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Vous me rendez un fort bon compte de M. de Vardes; mais renvoyez-le nous, nous avons besoin de son mérite. Je n'approuve point qu'il ait quitté notre quartier, il est allé se planter au fond du faubourg Saint-Germain, et y traîne notre ami. Il a quitté ici tous ses anciens amis; il est vrai qu'il s'éloigne aussi de ses enfans, mais nous devons emporter la balance. Le Pont-rouge a commencé à nous venger, il est parti pour Saint-Cloud, et n'a point soutenu la fureur des débaclemens qui ont ravagé. Jamais il ne s'est vu un hiver si terrible ; votre pays n'en a pas été exempt; et si M. le Cardimal de Bonzi a trouvé des hommes morts sur le chemin de Montpellier à Lyon, les Courtisans en ont trouvé plusieurs sur le chemin de Versailles ; et rlOuS autres bourgeois, nous n'avons pu empêcher qu'il y en ait eu la nuit dans les rues, glacés et morts, et plusieurs pauvres et de petits enfans : c'est ainsi qu'il plaît à la Providence de faire sentir sa main de tems en tems. Il faut, je crois, Monsieur, parcourir un peu l'hôtel de Carnavalet, et vous faire les amitiés de tous les appartemens.

Ma fille se porte bien : elle me sait encore si elle ira en Provence, ou si un procès qu'elle a latiendra ici.

La destinée de Mademoiselle d'Alérac paroît encore incertaine, nous croyons pourtant que le nom de Polignac est écrit au ciel avec le sien. Si Mademoiselle de Grignan vouloit, elle nous en diroit bien la vérité : car elle a dans ce pays céleste un commerce perpétuel.

Le

Le petit Marquis est un petit mérite naissant qui me se dément point : le bon Abbé est toujours le bien bon : les autres Grignans sont toujours dignes de votre estime. Je me suis embarquée insensiblement à cette longue kirielle. Adieu, Monsieur, il ne faut pas abuser de vous. Je vous conjure de faire mes complimens à Madame votre femme; je n'oublierai jamais tout ce qu'elle me conta un jour ici dans la pureté de son langage et la vivacité de votre climat, et la réponse qu'elle fit à Versailles. Il me semble que je vois dans mon almanach que j'irai en Bretagne, mais ce ne sera pas sans vous dire adieu encore plus de deux fois.

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Plus de deux fois quand c'est trop d'une : quelle abomination ! quel abandonnement ! J'ai vu ce matin votre Président Bocaud, qui m'a fait l'honmeur de me voir, il m'a conté qu'il a quatre enfans , et tout cela m'a renouvelé les affaires du pays : nous avons raisonné de celles de Hollande et d'ici. Mais que faites-vous là abîmé dans votre Présidence ? revenez avec M. de Vardes. Je me jette toujours dans l'avocasserie, et je ferai perdre | autant de procès pour y réussir, qu'un bon médecin · fait perdre de vies, avant qu'il en sauve une. Adieu, mon cher, je meurs d'envie de vous assassiner à Rambouillet, ou que vous m'y assassiniez.

TOM E V. F f

L E TT R E 697.

Au méme.

à Paris, le premier Juin 1684.

JE me suis point en Bretagne, Monsieur, je suis encore à Paris, et j'y serai encore quelque tems. Je m'amuse à regarder le dénouement de plusieurs affaires qui décident du départ de ma fille. Si elle s'en va, je la suivrai de près, c'est-à-dire, en premant une route contraire. Si elle ne s'en va point , je ferai la belle action de la quitter, parce que mille raisons me forcent d'aller en Bretagne. Voilà ce qui me regarde, ce qui touche notre amitié; et notre commerce ne vous déplaira pas, puisque je déclare qu'en quelque lieu que je sois, je conserverai pour vous un souvenir digne de la jalousie de notre ami, et que je prétends que nous ne soyons point deux mois sans savoir des mouvelles les uns des autres ; ainsi nous trouverons le moyen de rapprocher les deux bouts de la France. J'ai fait voir à Madame de Villars tout ce que vous me mandez de M. le Maréchal de Bellefond. Cette action vous a paru plus grande qu'à nous : c'est l'effet de la perspec tive. Nous vous donnons Luxembourg pour sujet d'admiration et de méditation. Cette conquête ne perdra rien de son prix en s'éloignant. Le Roi revient samedi triomphant à son ordinaire : M. de Vardes l'a prévenu, il honore Paris de sa présence, et il est toujours le bon parti de la conversation.

Vous savez que nous avons perdu Mo. de Richelieu, véritable Dame d'honneur au pied de la lettre ; elle est regrettée universellement : on ne sait encore qui occupera cette belle place. Je ne m'amuserai point à vous conter le remue-ménage de tous les Evêques, cela blesse et fait mal au coeur. Adieu, l'aimable scélérat : écrivez - moi donc de tems en tems, et adressez vos lettres ici : on me les fera toujours tenir. Voilà notre très-cher jaloux, plus digne que jamais d'être aimé de nous tous ; j'y comprends M. de Vardes, qui fait fort bien son devoir.

Monsieur DE CORBINELLI.

J'ai attendu la fin de cette lettre pour commencer la preuve de ma tranquillité sur vos amours. Je l'ai lue toute entière, et comme je tirois mes lunettes, elle m'a demandé si c'étoit un poignard.Vous voyez par-là que l'on me veut causer des inquiétudes, et que l'on n'en prend point; vous direz l'un et l'autre peut-être avec Corbinelli, qu'on en a d'autant plus qu'on s'efforce davantage de les cacher. Je l'avoue, et ne me tiens qu'à mon imagination sur ce point. Peut-être si on la fondoit dans un creuset, on en tireroit plus de dix onces du mal dont je crois être guéri. Mais pourquoi guérir d'un mal agréable et causé par deux sujets si dignes ? J'ai lu votre lettre , du 1o avec plaisir : sur quoi je vous dirai que j'en veux toujours à la Jurisprudence, et que j'en sais assez pour faire perdre le procès à tous mes amis : ce qui peut arriver à ma louange par l'ignorance palpabHe des tribunaux, où c'est se mettre en passe de tout perdre que de parler raison, règle, ordonnances et lois. M. de Vardes est ici plus délicieux que jamais, et joignant les perfections humaines et la sagesse de l'honnête homme à celle d'un bon Chrétien.Adieu, mon ami, la jalousie me reprend. Je vous quitte en vous assurant que jamais un homme amoureux à mourir , n'a tant aimé son rival. Madame DE SÉrIGNÉ.

Je hais ce rival, mais c'est de m'effacer et d'écrire si bien dans ma mauvaise lettre. Le poignard changé en lunettes nous fait souvenir de cet assassinat que vous aviez dessein de faire un soir à Rambouillet : on seroit heureux si l'on pouvoit passer sa vie avec les gens qui nous plaisent , et dont l'esprit et l'humeur nous charment. Je me souviens encore de Livry. Je me garderai bien de perdre l'espérance de vous y revoir quelque jour. Ét pourquoi non ? Notre bon Abbé se porte à merveilles ; il vous fait des complimens très-sincères. Ma fille , ses belles-filles, le Coadjuteur même , tout cela se réveille à votre mom, et vous demande la continuation d'un souvenir qui leur est agréable. Voilà ce qui me restoit à vous dire, Monsieur, en vous demandant pour moi ce que je demande pour les autres. -

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