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L'auteur des Gesta, quoi qu'il affecte de déplorer son ignorance, est un homme instruit — cela a été déjà remarqué (1). Il a été disciple de l'abbé Conwoion et c'est surtout pour conserver la mémoire de ce saint homme qu'il entreprend d'écrire. Enfin il a rédigé entre 868 et 875. Si, muni de ces données, on cherche parmi les moines ou anciens moines de Redon, dont les noms nous sont bien connus grâce au Cartulaire, le personnage à identifier, il me semble que le choix doit se porter sur RaTVILI.

C'est lui le maitre de Bili, biographe bien connu de saint Malo, c'est lui le gregorius magister (2) auquel celui-ci dédie son cuvre. C'est lui qui présida la cérémonie des funérailles de saint Conwoion (3). Il fut évêque d'Alet de 866 à 872 (pour le moins) (1) : les dates de son épiscopat concordent bien avec les années entre lesquelles les Gesta ont été rédigées (2). Et si, évêque, il appelle les moines de Redon « frères chéris » c'est sans doute par une sorte d'affectation, pour bien leur marquer que son cour est toujours avec eux.

Leuhemel par les Gesta n'étant pas absolument sûr, je n'ose en tirer des déductions trop précises. Leuhemel étant demeuré longtemps prévôt, l'auteur a pu lui conserver machinalement ce titre. Toutefois, il est évident que passé 870 environ, cette qualification n'a plus de raison d'être, Leuhemel ayant alors, la chose est sûre, cessé définitivement ses fonctions. Il est à observer enfin que les Gesta l'appellent prévót par anachronisme, l'événement (au l. I, C. 8) où il figure avec cette qualification se rapportant à l'année 851 (voy. F. Lot, Vivien et Larchamp dans la Romania, 1906, p. 258277); à cette date, nous venons de le voir, Leuhemel n'est pas encore prévôt : celle charge est remplie par Tribodu.

(1) Levillain dans le Moyen-Age, 1902, p. 256.

2) Sur cette expression, voy. L. Duchesne dans la Revue Celtique, 1890, p. 7, note 2.

(3) Vita Conwojonis par un anonyme du XIe siècle : « Cumque in hac » contritione aliquos peregisset annos, notum ei faciente Domino finem » suum hominem exuit (Conwoion), cum octoginta esset annorum sepul

tusque est, exsequias funeris ejus procurante Rivalino Aletensi in Salva» toris ecclesia a Salomone fabrica mirabili constructa, juxta beatum ex » Pictaventi territorio abbatem Maxentium. » (Mabillon, Acta Sanct., sæc. IV, part. II, p. 192). Saint-Maixent de Plélan, succursale de Redon, où Conwoion fut enseveli, étant située en Poutrocoët, était dans le ressort de l'évêque d'Alet (p. 24-25). L. Duchesne (Fastes, II, 381, note 10) dit justement à propos de la leçon Rivalin (pour Ratvili) : « Le nom est altéré par l'auteur du récit postérieur de deux siècles à l'événement. » L'inconnu s'est borné à mettre en oeuvre pour son abrégé les Gesta Sanctorum Rotonensium. C'est certainement dans le dernier chapitre du livre III qu'il a puisé et le fait (obsèques de Conwoion) et le nom du grand personnage qui y présida (Ratvili). L'auteur des Gesta annonce, en effet, dans le prologue du livre III qu'il terminera par le récit de la mort de Conwoion. Ce dernier chapitre a malheureusement disparu (arraché intentionnellement ?) dès le XIe siècle Le scribe du XIe siècle à qui nous devons l'unique copie de ce texte (Bibl. Nat., ms. 662 des nouv. acquis. latines) ne l'avait certainement plus sous les yeux, car après avoir transcrit l'avant-dernier chapitre (invasion de Sidroc) il a laissé en blanc la moitié du verso du fol. 43 et a mis les deux points et la virgule de conclusion après le mot tuebantur,

Qui est ce Ratvili ?

