentons, vous et moi, tous les maux de nos filles. J'embrasse la vôtre, et vous aussi, pourvu que vous me fassiez de grandes réparations. * Apostille de Corbinelli. Il manque à la nouvelle du mariage de M. de Marsan, que le Roi lui fit savoir le soir même de ses noces, qu'il avoit destiné l'appartement de Madame sa

femme et sa place chez la Reine à une autre. Ainsi le mieux assorti des trois mariages est le moins heureux.

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Madame DE SÉVIGNÉ à M. le Comte DE BUSSY. à l'aris, ce 23 Octobre 1685.

QUE vous êtes heureux, mon pauvre Cousin, d'être dans vos châteaux, et de reposer votre corps aussi bien que votre esprit, qui ont été si agités dans votre dernier voyage " ! J'ai été plus sensible à tous vos maux que je ne vous l'ai dit ; et pour les soins de votre maladie, je suis trop heureuse que vous en soyez content ; car pour moi je ne la " suis pas, et j'aurois voulu vous marquer encore plus souvent combien je suis affligée de cette augmentation de chagrin. Il y a des tems dans la vie bien difficiles à passer : mais vous avez du courage audessus des autres; et comme dit le proverbe : Dieu domne la robe selon le froid. Pour moi, je ne sais comme vous m'avouez dans votre Rabutinage. Je suis une petite poule mouillée, et je pense quelquefois : mais si j'avois été un homme, aurois-je fait cette honte à ma maison, où il semble que la valeur et la hardiesse soient héréditaires ? Après · tout je ne le crois pas, et je comprends par-là la force de l'éducation. Comme les femmes ont permission d'ètre foibles, elles se servent sans scrupule de leurs priviléges ; et comme on dit sans cesse aux hommes qu'ils ne sont estimables qu'autant qu'ils aiment la gloire, ils portent là toutes leurs pensées, et cela forme toute la bravoure françoise , plus ou moins, selon les tempéramens. Voilà un discours trouvé assez inutilement au bout de ma plume; mais je m'en vais vous en consoler en la laissant à notre ami Corbinelli, qui vous dira tout ce qu'il sait de nouvelles ", après que j'aurai embrassé le père et la fille de tout mon coeur, en les conjurant d'être toujours l'un à l'autre la consolation de leur vie. | * Ces nouvelles sont, les premières hostilités sur les frontières de la Flandre ; et quelques détails de l'importante victoire remportée sur les Turcs par le Roi de Pologne Jean Sobieski.

* Ces agitations étoient celles que lui donnoit son fameux procès jugé l'année suivante. Voyez la note ci-après page 447. Voyez aussi la Vie de M. de Larivière. Paris, 1751.

* Voyez dans la Notice sa réponse à Ménage.

On n'a pas cru devoir insérer cette apostille, qui n'a rien de piquant par la forme, et dont le fonds se trouve ailleurs bien mieux traité.

J

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