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en quinze années de temps, il donna toutes ses pièces, qui sont au nombre de trente. Il voulut jouer dans le tragique ;mais iln'y réussit pas : il avait une volubilité dans la pix, et une espèce de hoquet qui ne pouvait convenir au genre sérieux, mais qui rendait son jeu comique plus plaisant. La femme d'n des meilleurs comédiens que nous ayons eus, donné ce portrait-ci de Molière :

<< Il n'était ni trop gras ni trop maig); il avaît << la taille plus grande que petite, le prt noble, <<< la jambe belle; il marchait gravemnt, avait «l'air très sérieux, le nez gros, i bouche

grande, les lèvres épaisses, le teint run, les <<<sourcils noirs et forts, et les diver mouve«<<mens qu'il leur donnait lui rendain la phy«sionomie extrêmement comique. l'égard de >«<< son caractère, il était doux, complaisant, ««<<généreux; il aimait fort à haanguer; et «quand il lisait ses pièces aux cmédiens, il «voulait qu'ils y amenassent leur enfans pour «tirer des conjectures de leur mavement nå<<<turel. >>

Molière se fit dans Paris un tre-grand nombre de partisans, et presque autant d'ennemis. Il accoutuma le public, en lui faiant connaître

la bonne comédie, à l juger lui-même trèssévèrement. Le mêms spectateurs qui applaudissaient aux piècs médiocres des autres auteurs relevient les noindres défauts de Molière avec aireur. Les hommes jugent de nous par l'attent qu'ils en ont conçue; et le moindre défau'd'un auteur célèbre, joint avec les malignité du public, suffit pour faire tomber un bon uvrage. Voilà pourquoi Britannicus et les Prideurs de M. Racine furent si mal reçus; voà pourquoi l'Avare, le Misanthrope, les Femmes savantes, l'École des Fenimes, n'eurer d'abord aucun succès.

Loui XIV, qui avait un goût naturel et l'esprittrès-juste, sans l'avoir cultivé, ramena souven, par son approbation, la cour et la ville aux pièces de Molière. Il eût été plus honorable par la nation de n'avoir pas besoin des décisions & son maître pour bien juger. Molière eut de ennemis cruels, sur-tout les mauvais auteur du temps, leurs protecteurs et leurs cabale: ils suscitèrent contre lui les dévots; on luimputa des livres scandaleux; on l'accusa d'avir joué des hommes puissans, tandis qu'il avait joué que les vices en général; et il eût succombé sous ces accusations, si

ce même roi qui encouragea et qui soutint Racine et Despréaux n'eût pas aussi protégé Molière.

Il n'eut, à la vérité, qu'une pension de mille livres, et sa troupe n'en eut qu'une de sept. La fortune qu'il fit par le succès de ses ouvrages le mit en état de n'avoir rien de plus à souhaiter : ce qu'il retirait du théâtre avec ce qu'il avait placé, allait à trente mille livres de rente; somme qui, en ce temps-là, faisait presque le double de la valeur réelle de pareille somme d'aujourd'hui.

Le crédit qu'il avait auprès du roi paraît assez par le canonicat qu'il obtint pour le fils de son médecin, Ce médecin s'appelait Mauvilain. Tout le monde sait qu'étant un jour au dîner du roi : « Vous avez un médecin, dit le roi à Molière; que vous fait-il? Sire, répondit Molière, nous causons ensemble: il m'ordonne des remèdes ; je ne les fais point; et je guéris.

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*

Il faisait de son bien un usage noble et sage: il recevait chez lui les hommes de la meilleure compagnie, les Chapelle, les Jonsac, les Desbarreaux, etc., qui joignaient la volupté et la philosophie. Il avait une maison de campagne à

Auteuil, où il se délassait souvent avec eux des fatigues de sa profession, qui sont bien plus grandes qu'on ne pense. Le maréchal de Vivonne, connu par son esprit et par son amitié pour Despréaux, alláit souvent chez Molière, et vivait avec lui comme Lélius avec Térence. Le grand Condé exigeait de lui qu'il le vînt voir souvent, et disait qu'il trouvait toujours à apprendre dans sa conversation,

Molière employait une partie de son revenu en libéralités qui allaient beaucoup plus loin que ce qu'on appelle dans d'autres hommes des charités. Il encourageait souvent par des présens considérables de jeunes auteurs qui marquaient du talent: c'est peut-être à Molière que la France doit Racine. Il engagea le jeune Racine, qui sortait du Port-Royal, à travailler pour le théâtre dès l'âge de dix-neuf ans. Il lui fit composer la tragédie de Théagène et Chariclée; et quoique cette pièce fût trop faible pour être jouée, il fit présent au jeune auteur de cent louis, et lui donna le plan des Frères

ennemis.

Il n'est peut-être pas inutile de dire qu'environ dans le même temps, c'est-à-dire en 1661,

Racine ayant fait une ode sur le mariage de Louis XIV, M. Colbert lui envoya cent louis au nom du roi.

Il est très-triste, pour l'honneur des lettres, que Molière et Racine aient été brouillés depuis de si grands génies, dont l'un avait été le bienfaiteur de l'autre, devaient être toujours amis.

Il éleva et il forma un autre homme qui, par la supériorité de ses talens et par les dons singuliers qu'il avait reçus de la nature, mérite d'être connu de la postérité. C'était le comédien Baron, qui a été unique dans la tragedie et dans la comédie. Molière en prit soin comme de son propre fils.

Un jour Baron vint lui annoncer qu'un comédien de campagne, que la pauvreté empêchait de se présenter, lui demandait quelque léger secours pour aller joindre sa troupe. Molière ayant su que c'était un nommé Mondorge, qui avait été son camarade, demanda à Baron combien il croyait qu'il fallait lui donner; celui-ci répondit au hasard, quatre pistoles. Donnez-lui quatre pistoles pour moi, lui dit Molière; en voilà vingt qu'il faut que vous lui donniez pour vous. Et il joignit à ce présent

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