Il porte le même nom que le fondateur de l'abbaye de Redon. Il n'est point l'un de ses fils (3). Mais je remarque que dans un acte, de date malheureusement incertaine (4), un seigneur nommé Catloiant offre à l'abbaye son fils Ratvili : c'est le futur évêque d’Alet, encore simple moine et diacre le 6 mars 863 (5)

Catloiant figure à plus d'une reprise dans le Cartulaire. Nous savons ainsi qu'il était fils de Gourbili qui, sous le règne de Louis le Pieux, était, avec Portitoé, l'un des deux machtierns du Carentoir (6). Portitoé et Gourbili étaient frères et

1) La Borderie, Hist. de Bretagne, II, 270. — L. Duchesne, Fastes épiscopauz, II, 380. L'évêque Ratvili cesse de paraître dans les chartes de Redon passé 872. Cela ne veut pas dire naturellement qu'il est mort en cette année, mais il n'a pas dû survivre longtemps : les actes de Redon auraient eu l'occasion, en effet, de mentionner son nom, la majeure partie des domaines de l'abbaye étant situés en Poutrocoët, au diocèse d'Alet.

(2) Elles expliquent aussi pourquoi il continue à qualifier Leuhemel de prepositus (cf. plus haut, p. 6, note 4). Celui-ci cessa d'exercer ses fonctions l'année même où Ratvili fut nommé évêque d'Alet.

(3) Bien qu'il puisse exister une parenté entre la famille de Ratvili, fondateur de Redon, et celle de l'évêque d'Alet, il faut observer que le premier est seigneur de Roton, Sixt, Bain, etc., tandis que le second, on va le voir, descend des machtierns de Carentoir.

(4) Cartulaire de Redon, no XXVII, p. 22 : « Haec carta indicat atque » conservat qualiter tradidist! Catloiant filium suum, noniine Ratuili, Sancho » Salvatori in monasterio Rotonensi, ad serviendum Deo in habitum mo» nachi... ». La date est : « Factum est hoc V. Kl. novembris in festivitate » sanctorum Simonis et Jude, coram Conwoiono abbate et suis monachis : » Leuhemel inonachus et presbyter testis, Triboud testis, etc. L'acte se place du vivant de Conwoion, le 28 octobre d'une année comprise entre 832 et 867.

(5) Cartulaire, no LXXVIII, p. 61.

(6) Cartulaire n° CLXXI, p. 132 (26 mars 840) : « S. Uurbili machtjern testis, Catloiant filius ejus ». Cf. no CXXXI, p. 100 : « Portitoe et Uurbili II. mactierni in plebe Carantoerense ». L'acte est du 1er avril 821 ou 827 ou 832. Gourbili et Catloiant figurent à côté l'un de l'autre dans plusieurs chartes de Redon où leur parenté n'est pas spécifiée ; ainsi dans les nos VIII, CXLVIII, CCLV, CCLXIV. Portitoé et Catloiant agissent de concert dans les nos XIV, CLXV, CLXXX, etc,

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avaient pour père Iarnhitin (1). C'est en ce grand plou que continua à vivre leur famille (2).

Catloiant avait pour frère un Ratvili, l'oncle (et le parrain) du futur évêque (3). Un autre frère, du nom de Ratfred (4), fut père d'un Bili (5), qu'il est tentant d'identifier avec l'hagiographe de saint Malo. Celui-ci et son gregorius magister, l'évêque d'Alet Ratvili, auteur présumé des Gesta Sanctorum Rotonensium, seraient donc cousins germains. Ils auraient pour grand-père Gourbili, qui vivait sous Louis le Pieux, et pour arrière-grand-père ce larnhitin où l'on a voulu voir un roi des Bretons élu au moment de la mort de Charlemagne (6).

(1) Voy. les nor CXLVI et CXLVII, p. 112, 113, de 821 et 836. Le Iarnhitin, prêtre et moine, mort un 1er janvier (Gesla, I. II, c. A) et le Tarnhilin princeps, lyrannus machtiern des chartes CCLI, CCLVI, CCLVII (p. 203, 207, 23 appartiennent vraisemblablement à celte famille.

2) Il suffit de passer en revue les chartes où figurent les Porlitoé, Gourvili, Catloiant, Ratvili, Ratfred, etc., pour voir qu'elles concernent biens sis en Carentoir (Morbihan, arr. Vannes, cant. La Gacilly).

3) Cartulaire n° CLX, p. 124 (9 mars 846) : « S. Catloiant venditoris testis, Ratuili fratris ejus. »; no CCLXV, p. 215 (840-847) : « de verbo Ratvili et Catloiant »; - n° CXXXIV, p. 102 (868-871) : « Ratuili filius Uuoruili testis. » - Gourbili, Ratvili, Catloiant souscrivent de concert un acte du 3 juillet 826 no CCLV, p. 206); Portitoé, Ratvili, Catloiant un acte de 810-846 (n° CLXXX, p. 140); Portitoé, Catloiant, Ratfred (cf. note suiv.) un acte de 832-835 (n° CLXV, p. 128).

(4) Ratvili et Ratfred, sans que leur parenté soit spécifiée, figurent de concert dans les nos LXIII, CLXIII, CCII, CCXV, CCXLII, etc. Elle l'est au no CCXXI, p. 171 (7 août 868) : « S. Ra ed, Ratuili fratris ejus. » Bien qu'ils eussent pour frère un prêtre, Woelhoiarn (nos CXI, CXIII et CLXXII), ils se montrèrent intraitables envers les clercs et l'abbaye de Redon dut composer avec eux : voy. par exemple les nos XCII, CCXV, CCXVI.

(5) Bili filius Ratfred souscrit le n° CCLVI, p. 207 (25 octobre 860 ou 866). Remarquer le rapport entre le nom de Bili et celui de Gourbili dont il est évideinment l'abrégé.

(6) Voy. La Borderie, Histoire de Bretagne, II, 6-7. La chose est contestée par M. Ch, de la Lande de Calan, Observations sur quelques points controtersés de l'histoire de Bretagne, p. 3-4 (Extrait des Mémoires de l'Association bretonne. Congrès de Concarneau, 1905). Je ne crois pas, moi non plus, que dans la charte CXXXV, p. 103 « regnante Iarnhitino » implique que ce personnage était roi; mais, contrairement à M. de Calan, je pense qu'il gouverna un court espace de temps l'Armorique, en totalité ou en partie, et naturellement comme missus de l'empereur Louis.

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« Au temps d'Erispoé (851-857) Festgen (1) siégeait à Dol », écrit Mgr Duchesne (2). M. de La Borderie dit ce personnage « évêque dès 853 (3) ». M. Léon Levillain (4) croit que Festien a été institué par Nominoé en 848.

Je m'inscris en faux contre ce système et je prétends que Festien ne fut nommé à Dol que sous le règne de Salomon (857-871) el vers 839 seulement.

Je remarque dans le Cartulaire de Redon plusieurs chartes où apparait comme témoin un Festgen ou Festien qualifié presbyter. Aucune n'a de date d'année, mais nous pouvons néanmoins les enfermer entre des bornes chronologiques assez étroites. La première (5), qui est une donation d'Erispoé, est datée du 6 des ides de mars, 4° férie, régnant l'empereur Lothaire : elle ne saurait donc être antérieure au 7 mars 831, date de la mort de Nominoé (6), ni postérieure au 28-29 septembre 855, date de la mort de Lothaire jer (7). Dans cet intervalle, le 10 mars tombe un mardi en 831, un jeudi en 852, un vendredi en 853, un samedi en 85', un dimanche en 855; dans aucune année le 10 mars ne tombe un mercredi. Il y a donc une erreur, soit de jour soit de quantième, qu'il serait hasardeux de chercher à corriger. Mais on peut et on doit

(1) Je reviendrai dans un instant sur cette forme. (2) Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, II, 263, 384. (3) Histoire de Bretagne, II, 270-271. (4) Les réformes ecclésiastiques de Nomenoé dans le Moyen-Age, 1902, 232. (5) Appendice XLIV, p. 371.

(6) M. de la Borderie (Annales de Bretagne, V, 565-568; Histoire de Bretagne, II, 65 et 474) a cru pouvoir établir que la date de mort de Nominoé se plaçait entre le 8 juillet et le 22 août; son raisonnement n'a convaincu personne.

(7) Parisot, Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens, p. 76.

faire observer que l'omission du règne de Charles et la mention de l'empire de Lothaire doit reporter l'acte plus près de 851 que de 855. En effet, chose qui n'a pas été encore signalée que je sache, Nominoé, puis Erispoé, n'ont jamais prétendu à l'indépendance absolue. Quand ils ont rejeté l'autorité de Charles ils ont reconnu, ou feint de reconnaitre, celle de l'empereur (1). Mais quand, après le traité d'Angers, à l'automne de 851, Charles vaincu dut céder une partie de la Neustrie, jusqu'à la Mayenne, au Breton, celui-ci ne se soucia plus de la suzeraineté lointaine et impuissante de Lothaire et, en fait, on ne voit pas d'acte portant le nom de l'empereur dont la date soit certainement postérieure à ce traité d'Angers. On peut croire que la charte d'Erispoé est du 10 mars 851, postérieure, par conséquent, de trois jours seulement à la mort de Nominoé (2).

D)

(1) Voy. plus loin Etude III.

2 Erispoé craignait pour l'âme de son père qui, toutes les sources sont d'accord sur ce point, avait fait endurer beaucoup de maux aux églises. Il donne la seconde moitié du plou de Bains à l'abbaye de Redon (la première avait déjà été concédée par Nominoé) : « considerans gravitudinem peccatorum meorum et gravitudinem peccatorum patris mei Nominoé. (éd. de Courson, p. 371, note 1). La mort soudaine du prince breton succédant de si près aux reproches du concile des évêques francs (rédigés par Loup de Ferrières, lettre 84) pouvait sembler, en effet, un avertissement du ciel. Erispoé a fait souscrire l'acte par Salomon, Pascweten et autres grands personnages bretons. Ceux-ci faisaient sans doute partie de l'armée qui, sous la conduite de Nominoé, venait de ravager l'Anjou et le Maine. On pourrait objecter que, en ce cas, l'armée bretonne n'aurait pu en trois jours (7 au 10 mars), franchir la distance qui sépare Vendôme, où mourut Nominoé, de Redon. Mais Vendôme n'a d'autre autorité que Le Baud. On admet (R. Merlet, Guerres d'indépendance, p. 11; La Borderie, II, 63) que Le Baud a consulté quelque source annalistique aujourd'hui perdue : c'est très incertain car, en ce cas, on ne comprend guère pourquoi cette source aurait échappé à l'auteur de la Chronique de Nantes, lequel ignore la date et les circonstances de la mort de Nominoé. En outre, l'incursion de Nominoé jusqu'à Vendôme ne serait pas compatible avec le séjour du roi Charles à Chartres en janvier 851, encore moins avec celui du même souverain en février à Tours (cf. R. Merlet, p. 11-12) car Nominoé aurait eu d'abord en fanc puis en queue l'armée des Francs. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Nominoé est mort en territoire franc (in finibus Francorum dit la Chronique de Saint-Wandrille dans Histoire de France, VII, 42), soit dans le Maine, soit dans l'Anjou, plutôt dans cette dernière contrée : la légende, recueillie par Réginon (éd. Kurze, p. 80) un demi-siècle plus tard, qui le montre tué d'un coup de bâton à la tête que lui porte, dans une apparition, saint Maurille, évêque d'Angers, dont il a dévasté le diocèse, pourrait appuyer cette hypothèse. D'Angers à Redon, par Nantes et Rieux, courait l'antique voie romaine qui permettait facilement de franchir en trois jours la distance séparant ces deux localités,

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